La gauche mondiale après 2011

Par Mis en ligne le 12 janvier 2012

Quels que soient les cri­tères rete­nus, 2011 fut une bonne année pour la gauche mon­diale. Et ce quelque soit la défi­ni­tion, large ou étroite, que l’on se donne pour cette gauche mon­diale. La forte dégra­da­tion des condi­tions éco­no­miques subie par la plus grande partie de la pla­nète en est la cause fon­da­men­tale. Déjà ins­tallé à un niveau élevé, le chô­mage a conti­nué sa pro­gres­sion. La plu­part des gou­ver­ne­ments ont dû faire face à des niveaux d’endettement élevés et à des recettes en dimi­nu­tion. Leur réponse a consisté à vou­loir impo­ser des mesures d’austérité à leurs popu­la­tions tout en s’efforçant dans le même temps de pro­té­ger leurs banques.

Le résul­tat a été une révolte mon­diale des « 99% », pour reprendre l’expression forgée par Occupy Wall Street (OWS), contre la pola­ri­sa­tion exces­sive des richesses, les gou­ver­ne­ments cor­rom­pus et la nature fon­da­men­ta­le­ment anti-démo­cra­tique de ces der­niers, qu’ils soient ou non dotés de sys­tèmes multipartites.

Il ne s’agit pas de savoir si OWS, le prin­temps arabe ou les Indignados ont réussi tout ce qu’ils espé­raient. Le fait est qu’ils sont par­ve­nus à chan­ger le dis­cours domi­nant au niveau mon­dial en le fai­sant bas­cu­ler des prêches de l’idéologie néo­li­bé­rale vers des thé­ma­tiques telles que les inéga­li­tés, l’injustice et la déco­lo­ni­sa­tion. Pour la pre­mière fois depuis bien long­temps, des gens ordi­naires ont dis­cuté de la nature même du sys­tème dans lequel ils vivaient ; ils ont cessé de le consi­dé­rer comme quelque chose allant de soi.

Désormais, la ques­tion pour la gauche mon­diale est de savoir com­ment elle va pou­voir avan­cer et tra­duire en trans­for­ma­tion poli­tique ce succès ini­tial obtenu sur le plan du dis­cours. Le pro­blème peut être posé très sim­ple­ment : s’il existe bien, en termes éco­no­miques, un cli­vage net et gran­dis­sant entre un très petit groupe (les 1%) et un autre très impor­tant (les 99%), il ne s’ensuit pas que cette divi­sion consti­tue une ligne de par­tage poli­tique. Au niveau mon­dial, les forces de centre-droit consti­tuent tou­jours envi­ron la moitié de la popu­la­tion du globe, ou du moins la moitié de ceux qui sont actifs poli­ti­que­ment d’une façon ou d’une autre.

Par consé­quent, pour trans­for­mer le monde, la gauche mon­diale aura besoin d’un degré d’unité poli­tique qui lui manque encore. Il existe, en vérité, de pro­fonds désac­cords sur les objec­tifs de long terme et la tac­tique de court terme. Non que ces ques­tions ne soient pas débat­tues. Bien au contraire, elles le sont, et avec pas­sion, mais les pro­grès qui per­met­traient d’indiquer un dépas­se­ment de ces divi­sions sont maigres.

Pour anciennes qu’elles soient, ces divi­sions n’en sont pas plus faciles à sur­mon­ter pour autant. Il en existe deux prin­ci­pales. La pre­mière a trait aux élec­tions. Il existe non pas deux, mais trois posi­tions pos­sibles sur les élec­tions. Aux yeux d’un pre­mier groupe, pro­fon­dé­ment méfiant vis-à-vis des élec­tions, la par­ti­ci­pa­tion à celles-ci est un choix qui s’avère non seule­ment poli­ti­que­ment inef­fi­cace mais qui ren­force la légi­ti­mité du sys­tème-monde existant.

Les autres jugent cru­cial au contraire de prendre part au pro­ces­sus élec­to­ral. Mais ce groupe se sub­di­vise lui-même en deux branches. D’un côté, se trouvent ceux qui se disent prag­ma­tiques. Ils veulent œuvrer de l’intérieur : de l’intérieur du parti de centre-gauche domi­nant lorsque le mul­ti­par­tisme fonc­tionne, ou de l’intérieur du parti de facto unique lorsque l’alternance par­le­men­taire n’est pas autorisée.

Et il existe natu­rel­le­ment ceux qui dénoncent cette poli­tique du « moindre mal ». Ils affirment qu’aucune dif­fé­rence signi­fi­ca­tive ne dis­tingue les prin­ci­paux partis d’alternance et pré­fèrent pour cela appor­ter leurs voix à des partis « authen­ti­que­ment » de gauche.

Nous connais­sons tous très bien ce débat et nous en avons tous déjà entendu les argu­ments des cen­taines de fois. Cependant, il est clair, du moins l’est-ce pour moi, que s’il n’existe pas une forme de rap­pro­che­ment entre ces trois groupes quant à la tac­tique élec­to­rale, la gauche mon­diale a peu de chance de l’emporter à court terme ou à plus long terme.

