Altermondialisme : le temps du bilan, la nécessité des perspectives

Par Mis en ligne le 31 juillet 2011

Titre du livre : Alter-Globalization. Becoming Actors in the Global Age,
Auteur : Geoffrey Pleyers,
Éditeur : Cambridge, Polity Press, 2010.

Douze ans après les mani­fes­ta­tions de Seattle qui sont sou­vent consi­dé­rées comme son acte de nais­sance, il man­quait encore un bilan sérieux et syn­thé­tique du mou­ve­ment alter­mon­dia­liste. C’est désor­mais chose faite — au moins pour le lec­to­rat anglo­phone — avec cet ouvrage du socio­logue Geoffrey Pleyers. Celui-ci tranche, en effet, au sein d’une lit­té­ra­ture pour­tant vaste sur le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste, à la fois par son carac­tère docu­menté et par la vision d’ensemble qu’il pro­pose. De nom­breux tra­vaux socio­lo­giques ont déjà été consa­crés à tel aspect par­ti­cu­lier de l’altermondialisme (spé­cia­le­ment au recru­te­ment social de ses effec­tifs ou au fonc­tion­ne­ment des forums sociaux) et bon nombre de ses ani­ma­teurs ont livré leur témoi­gnage de sa genèse ou pro­posé d’en tracer des bilans et perspectives.

Alter-Globalization rejoint ces enjeux mais dans un équi­libre entre enga­ge­ment et dis­tan­cia­tion qui en fait tout l’intérêt : si l’auteur éprouve une sym­pa­thie mani­feste pour la cause qu’il étudie, son propos n’en reste pas moins celui d’un obser­va­teur exi­geant, rare­ment naïf et jamais com­plai­sant. La rigueur de l’ouvrage tient avant tout à l’importance de l’enquête dont il livre les résul­tats. Geoffrey Pleyers a suivi le mou­ve­ment pen­dant de longues années, en assis­tant aux grands ras­sem­ble­ments qui en ont consti­tué les points d’orgue (contre-som­mets, forums sociaux mon­diaux ou conti­nen­taux) mais aussi par une étude d’engagements plus locaux. L’auteur n’a pas seule­ment fait varier les niveaux d’analyse mais éga­le­ment les sites d’observation, de l’Europe occi­den­tale à l’Amérique latine. Il ne s’est pas non plus limité à rela­ter les « grandes heures » de la contes­ta­tion de la mon­dia­li­sa­tion néo-libé­rale mais aborde — et c’est l’un de ses prin­ci­paux apports — la phase d’interrogation et de recom­po­si­tion qui paraît affec­ter le mou­ve­ment depuis le milieu des années 2000. L’ouvrage n’est cepen­dant pas une simple chro­nique, même ample et fondée sur des don­nées de pre­mière main, de l’histoire de l’altermondialisme ; il met en œuvre pour en rendre compte une démarche ana­ly­tique ori­gi­nale et fructueuse.

Une des prin­ci­pales dif­fi­cul­tés à laquelle s’expose toute étude d’un mou­ve­ment aussi vaste que l’altermondialisme tient à l’usage du sin­gu­lier pour le dési­gner. Parler de ce mou­ve­ment comme d’une réa­lité uni­fiée ne peut qu’être trom­peur en ce que cela masque l’extrême hété­ro­gé­néité (en termes d’effectifs, de projet, de sources d’inspiration, de sites d’intervention, de mode de fonc­tion­ne­ment, etc.) de ses com­po­santes. Comme tout mou­ve­ment social — mais sans doute de manière plus aiguë que pour tout autre mou­ve­ment — l’altermondialisme est le pro­duit d’un tra­vail néces­sai­re­ment inachevé et tou­jours pré­caire d’unification, dont la « marche » réelle laisse aper­ce­voir des dif­fé­ren­cia­tions qui peuvent, dans cer­taines cir­cons­tances, deve­nir de véri­tables lignes de cli­vage, voire de frac­ture. Geoffrey Pleyers iden­ti­fie de la sorte deux cou­rants majeurs consti­tu­tifs de l’altermondialisme depuis ses ori­gines, fré­quem­ment en ten­sion voire en oppo­si­tion, aux­quels les deuxième et troi­sième par­ties du livre sont spé­ci­fi­que­ment consacrées.

