Retour sur les Carrés rouges

Par Mis en ligne le 23 juillet 2013

« Ces nouveaux et jeunes intellectuels sont prêts à sortir des sentiers battus, à aller « dans le champ », si on peut dire, sur la base de travaux rigoureux (tant sur le plan méthodologique qu’épistémologique) et à poursuivre la quête incessante et épuisante de lier la théorie et la pratique. »

Pierre Beaudet

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Au Québec au début de 2012 s’est déve­loppé un mou­ve­ment social inédit, qui va lais­ser des traces dans la société qué­bé­coise.

Un mouvement qui vient de loin

Il faut faire un bref détour par quelques élé­ments d’historicité qui éclairent les mobi­li­sa­tions popu­laires du prin­temps der­nier. Le pro­ces­sus n’est pas unique au Québec, en phase avec l’évolution dans les mobi­li­sa­tions et les mou­ve­ments sociaux au tour­nant des années 1990 dans plu­sieurs pays capi­ta­listes. Il rebon­dit aujourd’hui en por­tant de nou­velles uto­pies dans le sens qu’Ernst Block et Walter Benjamin ont apporté à ce mot. Il faut sou­li­gner une sorte d’« accu­mu­la­tion pri­mi­tive des luttes » sur laquelle se construisent les mobi­li­sa­tions récentes, et dont quelques-uns des jalons sont les sui­vants :

  • La Marche des femmes contre la pau­vreté et la vio­lence (1995), qui a été l’initiative d’une Fédération des femmes du Québec (FFQ) redy­na­mi­sée, en mesure de confron­ter l’inertie de l’époque, notam­ment le dis­cours néo­li­bé­ral du Parti Québécois alors au pou­voir.
  • Le Sommet des peuples des Amériques (2001) qui a amené dans la rue une foule immense, bigar­rée, jeune, autour de reven­di­ca­tions contre la glo­ba­li­sa­tion du néo­li­bé­ra­lisme et sur­tout d’une utopie : « un autre monde est pos­sible ».
  • Les mobi­li­sa­tions au moment de l‘arrivée au pou­voir de Jean Charest (2003), notam­ment devant la menace de cou­pures des centres de la petite enfance (crèeches) et d’autres ser­vices publics.
  • La grève étu­diante de 2005, autour de nou­velles arti­cu­la­tions et de nou­veaux réseaux et dont les formes de luttes inédites ont sus­cité une mobi­li­sa­tion d’une telle ampleur que le gou­ver­ne­ment est forcé de recu­ler.
  • L’essor du mou­ve­ment éco­lo­giste (2007 jusqu’à aujourd’hui), devenu reven­di­ca­teur, et qui s’est s’investi dans de grandes mobi­li­sa­tions dont la plus spec­ta­cu­laire a été celle sur la rive-sud de Montréal contre les pro­jets d’exploration gazière.
  • L’apparition de « réseaux de réseaux » autour de coa­li­tions ponc­tuelles (Coalition contre la tari­fi­ca­tion et la pri­va­ti­sa­tion des ser­vices publics, Alliance Sociale, Forum social qué­bé­cois, etc.) et qui non seule­ment coa­lisent les mou­ve­ments et asso­cia­tions mais qui sou­lèvent les débats à une grande échelle.
  • De plu­sieurs manières, ces ini­tia­tives qué­bé­coises ont été inter­pel­lées et ont inter­pellé des pro­ces­sus à l’échelle mon­diale, comme la mou­vance Occupy et Indignados, la Marche mon­diale des femmes, le Forum social mon­dial, etc.

Ces dates et évè­ne­ments ne racontent pas toute l’histoire, car plu­sieurs choses sont res­tées invi­sibles :

  • L’identité plu­rielle des luttes et des mou­ve­ments. Il y a un refus de l’homogénéisation et d’un méta nar­ra­tif qui pré­tend « tout dire ». La forme réseau et la forme coa­li­tion connaissent des déve­lop­pe­ments impor­tants, qui incluent, par­fois avec réti­cence, les « anciens » mou­ve­ments sociaux » et qui amal­gament des « mul­ti­tudes », très sou­vent de petits col­lec­tifs soudés par des expé­riences com­munes et des « affi­ni­tés ».
  • Un réper­toire des reven­di­ca­tions large et décen­tré : fémi­nisme, alter­mon­dia­lisme et éco­lo­gisme, en par­ti­cu­lier. Il y a éga­le­ment beau­coup de « non » : non à la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale, à la mar­chan­di­sa­tion du sec­teur public, au tout-au-profit. C’est une caco­pho­nie, mais il y a un mes­sage intel­li­gible qui s’en dégage.
  • Ces luttes et mou­ve­ments font du poli­tique, mais pas néces­sai­re­ment de la poli­tique, qu’ils iden­ti­fient au dis­po­si­tif éta­tique et à celui des partis. Mais ils parlent de pou­voir, si ce n’est que pour le déni­grer ou le contes­ter.
  • Les ali­gne­ments sont locaux et ancrés sur des reven­di­ca­tions concrètes, mais ils sont éga­le­ment trans­na­tio­naux, « glo­caux », inter-reliés à une échelle inédite notam­ment par les médias sociaux et l’internet, et agis­sant via un pro­ces­sus de « tra­duc­tion » qui n’est pas seule­ment lin­guis­tique, comme l’explique Boaventura Sousa Santos.

