Réflexions politiques sur la tragédie norvégienne

Par Mis en ligne le 30 juillet 2011

Comme d’autres habi­tants d’Oslo, j’ai déam­bulé dans les rues et les immeubles atta­qués. J’ai même visité l’île dans laquelle furent mas­sa­crés les jeunes acti­vistes poli­tiques. Je par­tage le sen­ti­ment de peur et de dou­leur qui frappe mon pays. Mais la ques­tion demeure « pour­quoi ? ». Car cette vio­lence n’était pas aveugle.

La ter­reur en Norvège n’est pas venue d’extrémistes isla­mistes. Ni de l’extrême gauche, bien que tous deux aient été accu­sés à plu­sieurs reprises de consti­tuer une menace interne pour « notre mode de vie ». Jusqu’à aujourd’hui, y com­pris avec les ter­ribles heures vécues cet après midi du 22 juillet, le peu de ter­ro­risme qu’a connu mon pays est tou­jours venu de l’extrême droite.

Pendant des décen­nies, la vio­lence poli­tique dans ce pays a été le pri­vi­lège exclu­sif des néo­na­zis et d’autres groupes racistes. Dans les années ’70, ils ont posé des bombes contre des librai­ries de gauche et contre une mani­fes­ta­tion du Premier Mai. Dans les années ’80, deux néo­na­zis ont été exé­cu­tés par leur com­pères, soup­çon­nés d’avoir trahis leur grou­pus­cule. Au cours de ces deux der­nières décen­nies, deux jeunes nor­vé­giens d’origine immi­grée sont morts suite à des agres­sions racistes. Aucune orga­ni­sa­tion étran­gère n’a tué ou blessé des per­sonnes sur le ter­ri­toire nor­vé­gien, à l’exception du Mossad, les ser­vices secrets d’Israël, qui a assas­siné par erreur un inno­cent à Lillehammer en 1973.

Pourtant, malgré ces anté­cé­dents élo­quents, lorsque cet acte ter­ro­riste dévas­ta­teur nous a frappé, les soup­çons se sont immé­dia­te­ment portés sur le monde musul­man. C’était for­cé­ment des « dji­ha­distes ». Cela ne pou­vait être qu’eux.

On a immé­dia­te­ment dénoncé une attaque contre la Norvège et contre « notre mode de vie ». Dès que la nou­velle a été connue, des jeunes femmes por­tant le fou­lard ou le hijab et d’apparence arabe ont été ver­ba­le­ment agres­sées dans les rues d’Oslo.

Et c’est « natu­rel ». Depuis au moins 10 ans, on nous raconte que la ter­reur vient de l’orient. Qu’un arabe est, par défi­ni­tion, un sus­pect. Que tous les musul­mans sont mar­qués par l’intégrisme. Nous voyons régu­liè­re­ment com­ment la sécu­rité aéro­por­tuaire exa­mine les gens de cou­leur dans des pièces spé­ciales. Il y a des débats infi­nis sur les limites de « notre » tolé­rance. Dans la mesure où le monde musul­man s’est trans­formé en « l’Autre », nous avons com­mencé à penser que ce qui dis­tingue « eux » de « nous », c’est la capa­cité de tuer des civils de sang froid.

Il y a éga­le­ment, il faut le dire, une autre raison pour laquelle tout le monde s’attendait à ce qu’al-quaïda soit der­rière l’attentat. La Norvège par­ti­cipe à la guerre en Afghanistan depuis dix ans, depuis quelques temps nous inter­ve­nons éga­le­ment en Irak et nous lar­guons en ce moment des bombes sur Tripoli. Quand on par­ti­cipe depuis si long­temps à des guerres à l’étranger, il peut arri­ver un moment où cette guerre vient vous rendre visite à domi­cile.

Mais il y a plus. Alors que nous savons tout cela, la guerre fut à peine men­tion­née quand nous avons souf­fert de l’attaque ter­ro­riste. Notre pre­mière réponse fri­sait l’irrationalité ; cela devait être « eux », parce qu’ils sont ce qu’ils sont. Moi je crai­gnais que la guerre que nous livrons à l’étranger pou­vait arri­ver un jour en Norvège. Que se pas­se­rait-il alors dans notre société ? Qu’arriverait-il avec notre tolé­rance, dans nos débats publics et, sur­tout, avec nos immi­grés et leurs enfants nés en Norvège ?