Le pre­mier est celui que l’auteur désigne comme la « voie de la sub­jec­ti­vité ». Celle-ci met au pre­mier plan l’expérience sub­jec­tive des acteurs et leurs capa­ci­tés de créa­tion comme forces de résis­tance à la logique du marché. Face à l’oppression de la société mar­chande, les acteurs sont invi­tés à inven­ter de nou­velles iden­ti­tés et de nou­veaux rap­ports sociaux. Il s’agit d’élaborer, par expé­ri­men­ta­tions tâton­nantes, des formes inno­vantes de vivre ensemble, plus éga­li­taires et déli­bé­ra­tives, misant davan­tage sur l’autonomie indi­vi­duelle et le res­pect mutuel, sous­traites aux logiques uti­li­ta­ristes domi­nantes. Si le Chiapas des zapa­tistes (et spé­cia­le­ment la ten­ta­tive d’organisation en com­mu­nau­tés auto­nomes appe­lées cara­coles) consti­tue une réfé­rence majeure pour ce cou­rant, ce sont davan­tage les cam­pe­ments orga­ni­sés lors de dif­fé­rents contre-som­mets (comme celui d’Évian en 2003) qui en four­nissent la prin­ci­pale illus­tra­tion. Ceux-ci ont tenté de prou­ver en actes et au pré­sent que clamer qu’« un autre monde est pos­sible » n’est pas qu’un slogan mais peut être immé­dia­te­ment expé­ri­menté. Il n’est pas besoin d’attendre une (éven­tuelle) révo­lu­tion pour ima­gi­ner une société autre et meilleure, les voies de son éla­bo­ra­tion peuvent dès à pré­sent être inves­ties. La notion d’« espace d’expérience » pointe com­bien il s’agit, pour un temps et sur une zone limi­tés, de se sous­traire à l’emprise des logiques mar­chandes domi­nantes, et spé­cia­le­ment à des rap­ports sociaux fondés sur la domination.

L’analyse que livre Geoffrey Pleyers de ces expé­ri­men­ta­tions n’est pas naïve ; il pointe qu’elles ne peuvent tota­le­ment s’abstraire des méca­nismes inté­rio­ri­sés de la domi­na­tion et qu’elles s’exposent, en inci­tant au repli sur soi loca­liste, à une forme de sépa­ra­tisme. La cri­tique aurait sans doute pu être pous­sée plus loin : dans cer­taines de ses valo­ri­sa­tions de l’autonomie indi­vi­duelle, cette « voie de la sub­jec­ti­vité » n’est par­fois pas loin de rejoindre ce qu’elle pose comme son prin­ci­pal adver­saire, à savoir l’individualisme néo­li­bé­ral. Les expé­ri­men­ta­tions qui valo­risent l’horizontalité des rap­ports sociaux et poli­tiques sont, d’une cer­taine manière, avant tout acces­sibles à celles et ceux déjà socia­le­ment dotés des moyens d’être auto­nomes, et c’est s’abstraire des logiques struc­tu­relles de la domi­na­tion (et spé­cia­le­ment de celles qui s’appuient sur les inéga­li­tés de capi­tal cultu­rel) que de sup­po­ser qu’il suffit de pro­cla­mer l’horizontalité des rap­ports poli­tiques pour que chacun soit à même de s’investir dans des rap­ports sociaux libé­rés de toute domination.

Le second cou­rant est dési­gné comme la « voie de la raison ». Plutôt que de valo­ri­ser l’affectivité de rap­ports sociaux réno­vés, celle-ci entend mobi­li­ser les outils de l’expertise pour réfu­ter l’idéologie domi­nante néo­li­bé­rale. Il s’agit plus exac­te­ment de contes­ter la pré­ten­tion au mono­pole de l’expertise des éco­no­mistes néo­li­bé­raux et de déna­tu­ra­li­ser leur dis­cours, de faire appa­raître le célèbre « there is no alter­na­tive » de Margaret Thatcher pour un men­songe des­tiné à décou­ra­ger la recherche d’alternatives éco­no­miques et poli­tiques plus justes. Geoffrey Pleyers détaille les lieux d’élaboration et de dif­fu­sion de cette exper­tise, d’Attac aux forums sociaux en pas­sant par les cercles d’économistes anti­li­bé­raux, dont il rap­pelle le rôle majeur dans l’impulsion du mou­ve­ment, spé­cia­le­ment en France.