Les Carrés rouges

La mobi­li­sa­tion des Carrés rouges a pro­cédé à la fois dans le sillon de ces mou­ve­ments et en allant au-delà dans l’innovation.

  • Les Carrés rouges ont été un « mou­ve­ment de mou­ve­ment » plutôt qu’un mou­ve­ment.
  • Ils ont été le résul­tat d’initiatives citoyennes dépas­sant de loin les fron­tières des mou­ve­ments orga­ni­sés.
  • La mobi­li­sa­tion a dit non (mar­chan­di­sa­tion) et a dit oui (revi­ta­li­sa­tion du sys­tème public dans l’éducation et la santé), mais sans com­plai­sance (il n’était pas ques­tion de seule­ment « pré­ser­ver » l’université comme elle l’était).
  • Les Carrés rouges ont exprimé une iden­tité for­te­ment poli­ti­sée qui a été un des fac­teurs impor­tants dans la défaite du gou­ver­ne­ment de droite au pou­voir.

Certes comme tout mou­ve­ment social d’envergure, il est normal qu’un tel niveau de mobi­li­sa­tion ne puisse être main­tenu. Avec l’élection du gou­ver­ne­ment mino­ri­taire du PQ en sep­tembre der­nier, il y a aussi un effet poli­tique conjonc­tu­rel, en attente de voir plus clai­re­ment dans la nou­velle confi­gu­ra­tion des forces qui s’ébauche. De plus, les pro­chaines mobi­li­sa­tions citoyennes vont sans doute émer­ger dans des contextes très dif­fé­rents où vont jouer plu­sieurs fac­teurs

  • La crise glo­bale de la gou­ver­nance capi­ta­liste (au Québec, au Canada et dans le monde), éga­le­ment la ges­tion de cette crise ouvrent des portes à la relance du néo­li­bé­ra­lisme, une sorte de néo-néo­li­bé­ra­lisme à la manière forte, qui inti­mide, punit, sur­veille. D’où l’idéologie mas­si­ve­ment véhi­cu­lée par les médias du « Tout-le-monde-contre-tout-le monde », contre les immi­grants, les musul­mans, les réfu­giés, les assis­tés sociaux, les jeunes, les retrai­tés, etc. Ce virage à droite est visible à l’échelle cana­dienne (gou­ver­ne­ment fédé­ral) et dans plu­sieurs autres pays capi­ta­listes. Il est encore hési­tant au Québec (après tout c’est la droite qui a perdu l’automne der­nier).
  • L’utopie des Carrés rouges de créer une nou­velle expres­si­vité sociale est un projet de longue durée, qui ne peut être linéaire. Également, les « anciens » mou­ve­ments qui mobi­li­saient aupa­ra­vant ne sont pas dis­pa­rus, d’autant plus qu’ils rem­plissent des fonc­tions impor­tantes dans la défense des citoyens (pen­sons aux syn­di­cats par exemple). Le « mariage » entre les nou­velles et les anciennes iden­ti­tés citoyennes reste un défi. D’autant plus que cer­tains « nou­veaux » mou­ve­ments trans­portent l’héritage ambigu des périodes pré­cé­dentes : l’arrogance, le je-sais-tout-isme, un cer­tain avant-gar­disme, et des ten­ta­tions idéo­lo­gi­santes sim­pli­fi­ca­trices (un cer­tain anar­chisme notam­ment). Tout cela peut conduire les mou­ve­ments à l’isolement, la confron­ta­tion-pour-la-confron­ta­tion, etc.

Il reste donc beau­coup de débats et d’explorations, dans les mou­ve­ments mêmes et aussi à l’université par des pro­ces­sus hybrides où appa­raissent de « nou­veaux intel­lec­tuels » dans la tra­di­tion de Gramsci et de Bourdieu. Ces nou­veaux et jeunes intel­lec­tuels sont prêts à sortir des sen­tiers battus, à aller « dans le champ », si on peut dire, sur la base de tra­vaux rigou­reux (tant sur le plan métho­do­lo­gique qu’épistémologique) et à pour­suivre la quête inces­sante et épui­sante de lier la théo­rie et la pra­tique.

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