Demondialisation et altermondialisme

Reterritorialiser le combat contre le capitalisme

Par Mis en ligne le 12 janvier 2012

Les échanges sur la démon­dia­li­sa­tion et ses rela­tions avec l’altermondialisme [1] invitent à ques­tion­ner de nou­veau les termes mon­dia­li­sa­tion / glo­ba­li­sa­tion et Etat /​souveraineté natio­nale en dépas­sant les par­ti­cu­la­ri­tés des débats franco-fran­çais.

Les vio­lentes réac­tions que l’on a pu obser­ver à l’encontre de l’idée même de démon­dia­li­sa­tion – censée pré­pa­rer le retour des vieux démons du natio­na­lisme – témoignent de la croyance per­sis­tante, au sein de la gauche, que la mon­dia­li­sa­tion, en abo­lis­sant le rôle des Etats, consti­tue­rait un pro­grès pour l’humanité. Certes cette gauche n’assume pas le mythe de la « mon­dia­li­sa­tion heu­reuse » mais, en un cer­tain sens, elle conti­nue à parer la mon­dia­li­sa­tion des vertus de l’internationalisme. C’est bien pour exploi­ter cette ambi­va­lence que le méga-spé­cu­la­teur Georges Soros avait accepté de débattre avec les alter­mon­dia­listes lors du pre­mier Forum social mon­dial (FSM) de Porto Alegre en 2001. Ayant rapi­de­ment fait écla­ter la contra­dic­tion des pos­tures, le dia­logue avait avorté.

Il est pro­bable que les contro­verses sur l’interprétation de la mon­dia­li­sa­tion et du rôle de l’Etat se pour­sui­vront au sein de la gauche. Elles attein­dront cepen­dant leurs limites car elle s’inscrivent dans un schéma de pensée loin d’être uni­ver­sel. C’est ainsi que, dans les pays du Sud, héri­tiers des domi­na­tions colo­niales et impé­riales des pays cen­traux du capi­ta­lisme, la signi­fi­ca­tion de la mon­dia­li­sa­tion ne souffre aucune ambigüité : il s’agit de la phase suprême de la lutte capital/​travail. Par ailleurs, dans cer­tains cas, l’Etat est consi­déré comme un ins­tru­ment au ser­vice de la démon­dia­li­sa­tion.

Pourquoi la gauche inter­na­tio­na­liste en Amérique latine, sou­tient-elle une démarche qui serait qua­li­fiée par cer­tains, en France, de « sou­ve­rai­niste » et de « natio­na­liste » ? Pourquoi nombre d’altermondialistes fran­çais rejettent-ils avec indi­gna­tion des moda­li­tés de lutte impli­quant la récu­pé­ra­tion des attri­buts de la sou­ve­rai­neté natio­nale ? Il semble que l’utilisation du terme « mon­dia­li­sa­tion » sans adjec­tif, plutôt que celui de « glo­ba­li­sa­tion » – géné­ra­le­ment accom­pa­gné en anglais du qua­li­fi­ca­tif cor­po­rate qui ren­voie aux grandes entre­prises – ait contri­bué à sous-esti­mer le dimen­sion impé­ria­liste de cette phase du capi­ta­lisme. Ainsi, lors du pre­mier FSM, cer­tains alter­mon­dia­listes euro­péens avaient été sur­pris par le nombre de slo­gans dénon­çant l’impérialisme qui, à l’époque, était incarné par George W. Bush et par le projet de Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA ou ALCA en espa­gnol et en por­tu­gais)

A la chute de l’URSS, le monde occi­den­tal a adopté le dis­cours iden­ti­fiant la démo­cra­tie à l’économie de marché : la pro­messe de la liberté et du bien-être géné­ra­lisé se réa­li­se­rait au fur et à mesure que les Etats ouvri­raient leurs fron­tières à la libre cir­cu­la­tion des capi­taux et aban­don­ne­raient leurs fonc­tions régu­la­trices. Par exemple, en juin 1997, le rap­port de la Banque mon­diale sur L’Etat dans un monde en muta­tion  » pos­tu­lait que l’Etat avait tou­jours été un frein à la crois­sance et au déve­lop­pe­ment. Il lui fal­lait donc réor­ga­ni­ser ses fonc­tions dans le sens de la ren­ta­bi­lité et ouvrir la pres­ta­tion de ses ser­vices à des entre­prises pri­vées com­pé­ti­tives.

