Rosa Luxemburg : sans et hors les masses, il n’y a que des erreurs

NATACHA MICHEL : « SANS LES MASSES ET HORS DES MASSES, IL N’Y AVAIT QU’ÉCHEC ET ERREUR » – SUR ROSA LUXEMBURG
12 mars 2021
Natacha Michel a publié l’année dernière aux éditions La Fabrique un livre intitulé Le Roman de la politique dans lequel elle revient sur sa propre trajectoire militante, notamment au sein de l’Union des communistes de France (marxiste-léniniste) puis de l’Organisation Politique, deux formations qu’elle a fondées et dirigées aux côtés de Sylvain Lazarus et d’Alain Badiou. Alors que l’on a célébré début mars le 150ème anniversaire de la naissance de Rosa Luxemburg, il nous a paru intéressant de publier un extrait du livre de Natacha Michel qui rend hommage à celle qui reste associée dans l’histoire au destin tragique de l’insurrection spartakiste, « amante aussi intrépide que l’était la révolutionnaire ».
Par bonheur une idole de mon panthéon était et reste Rosa Luxemburg, amante aussi intrépide que l’était la révolutionnaire. Passion amoureuse et révolution se combinèrent en elle sous la figure de Leo Jogiches. Elle est aussi l’emblème de ce que la politique n’est pas ascétisme ou dévergondage, l’un ou l’autre instruments de son discrédit.
Notre siècle règne absolument dans l’oubli. On honore la désuétude. La cité où nous vivons s’est déclarée éternelle. Chacun, avec la plus grande commodité, mesure son envergure par son journal déployé. On se réclame notoirement d’un unique jeu : notre démocratie est le meilleur des systèmes possible. C’est « presque » ce que pensait Luxemburg ; « La démocratie prolétarienne est, non le meilleur des régimes possible, mais celui que personne ne connaît. » Offerts à l’exécration de la mémoire, ces hommes et ces femmes splendides ?
Une telle bravoure et d’immenses qualités d’esprit s’incarnèrent. La veille de sa mort, 14 janvier 1919, après la défaite de la Révolution spartakiste, dans le petit appartement d’un quartier de Berlin où elle et Karl Liebknecht se cachaient, elle écrivit ceci :
L’ordre règne à Varsovie, annonça le ministre Sebastiani à la Chambre française, lorsqu’après un assaut terrible sur le faubourg de Praga, la soldatesque de Souvaroff eut pénétré dans la capitale polonaise, com- mençant son travail de bourreau contre les insurgés. L’ordre règne à Berlin, proclame triomphalement la presse bourgeoise, les ministres Ebert et Noske, les officiers des troupes victorieuses pour qui la racaille petite-bourgeoise de Berlin agite ses mouchoirs et pousse des “Hourrah !” L’ordre règne à Varsovie, l’ordre règne à Paris, l’ordre règne à Berlin. Oh bourreaux stupides. Je suis, j’étais, je serai.
Ces mots entourent la présence de Rosa Luxemburg sur terre. Le lendemain, elle fut tuée d’une balle tirée dans la tête par l’un des soldats des Freikorps, organisation paramilitaire commandée par l’expert socialiste de la défense, Noske. Noske avait déclaré peu avant : « Il faut un chien sanglant, je le serai. »
Dans le même dernier écrit, son testament dit-on, Rosa écrivit :
Pouvait-on s’attendre à une victoire définitive du prolétariat révolutionnaire dans ce conflit ? Le renversement des Ebert-Scheidemann et une réalisation de la dictature socialiste ? Certainement pas, si on prend mûrement en considération tous les facteurs qui décident de la question. Le point vulnérable de la cause révolutionnaire en ce moment : la non-maturité politique de la masse des soldats qui, toujours encore, permettent à leurs officiers d’abuser d’eux en faveur de buts contre-révolutionnaires des ennemis du peuple, est déjà, en elle-même, une preuve de l’impossibilité de voir sortir de ce conflit une victoire durable de la révolution. D’autre part, cette non-maturité des soldats n’est par elle-même qu’un symptôme de la non-maturité générale de la révolution allemande.