Mais ce ne fut pas ainsi. Une fois de plus, le cœur des ténèbres se trouve au plus pro­fond de nous-mêmes. Le ter­ro­riste est un homme blanc nor­dique. Ce n’est pas un musul­man mais bien un isla­mo­phobe.

Dès que les choses ont été cla­ri­fiées, la bou­che­rie est subi­te­ment deve­nue l’œuvre d’un fou. On a cessé de la voir comme une attaque contre notre société. La rhé­to­rique et les titres des jour­naux ont tout de suite changé. Plus per­sonne ne parle de « guerre ». On parle d’un « ter­ro­riste », au sin­gu­lier et non plus au plu­riel. Un indi­vidu par­ti­cu­lier, et non un groupe indé­fini faci­le­ment géné­ra­li­sable afin d’inclure des sym­pa­thi­sants ou qui­conque entrant dans les pré­ju­gés fan­tai­sistes et arbi­traires, si com­modes lorsqu’il s’agit de musul­mans.

Cet acte ter­rible est main­te­nant offi­ciel­le­ment une tra­gé­die natio­nale. La ques­tion est : les choses auraient-elles été iden­tiques si l’auteur aurait été un fou, certes, mais un fou musul­man ?

Je suis, moi aussi, convaincu que l’assassin est fou. Pour chas­ser et exé­cu­ter des ado­les­cents sur une île pen­dant une heure, il faut vrai­ment être cinglé. Mais, de même que dans le cas du 11 sep­tembre 2001 ou dans le cas des bombes dans le métro de Londres, il s’agit d’une folie au ser­vice d’une cause, une cause tout aussi cli­nique que poli­tique.

Quiconque a consulté les pages Web de groupes racistes, ou suivi les débats en ligne sur les sites inter­net des jour­naux nor­vé­giens se sera rendu compte de la furie et de la rage avec laquelle se dif­fuse l’islamophobie, la haine véné­neuse avec laquelle des auteurs ano­nymes crachent contre les « idiots utiles » pro­gres­sistes et anti­ra­cistes et contre toute la gauche poli­tique. Le ter­ro­riste du 22 juillet par­ti­ci­pait à ces débats. Il a été un membre actif d’un des deux grands partis poli­tiques nor­vé­giens, le parti popu­liste de droite « Parti du Progrès Norvégien ». Il l’a quitté en 2006 pour rejoindre la com­mu­nauté des groupes anti-musul­mans sur inter­net.

Quand le monde croyait que le mas­sacre était l’œuvre du ter­ro­risme isla­miste inter­na­tio­nal, tous les hommes d’Etat, d’Obama jusqu’à Cameron, ont déclaré qu’ils étaient aux côtés de la Norvège dans leur lutte com­mune contre le ter­ro­risme. Et main­te­nant, en quoi consiste la lutte com­mune ? Tous les diri­geants occi­den­taux ont le même pro­blème à l’intérieur de leurs fron­tières. Vont-ils livrer avec la même vigueur une guerre contre la montée de l’extrémisme de droite, contre l’islamophobie et contre le racisme ?

Quelques heures après l’explosion de la bombe, le pre­mier ministre nor­vé­gien, Jens Stoltenberg, a déclaré que notre réponse à l’attaque devait être plus de démo­cra­tie et plus d’ouverture. Si l’on com­pare avec la réponse de Bush face aux attaques du 11 sep­tembre, il y aurait des rai­sons de se sentir orgueilleux. Mais après la plus ter­rible expé­rience qu’ait connue la Norvège depuis la Seconde guerre mon­diale, j’aimerai que l’on aille plus loin. Il est néces­saire de s’appuyer sur cet évé­ne­ment tra­gique afin de lancer une offen­sive contre l’intolérance, le racisme et la haine, qui sont en crois­sance, non seule­ment en Norvège et en Scandinavie, mais dans toute l’Europe éga­le­ment.


* Aslak Sira Myhre est un écri­vain nor­vé­gien, direc­teur de la Maison de Littérature d’Oslo et ex-diri­geant de l’Alliance Electorale Rouge nor­vé­gienne. Traduction fran­çaise pour le site www​.lcr​-lagauche​.be.

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