Face à une cer­taine exu­bé­rance rafraî­chis­sante de la voie de la sub­jec­ti­vité, la voie de la raison appa­raît plus aus­tère et rigo­riste. Elle appa­raît éga­le­ment plus ambi­guë. L’expertise sup­pose la déten­tion d’un savoir qu’il s’agit de dif­fu­ser auprès de ceux qui en sont privés afin de les rendre davan­tage maîtres de leur destin — et on se rap­pel­lera à ce titre qu’Attac se défi­nit comme une asso­cia­tion d’éducation popu­laire tour­née vers l’action. Cette croyance dans les vertus éman­ci­pa­trices du savoir n’en sup­pose pas moins un par­tage, et intro­duit une hié­rar­chi­sa­tion, entre ceux qui savent et ceux qui ignorent. On peut y voir une des rai­sons de la forte sélec­ti­vité sociale du mou­ve­ment alter­mon­dia­liste, dont toutes les enquêtes socio­lo­giques ont montré qu’il est dans une écra­sante majo­rité com­posé d’individus très dotés cultu­rel­le­ment, et de son inca­pa­cité, en dépit de ses inten­tions affi­chées, à inté­grer les milieux les plus modestes. Geoffrey Pleyers pointe d’autres dif­fi­cul­tés aux­quelles se confronte la voie de la raison. En pla­çant la lutte sur le ter­rain de l’expertise, l’altermondialisme s’expose d’une part à une cer­taine décon­flic­tua­li­sa­tion, par exemple en adop­tant la forme d’ONG pres­ta­taires d’expertises spé­cia­li­sées. Il s’expose d’autre part à intro­duire une césure entre les spé­cia­listes, que leurs com­pé­tences légi­ti­me­raient à occu­per les posi­tions de direc­tion, et des mili­tants récep­teurs davan­tage pas­sifs de leur savoir. La manière dont, en France, Attac a pu être cri­ti­quée pour sa direc­tion bureau­cra­tique témoigne de ce para­doxe d’une mou­vance qui exalte la par­ti­ci­pa­tion citoyenne contre la dic­ta­ture des mar­chés et des ins­ti­tu­tions néo­li­bé­rales (FMI, Banque mon­diale, etc.) sans tou­jours par­ve­nir à l’instaurer dans son propre fonctionnement.

Le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste n’est pas condamné à choi­sir entre les deux voies de la sub­jec­ti­vité et de la raison. Geoffrey Pleyers montre que leur mise en ten­sion au cours de dif­fé­rents épi­sodes mar­quants de l’histoire du mou­ve­ment a aussi contri­bué à entre­te­nir sa dyna­mique. La voie de la sub­jec­ti­vité a uti­le­ment cri­ti­qué la ten­dance à l’institutionnalisation des forums sociaux tandis que la voie de l’expertise a rap­pelé, contre la ten­ta­tion de l’escapisme, la néces­sité d’attester la per­ti­nence des options éco­no­miques défen­dues par le mou­ve­ment. La com­bi­nai­son des deux voies a permis au mou­ve­ment de gagner en cré­di­bi­lité sans pour autant som­brer dans l’écueil dog­ma­tique du pro­gramme abs­trait qui n’attendrait que d’être trans­posé tel quel dans la réa­lité. C’est sur ce point, cepen­dant, que l’ouvrage pré­sente une cer­taine limite. L’auteur insiste sur la méfiance à l’égard du champ poli­tique expri­mée dès son ori­gine par l’altermondialisme, sur la réti­cence devant toute pers­pec­tive d’institutionnalisation et sur la dis­qua­li­fi­ca­tion des idéaux roman­tiques révo­lu­tion­naires. Reste que l’une des rai­sons du rela­tif affai­blis­se­ment du mou­ve­ment tient bien à ses dif­fi­cul­tés devant la ques­tion poli­tique. L’altermondialisme a réa­lisé un énorme tra­vail de décons­truc­tion de l’idéologie néo­li­bé­rale et a éla­boré de mul­tiples pistes alter­na­tives à la dic­ta­ture des mar­chés, mais il a évité de se pro­non­cer sur les moyens de leur mise en œuvre concrète. La dif­fi­culté est effec­ti­ve­ment énorme, et n’a pour l’instant trouvé aucune solu­tion stra­té­gique simple. Les ten­ta­tions élec­to­ra­listes qui se sont des­si­nées au sein d’Attac comme l’échec d’une recom­po­si­tion de la gauche anti­li­bé­rale fran­çaise après la vic­toire du non au réfé­ren­dum sur la consti­tu­tion euro­péenne, mais aussi les renie­ments d’un Lula pour­tant célé­bré après son élec­tion au FSM de Porto Alegre, attestent que l’enjeu est tou­jours aussi impor­tant, et aurait sans doute mérité d’être traité plus frontalement.