C’était le 14 janvier 1919. Le 15, Rosa et Liebknecht étaient assassinés. Avec eux mourait l’Allemagne, une autre Allemagne. Qui fut la vivante ? Un trait au moins :
Ma suprema ratio que j’ai formée par ma pratique révolutionnaire germano-polonaise est de toujours rester moi-même.
« Moi-même ». Selon un pouvoir de création sans cesse refourni, Rosa Luxemburg pratiqua le va-et-vient incessant de soi à soi, le va-et-vient des idées et des actions, des polémiques, des sentiments et des pensées. Rosa était polonaise donc russe (la Pologne étant annexée à l’empire tsariste) et milita en Allemagne, et en Pologne. Elle parlait aussi bien le polonais que le russe et l’allemand, lisait le français, l’anglais et l’italien. On l’accusa toujours d’être étrangère. Et si, en Suisse où elle fit ses études d’économie et de sciences naturelles, et même en Pologne où vivait sa famille, on ne le lui fit jamais sentir, en Allemagne on lui rappela qu’elle était aussi juive.
Dès sa sortie du lycée, elle reçut l’empreinte des idées dites socialistes, se lia avec Martin Kasprzak, ouvrier révolutionnaire qui créait, spacieusement, des groupes et dont l’importance dans l’esprit de Rosa fut grande.
Elle partit à Zurich, fit de brillantes études d’abord en sciences naturelles puis en économie. Zurich était fort de nombreux immigrés révolutionnaires et aussi très polonais…
Là se forma, moyen mental d’être, un groupe. Ne consentant à l’infériorité de rien, il se nomma « Le groupe des pairs ». Il rassemblait Rosa, Warschawski, Dzerjinski, Wajanorovska et Leo Jogiches. La rencontre avec Jogiches, essentielle, dura toute la vie.
Cette femme aima, à ce qu’on sait sans ragots, trois hommes : ce grandiose méconnu, Leo Jogiches, un inconnu, un fils : celui de Clara Zetkin. Faite de l’instinct qui élit, elle refusait de voir un manque de proportions entre ses activités diverses.
Leo Jogiches est une profonde figure de ce qu’on pourrait nommer l’intériorité politique. Grand organisateur, sorte de bolchevik non bolchevique (il ne s’accorda jamais avec Lénine), ne voulant jamais paraître, agissant dans l’ombre, il était champion en clandestinité. Il aima Rosa et une sorte de liberté reculée. Ce fut cette liberté reculée (avec le fait qu’il n’écrivit pas) qui donna à sa personne cette invisibilité dans laquelle on le retrouve. Cette liberté et la désinvolture issue d’une dédition absolue à la politique firent, peut-être, qu’ils ne vécurent pas ensemble malgré les supplications de Rosa. Pour Jogiches, être un révolutionnaire donnait un autre sens à la gloire de vivre. Cent ans plus tard, il eût été accusé d’être de ces aristocrates de la révolution. Il était très riche, très secret, élégant, extrêmement courageux, austère, obstiné, ami des contrebandiers et de tous les clandestins auxquels il s’assimilait et dont il possédait l’art. La politique seule lui importait qui incluait Rosa, telle l’esprit du groupe. Léon usait de sa richesse, finançait les journaux, entretenait Rosa, coquette et avide de plaisirs insignifiants, lui achetait ses vêtements. Soucieuse de son apparence, elle lui écrivait : « Quel chapeau conviendrait à la réunion où je vais parler demain ? » Il était juif et indifférent au fait de l’être. Il inspira et enseigna Rosa. Quand elle écrivait, ayant longuement discuté avec lui, elle lui demandait pardon d’employer si indiscrètement ses idées. Quand Rosa et Liebknecht eurent été assassinés, il prit la tête du parti communiste allemand.
Il venait de Vilna, Vilnius, devenue centre ouvrier et juif depuis que des pogroms atroces, en particulier en 1860, avaient poussé les juifs des cam- pagnes à se réfugier en ville et à se prolétariser. Jogiches commença, à dix-huit ans, de les organiser. Lui qui ne parlait que le russe, il apprit le yiddish à cette occasion.