Je crois qu’il existe une moda­lité de récon­ci­lia­tion de ces posi­tions : c’est de faire le dis­tin­guo entre la tac­tique de court terme et la stra­té­gie à plus long terme. Je suis tout à fait d’accord avec ceux qui affirment que la conquête du pou­voir est sans rap­port avec la trans­for­ma­tion à plus long terme du sys­tème-monde, voire qu’elle met peut-être en danger cette pos­si­bi­lité elle-même. Cette stra­té­gie de trans­for­ma­tion a été tentée bien des fois et elle a échoué.

Mais il ne s’ensuit pas que la par­ti­ci­pa­tion élec­to­rale à court terme consti­tue une perte de temps. Le fait est que la très grande partie des 99% souffre dou­lou­reu­se­ment à court terme. Et c’est cette souf­france immé­diate qui consti­tue leur prin­ci­pal souci. Ils s’efforcent de sur­vivre et d’aider leurs familles et leurs amis à sur­vivre. Si l’on consi­dère les gou­ver­ne­ments non pas comme des ins­tru­ments pos­sibles au ser­vice d’une trans­for­ma­tion sociale mais comme des struc­tures qui peuvent pro­duire des effets sur les souf­frances à court terme grâce à leurs déci­sions poli­tiques immé­diates, alors la gauche mon­diale a l’obligation de faire son pos­sible pour obte­nir de ces gou­ver­ne­ments des déci­sions qui réduisent ces souf­frances.

Œuvrer à réduire les souf­frances requiert une par­ti­ci­pa­tion élec­to­rale. Quid alors du débat entre par­ti­sans du moindre mal et ceux qui sou­tiennent des partis vrai­ment de gauche ? On tombe là dans des déci­sions de tac­tique locale, les­quelles varient énor­mé­ment en fonc­tion de nom­breux fac­teurs : taille du pays, forme d’organisation poli­tique, démo­gra­phie du pays, empla­ce­ment géo­po­li­tique, his­toire poli­tique. Il n’existe pas de réponse stan­dard et il ne peut y en avoir. Et la réponse valable en 2012 ne sera plus for­cé­ment valable en 2014 ou 2016. Il ne s’agit pas, du moins pour moi, d’une ques­tion de prin­cipe mais plutôt d’une ques­tion liée à l’évolution de la situa­tion tac­tique dans chaque pays.

Le deuxième débat fon­da­men­tal qui pré­oc­cupe la gauche mon­diale est celui entre ce que j’appellerais le « déve­lop­pe­men­ta­lisme » et ce qui peut être qua­li­fié de prio­rité donnée au chan­ge­ment civi­li­sa­tion­nel. On observe ce débat en de nom­breux endroits de la pla­nète : en Amérique latine dans les dis­cus­sions en cours, et assez acri­mo­nieuses, entre des gou­ver­ne­ments de gauche et les mou­ve­ments des peuples indi­gènes, par exemple en Bolivie, en Equateur et au Venezuela ; en Amérique du Nord et en Europe dans les dis­cus­sions entre les écologistes/​Verts et des syn­di­cats qui donnent la prio­rité à la pro­tec­tion et au déve­lop­pe­ment de l’emploi.

Du côté de l’option « déve­lop­pe­men­ta­liste », qu’elle soit mise en avant par des gou­ver­ne­ments de gauche ou par les syn­di­cats, l’idée est qu’il n’existe pas d’autre solu­tion que la crois­sance éco­no­mique pour cor­ri­ger les dés­équi­libres éco­no­miques du monde actuel, que l’on se réfère à la pola­ri­sa­tion à l’intérieur d’un pays ou entre pays. Ce groupe accuse ses détrac­teurs de sou­te­nir – à tout le moins objec­ti­ve­ment, voire sub­jec­ti­ve­ment – les inté­rêts des forces de droite.

Les par­ti­sans de l’option anti-déve­lop­pe­men­ta­liste affirment que donner la prio­rité à la crois­sance éco­no­mique consti­tue une erreur, et ce pour deux rai­sons : cette poli­tique ne fait que pro­lon­ger l’existence des pires aspects du sys­tème capi­ta­liste ; elle est à l’origine de dégâts, éco­lo­giques et sociaux, irréparables.

Ces visions oppo­sées sus­citent des pas­sions plus fortes encore, si tant est que cela soit pos­sible, que les dis­cus­sions sur la par­ti­ci­pa­tion élec­to­rale. La seule façon de dépas­ser ces divi­sions passe par des com­pro­mis au cas par cas. Pour y arri­ver, chaque groupe doit accep­ter de recon­naître la bonne foi des posi­tions de gauche de départ de l’autre groupe. Ce ne sera pas facile.

Ces divi­sions au sein de la gauche pour­ront-elles être sur­mon­tées dans les cinq à dix ans ? Je n’en suis pas sûr. Mais dans ce cas, je crois que la gauche ne par­vien­dra pas à rem­por­ter la bataille des vingt à qua­rante pro­chaines années sur le type de nou­veau sys­tème qui suc­cé­dera à un sys­tème capi­ta­liste en cours d’effondrement définitif.

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Ces com­men­taires, bimen­suels, sont des réflexions consa­crées à l’analyse de la scène mon­diale contem­po­raine vue dans une pers­pec­tive de long terme et non de court terme.

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