La pers­pec­tive déve­lop­pée par Geoffrey Pleyers est, on l’a dit, par­ti­cu­liè­re­ment ample. Cela lui permet de dres­ser au terme de l’ouvrage un por­trait contrasté de l’altermondialisme contem­po­rain. Bon nombre de com­men­ta­teurs pres­sés ou de parti pris ont, ces der­nières années, annoncé le déli­te­ment du mou­ve­ment en se basant sur la seule situa­tion fran­çaise. Outre que le constat est inadé­quat — certes fra­gi­lisé par la crise interne d’Attac, l’altermondialisme fran­çais ne s’en est pas moins montré actif lors de mobi­li­sa­tions récentes, et Attac elle-même retrouve un cer­tain dyna­misme —, il mécon­naît le déve­lop­pe­ment du mou­ve­ment dans des zones où il suit une tem­po­ra­lité déca­lée (États-Unis, Afrique, Asie) et sur des enjeux deve­nus plus pres­sants, tels que le climat et l’eau. De fait, le mou­ve­ment se trans­forme davan­tage qu’il ne s’affaiblit, et les pages que l’auteur consacre aux évo­lu­tions des enga­ge­ments de la jeune géné­ra­tion alter­mon­dia­liste, celle qui a connu comme étu­diant-es ses pre­mières expé­riences mili­tantes à Gênes ou à Évian et qui aujourd’hui intègre la vie pro­fes­sion­nelle en modu­lant ses enga­ge­ments sans pour autant renon­cer à ses convic­tions, paraissent parmi les plus sti­mu­lantes de l’ouvrage.

La crise du capi­ta­lisme finan­cier de 2008 a de ce point de vue des effets para­doxaux : elle n’a pas sus­cité une remo­bi­li­sa­tion majeure des alter­mon­dia­listes alors même qu’elle a dra­ma­ti­que­ment confirmé la jus­tesse des ana­lyses qu’ils pro­posent depuis plus d’une dizaine d’années. Il ne faut sans doute pas tant y voir un échec du mou­ve­ment que l’expression dif­fuse — et encore très lar­ge­ment insuf­fi­sante — de ses diag­nos­tics et pro­po­si­tions, comme l’indique la conver­sion de cer­tains néo­li­bé­raux d’hier à la taxe Tobin. De la capa­cité de l’altermondialisme à nour­rir de ses effec­tifs et de ses pro­po­si­tions les mobi­li­sa­tions sus­ci­tées par la crise et les ravages du capi­ta­lisme dépen­dra son avenir. Celui-ci, contrai­re­ment aux annonces de dépé­ris­se­ment de mau­vais augures atteints de myopie, est encore lar­ge­ment ouvert, et ce n’est pas moindre vertu de l’ouvrage que d’inviter à reprendre la lutte.

Lilian Mathieu
22/07/2011 – 17:14


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