Dès Zurich, ils jouèrent la partie générale. Ils fondèrent le parti de Pologne, La Cause ouvrière, journal que Rosa rédigeait et allait faire imprimer à Paris. Elle faisait tous les articles et les signait de noms différents. Cela dura jusqu’en 1898.
Rosa se lia avec August Bebel, Paul Singer, Franz Mehring et les autres. Elle entra dans les grands journaux du parti social-démocrate. Elle devenait célèbre par ses écrits, attaqua Bernstein puis Kautsky, écrivit Réforme ou Révolution, dont le titre dit presque tout. En 1899, elle rompit des lances contre le parlementarisme. En 1904, au congrès international à Amsterdam, Jaurès l’attaqua, vivement, tandis qu’elle traduisait le discours qu’il avait fait contre elle avec brio et exactitude ! Puis il y eut 1905. La Pologne russe se soulevait en écho à la Russie. Leo partit en Pologne.
Elle le rejoignit durant la grève générale de 1905, fit paraître Le Drapeau rouge, organe du parti social-démocrate polonais. Ils furent arrêtés ensemble ; elle, bientôt élargie contre 2000 roubles or payés par son frère. Leo fut condamné à huit ans de bagne, s’évada. Elle écrivit Grève générale, parti et syndicats où elle opposait la grève de masse à la grève générale et la grève insurrectionnelle au vote. Ils fondèrent ensemble et avec Liebknecht la Ligue spartakiste en 1915. Elle fut emprisonnée à plusieurs occasions, dont une pour « outrage à l’empereur » et sortit, aussi tranquille qu’elle était entrée. Elle écrivait, elle, si petite de taille qu’il lui fallait des coussins pour se rehausser, Démocratie et Dictature après la révolution russe de 1917, qu’elle et Leo Jogiches avaient été presque les seuls à approuver et à défendre dans le milieu politique allemand. Elle écrivait :
Sans une liberté illimitée de la presse, sans une vie d’association et de réunions affranchies d’entraves, il est tout à fait impossible de concevoir la domination des grandes masses populaires. […] La liberté est l’élément vital de la dictature populaire.
Lénine écrivit Un pas en avant, deux pas en arrière, elle le critiqua. La polémique avec lui commençait. En 1914, elle se battit contre le ralliement des socialistes à la guerre, contre l’Union sacrée, fit un an de prison pour avoir dénoncé le dressage prussien et la corruption des officiers. En 1916, en prison, elle écrivit Junius.
Telle est la flèche de Rosa, jusqu’à la cible que le meurtre impose. Elle aima la vie et la politique révolutionnaire et Jogiches si passionnément et si également que le scandale, pour tous énorme quoique représentatif, qui s’ensuit est hors rapport : exhiber les deux amours, dans un imperturbable premier plan, en fait une figure rare et étrangement moderne. Rosa n’est pas un bloc, une goule, celle que les ennemis nommaient « la femelle querelleuse ». Elle a deux muses, la muse du bonheur et celle de la révolution. Avec Rosa Luxemburg, on ne peut limiter le mystère.
À Léon Jogiches, elle envoyait des lettres dispensant des mots neufs contre l’amour ressasseur, liés sans contraste aux comptes rendus et aux discussions politiques complètes : contre Bernstein ; contre Kautsky ; quid de Lénine ? Quelle tactique dans la sociale-démocratie allemande ? Les tâches quant à leur organisation, le parti social-démocrate du royaume de Pologne et de Lituanie. Et « mon amour, mon unique, mon cher ». Les lettres étaient comme sa vie : « Que penses-tu de l’achat de cette veste de printemps ? »
Sa note propre fut la notion de « masse ».
Elle ne croyait pas à la situation objective. Seule la force personnelle ou subjective valait. Les masses étaient, elles, le nom de la pensée révolutionnaire.
Sans les masses et hors des masses, il n’y avait qu’échec et erreur.
La liberté, réservée aux seuls partisans du gouvernement ou du parti, n’est pas la liberté.
Les masses étaient le nom de la situation des consciences. Les abrupts, hauts jeux d’ailes devaient s’y mirer.