Au Chili, ce pro­gramme de pri­va­ti­sa­tion des fonc­tions de l’Etat était en marche depuis le coup d’Etat de Pinochet contre Salvador Allende le 11 sep­tembre 1973. L’Argentine des géné­raux avait suivi peu après, et la quasi-tota­lité des autres pays du sous-conti­nent se dotaient de ministres de l’économie que l’on appe­lait les Chicago Boys car ils avaient été formés à l’école de Milton Friedman. Le pro­gramme d’ouverture s’intitulait « ajus­te­ment struc­tu­rel » ; les struc­tures de l’Etat et sa Constitution devaient être réfor­més pour s’adapter aux exi­gences des inves­tis­seurs étran­gers. Le libre-échange s’imposait sous forme de trai­tés de pro­tec­tion et de pro­mo­tion de l’investissement étran­ger, dont l’application était garan­tie par le Centre inter­na­tio­nal pour le règle­ment des dif­fé­rends rela­tifs aux inves­tis­se­ments (CIRDI), tri­bu­nal d’arbitrage du groupe de la Banque mon­diale dont les déci­sions en faveurs des inves­tis­seurs étran­gers rui­naient les Etats récep­teurs.

D’emblée, pour les peuples du Sud, la mon­dia­li­sa­tion, ne pou­vait avoir aucun carac­tère « heu­reux », sauf pour une couche de la bour­geoi­sie com­pra­dore natio­nale ser­vant de relais à l’investisseur étran­ger. Les éco­no­mistes, les poli­tistes et les syn­di­ca­listes ont rapi­de­ment posé la dis­tinc­tion entre les aspects tech­no­lo­giques de la grande trans­for­ma­tion de la pro­duc­tion et des échanges en cours, et la mise en oeuvre d’une construc­tion idéo­lo­gico-poli­tique des­ti­née à ins­tau­rer l’hégémonie du capi­ta­lisme.

Dès la fin des années 1980, les ana­lystes latino-amé­ri­cains ont décor­ti­qué l’ajustement struc­tu­rel néo­li­bé­ral et démy­thi­fié le mirage d’un monde sans fron­tières pro­met­tant un pro­grès géné­ra­lisé, les pays du Sud étant censés se déve­lop­per de manière quasi auto­ma­tique par capil­la­rité. Ils n’avaient pas oublié les succès des poli­tiques pro­tec­tion­nistes de déve­lop­pe­ment auto­cen­tré s’appuyant sur les tra­vaux de Celso Furtado et Raul Prebish. Ils se sont atta­qués au libre-échange, sachant que l’édifice poli­tique néo­li­bé­ral repose sur lui, dans la mesure où il conforte la domi­na­tion des don­neurs d’ordre du capi­tal en empê­chant l’application de légis­la­tions sala­riales ou envi­ron­ne­men­tale sus­cep­tibles de porter atteinte à la pro­fi­ta­bi­lité des inves­tis­se­ments étran­gers. Le sou­lè­ve­ment zapa­tiste du 1er jan­vier 1994 est emblé­ma­tique de la luci­dité des Latino-Américains : il dénonce à la fois l’OMC et l’Accord de libre-échange nord-amé­ri­cain (ALENA) entre les Etats-Unis, le Canada et le Mexique.

En France, en 1998, on a connu un bref épi­sode de dénon­cia­tion du libre-échange : la bataille contre l’Accord mul­ti­la­té­ral sur l’investissement (AMI ) grâce auquel, entre autres béné­fices, les Etats Unis et leurs entre­prises pré­ten­daient – au nom de la concur­rence libre et non faus­sée – obte­nir les mêmes aides de l’Etat que les entre­prises fran­çaises. Sous la pres­sion des acteurs de la culture, le gou­ver­ne­ment Jospin fut contraint de se reti­rer de l’Accord, ce qui reve­nait à l’enterrer. Ce fai­sant, il eut une atti­tude par­fai­te­ment « sou­ve­rai­niste » et « démon­dia­li­sa­trice »…

La lutte enga­gée depuis long­temps contre la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale dans les pays du Sud, puis dans ceux du Nord à partir de la créa­tion d’Attac en 1998, a débou­ché sur le pre­mier FSM en jan­vier 2001. Cet évé­ne­ment, véri­table amorce de la démon­dia­li­sa­tion, s’inscrivait dans le pro­lon­ge­ment des Rencontres inter­na­tio­nales de Saint Denis de juin 1999 et des jour­nées de réflexion autour des 150 ans du Manifeste du Parti com­mu­niste en 1998.

Le Forum social mon­dial a mis en pièces le mythe de la mon­dia­li­sa­tion heu­reuse et sti­mulé par­tout les résis­tances au néo­li­bé­ra­lisme, mais tout indique qu’il a main­te­nant épuisé sa mis­sion. Pire, il a fait l’objet de cer­taines récu­pé­ra­tions par des tenants du sys­tème hégé­mo­nique. Il faut donc inven­ter de nou­velles for­mules d’alliances inter­na­tio­nales et Nord/​Sud. C’est le cas, par exemple, du réseau Enlazando Alternativas au sein duquel des orga­ni­sa­tions euro­péennes et latino-amé­ri­caines conjuguent des luttes contre les trai­tés de libre échange euro-latino-amé­ri­cains et contre l’activité pré­da­trice des mul­ti­na­tio­nales euro­péennes.

Il nous faut simul­ta­né­ment faire vivre le poten­tiel des luttes inter­na­tio­nales et les reter­ri­to­ria­li­ser en uti­li­sant, là où ils existent, les ins­tru­ments de la sou­ve­rai­neté natio­nale. Il est des situa­tions où l’Etat ayant récu­péré ses attri­buts de pro­tec­tion, ayant iden­ti­fié la mon­dia­li­sa­tion capi­ta­liste comme un nouvel impé­ria­lisme, adopte des mesures de résis­tance et pro­gramme des alter­na­tives concrètes. C’est le cas de l’Alliance boli­va­rienne pour les peuples de notre Amérique (ALBA). Cette ini­tia­tive, lancée en décembre 2004 par les gou­ver­ne­ments de Cuba et du Venezuela, fait suite aux com­bats menés au niveau conti­nen­tal contre les trai­tés de libre-échange et à la vic­toire rem­por­tée sur l’ALCA.

Les 8 Etats membres de l’ALBA conservent leur sou­ve­rai­neté natio­nale et reven­diquent leur patrio­tisme au nom des idéaux héri­tés de Simon Bolivar. Ils s’unissent dans un réseau d’échanges com­plé­men­taires et soli­daires, chacun répon­dant aux besoins spé­ci­fiques de l’autre. Ils mettent en route le Traité de com­merce des peuples (TCP) qui s’oppose tota­le­ment au modèle des trai­tés de libre échange néo­li­bé­raux en cours. L’ALBA a mis en place une nou­velle archi­tec­ture finan­cière régio­nale visant à extraire ses membres du sys­tème finan­cier orga­nisé autour de la Banque mon­diale et du FMI, en créant une Banque de l’ALB et une mon­naie com­mune vir­tuelle (comme l’était l’ECU en Europe) : le SUCRE (Système unique de com­pen­sa­tion régio­nale). Cet exemple, encore modeste dans ses pro­por­tions, a une portée sym­bo­lique consi­dé­rable : il amorce, lui aussi, une démarche de démon­dia­li­sa­tion ; il arrache un espace ter­ri­to­rial à l’hégémonie de la glo­ba­li­sa­tion.

L’esprit de résis­tance à l’impérialisme des grandes puis­sances qui anime les Etats de l’ALBA les amène à prendre des déci­sions qui mettent des grains de sable dans les méca­nismes bien huilés de la glo­ba­li­sa­tion néo­li­bé­rale. Ainsi, la Bolivie et l’Equateur ont signi­fié à la Banque mon­diale leur retrait du CIRDI. Ces deux pays étaient vic­times de déci­sions arbi­trales les condam­nant à verser plu­sieurs mil­liards de dol­lars à des com­pa­gnies trans­na­tio­nales de l’eau ou du pétrole.

L’un des ins­tru­ments majeurs de domi­na­tion des pays du Sud est le sys­tème des bre­vets, en par­ti­cu­lier les bre­vets sur le vivant, à partir des bio­tech­no­lo­gies et du pira­tage des savoirs tra­di­tion­nels de peuples autoch­tones. Plusieurs gou­ver­ne­ments (de petits pays) ont eu le cou­rage de déro­ger aux règles fixées par l’OMC. Ainsi l’Equateur a osé affron­ter les grandes entre­prises phar­ma­ceu­tiques inter­na­tio­nales sur le ter­rain des bre­vets phar­ma­ceu­tiques. Dans plu­sieurs cas, il a fait valoir que les don­nées sur les­quelles l’entreprise fon­dait son dépôt de brevet étaient dans le domaine public, et donc que les labo­ra­toires natio­naux équa­to­riens pou­vaient les uti­li­ser pour pro­duire leurs propres médi­ca­ments.

Ces efforts des gou­ver­nants, appuyés par des orga­ni­sa­tions popu­laires, ne sont encore que des bribes de démon­dia­li­sa­tion. Ils montrent cepen­dant qu’il est pos­sible de des­ser­rer l’étau de la machi­ne­rie mon­diale du capi­ta­lisme, et que l’exercice de la sou­ve­rai­neté natio­nale peut contri­buer à la déglo­ba­li­sa­tion. L’idée pro­po­sée en 1996 par Bernard Cassen, lancée publi­que­ment par Walden Bello lors du FSM de 2002 puis dans son livre, et reprise ces der­niers temps en France dans les ouvrages de Jacques Sapir, Emmanuel Todd et Arnaud Montebourg, est arri­vée à matu­ra­tion.

[1] Lire Bernard Cassen : « http://​www​.medelu​.org/​L​-​h​e​u​r​e​-​de-la… éga­le­ment le dos­sier sur la démon­dia­li­sa­tion publié dans La Revue du projet du PCF : <http://​www​.cala​meo​.com/​r​e​a​d​/​0​0​0​6​0​9​2​1​6​c​d​5​c​6​0​d​43a22>.

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