Elle se méfiait de la prise du pouvoir à laquelle elle avait consacré sa vie. Dans le programme du Spartakusbund, organisation qu’elle avait créée avec Karl Liebknecht et Léo Jogiches, en 1915, elle écrivit :
Si Spartakus s’empare du pouvoir, ce sera sous la forme de la volonté claire et indubitable de la grande majorité des masses prolétariennes.
Les masses étaient le nom de la conscience. Le nom de la révolution, incertaine et inévitable, était le mot « international ». Elle ne croyait pas que les guerres entraînassent nécessairement les révolutions. Seule la révolution internationale était donatrice.
Rien n’était nécessaire, rien n’était de l’ordre de la nécessité pour cette femme, sinon l’ordre qui régna un jour sur Berlin.
Sur fond de révolte contre la guerre, en 1918, des conseils d’ouvriers et de soldats avaient surgi, déposé l’empereur. Une république d’Allemagne avait été proclamée, et une autre, la république de Liebknecht et de Rosa, le même jour. Le parti social-démocrate tenait le pouvoir. Ebert, un de ses dirigeants, déclara qu’il fallait éliminer ces têtes brûlées de spartakistes. Les Freikorps, légion contre le bolchevisme et section d’assaut dont hérita le nazisme, dirigés par le ministre socialiste Noske, se créèrent. Dans Berlin, une fraction des socialistes, les indépendants, voulurent prendre le pouvoir contre les socialistes majoritaires au gouvernement. La Commune de Berlin commença.
« La ligue Spartakus refuse de partager le pouvoir. »
« La ligue Spartakus refusera également de prendre le pouvoir. »
« La ligue Spartakus n’est pas un parti qui veuille parvenir au pouvoir en passant par-dessus la classe ouvrière ou en se servant de la masse des ouvriers », écrivit-elle.
Rosa, qui sortait de prison, s’opposa à l’insurrection et la soutint puisqu’elle s’était déclenchée. Les Freikorps la recherchaient. Les têtes de Rosa et de Liebknecht étaient mises à prix. Ils changeaient de domicile chaque jour. Le 12 et le 13 janvier, ils logèrent dans un appartement ouvrier du quartier de Neukölln, le lendemain, dans un appartement bourgeois de Wilmersdorf. Ils y écrivirent leur dernier texte. Le 15 janvier, à 9 heures du soir, entrèrent les soldats. Rosa qui avait la migraine était couchée. Elle prit une petite valise, quelques livres, ultime mouvement optimiste. Ils furent conduits à un hôtel. L’hôtel Eden. On força Rosa vers le premier étage où elle devait être interrogée par le capitaine Pabst. Le hussard Runge était chargé de l’assassiner. Il devait se poster à une entrée latérale de l’hôtel et lui asséner un coup de crosse sur la tête. Elle fut pourtant jetée à terre et blessée dans l’hôtel puis traînée dans une voiture. Là, elle fut achevée d’une balle dans la tempe. Son corps, jeté dans le Landwehrkanal. Liebknecht fut assassiné le même jour près de l’hôtel Eden.
Rosa Luxemburg morte, Jogiches qui, toute sa vie, avait été un clandestin expert cessa de se cacher. Il envoya un télégramme à Lénine, avec lequel il ne s’était jamais entendu : « Rosa et Karl ont accompli leur dernière tâche révolutionnaire. » À Radek, qui lui disait de fuir : « Il faut bien que quelqu’un reste pour écrire les épitaphes. » Quand il eut mis en lieu sûr ce qui restait des manuscrits de Rosa, qu’il eut tenté de retrouver ses meurtriers, il erra dans Berlin, se laissa prendre et fut tué, d’une balle dans le dos, par un policier.

Les meurtriers de Rosa et Liebknecht furent jugés. Le hussard Runge fut condamné à deux ans et demi et deux semaines pour « tentative d’assassinat » ; le lieutenant Vogel, officier de service lorsque Rosa périt, écopa de deux mois pour n’avoir pas signalé de cadavre et en avoir disposé illégalement.

Natacha Michel, Le Roman de la politique (éditions la Fabrique, 2020)