La mondialisation poursuit sa marche en avant

Par Mis en ligne le 28 juillet 2011

A ce jour, la montée de l’indignation popu­laire n’a pas remis en cause le pou­voir des entre­prises. L’avenir dépend de ce que l’immense majo­rité est prête à sup­por­ter et de savoir si cette immense majo­rité appor­tera, col­lec­ti­ve­ment, une pro­po­si­tion construc­tive en réponse aux pro­blèmes qui sont au cœur du sys­tème capi­ta­liste de domi­na­tion et de contrôle. Sinon, l’issue pour­rait être sinistre, comme l’illustre si abon­dam­ment l’histoire.

Les dépla­ce­ments de pou­voir, à l’échelle mon­diale, en cours ou poten­tiels, sont l’objet d’un des débats les plus animés parmi les déci­deurs et les obser­va­teurs poli­tiques. Une des ques­tions est de savoir si (ou quand) la Chine pren­dra la place des Etats-Unis en tant que leader mon­dial, peut-être avec l’Inde.

Un tel chan­ge­ment ramè­ne­rait le sys­tème mon­dial à un état proche de ce qu’il était avant la conquête euro­péenne. La Chine et l’Inde ont connu une crois­sance éco­no­mique rapide et, parce que ces pays ont rejeté les poli­tiques occi­den­tales de déré­gle­men­ta­tion finan­cière, ils ont, mieux que la plu­part des autres, sur­monté la réces­sion. Certaines ques­tions se posent néan­moins.

L’une des mesures stan­dard de la santé sociale est l’Indice de Développement Humain des Nations Unies. En 2008, l’Inde se situait au 134ème rang mon­dial, un peu devant le Cambodge et der­rière le Laos et le Tadjikistan, à peu près à la place qu’elle tenait depuis long­temps. La Chine se situait au 92ème rang, à éga­lité avec le Belize, un peu devant la Jordanie mais der­rière la République Dominicaine et l’Iran.

L’Inde et la Chine ont éga­le­ment des inéga­li­tés très impor­tantes, ce qui fait que plus d’un mil­liard de leurs habi­tants se retrouvent bien plus bas sur cette échelle.

La dette des Etats-Unis consti­tue une autre pré­oc­cu­pa­tion. Certains craignent qu’elle ne mette le pays à la merci de la Chine. Pourtant, à l’exception d’une brève période qui s’est ache­vée en décembre der­nier, c’est le Japon qui est depuis long­temps le plus grand des créan­ciers inter­na­tio­naux de la dette gou­ver­ne­men­tale des Etats-Unis. Le poids des cré­di­teurs est, par ailleurs, sur­éva­lué.

Les Etats-Unis ne se dis­tinguent que sur un plan : la puis­sance mili­taire. Et Obama fixe de nou­veaux records avec son budget mili­taire pour 2011. Près de la moitié du défi­cit amé­ri­cain est impu­table aux dépenses mili­taires, sec­teur intou­chable du sys­tème poli­tique.

A l’examen des autres sec­teurs de l’économie amé­ri­caine, Le lau­réat du Prix Nobel Joseph Stiglitz ainsi que d’autres éco­no­mistes nous mettent en garde contre le « féti­chisme du défi­cit ». Le défi­cit peut être un sti­mu­lant pour la reprise et la crois­sance éco­no­mique peut le com­bler, comme ce fut le cas après la seconde guerre mon­diale, alors que le défi­cit était bien plus impor­tant. D’ailleurs, le défi­cit devrait croître, en grande partie à cause du sys­tème de santé pri­va­tisé tota­le­ment inef­fi­cace, lui aussi pra­ti­que­ment intou­chable, du fait de la capa­cité des entre­prises de prendre le pas sur la volonté publique.

Toutefois, le cadre de ces dis­cus­sions est trom­peur. Le sys­tème mon­dial n’est pas fait que d’une inter­ac­tion entre les Etats, où chacun serait à la recherche de quelque « inté­rêt natio­nal », en dehors de la dis­tri­bu­tion du pou­voir inté­rieur à chaque Etat. Cela est clair depuis long­temps. Adam Smith avait conclu qu’en Angleterre, les « prin­ci­paux archi­tectes » de la poli­tique étaient les « mar­chands et les fabri­cants », qui veillaient à ce que leurs propres inté­rêts soient « les pre­miers servis », quels que pussent en être les effets « dou­lou­reux » sur les autres, y com­pris le peuple d’Angleterre. La maxime d’Adam Smith vaut tou­jours, même si, aujourd’hui, « les prin­ci­paux archi­tectes » sont les mul­ti­na­tio­nales et sur­tout les ins­ti­tu­tions finan­cières dont la part dans l’économie a explosé depuis les années 70.

Récemment, les Etats-Unis nous ont offert une illus­tra­tion criante du pou­voir des ins­ti­tu­tions finan­cières. Au cours de la der­nière élec­tion pré­si­den­tielle, celles-ci ont fourni l’essentiel du finan­ce­ment du Président Obama. Elles atten­daient tout natu­rel­le­ment de se voir récom­pen­ser. Elles l’ont été, grâce aux plans de sau­ve­tage TARP, et bien d’autres encore. Si l’on prend l’exemple de Goldman Sachs, cham­pionne et de l’économie et du sys­tème poli­tique, on voit que cette ins­ti­tu­tion a fait for­tune en ven­dant des titres ados­sés à des prêts hypo­thé­caires ainsi que d’autres ins­tru­ments finan­ciers plus com­plexes.

Consciente de la fra­gi­lité des offres finan­cières qu’elle pro­po­sait, l’entreprise a éga­le­ment placé une partie des risques auprès de l’American International Group (AIG, le géant amé­ri­cain de l’assurance), que ces offres allaient mettre en faillite. Quand le sys­tème finan­cier s’est écroulé, AIG a plongé avec.

Les archi­tectes de la poli­tique de Goldman Sachs ne se sont pas conten­tés de faire béné­fi­cier la société Goldman elle-même du ren­floue­ment, ils ont éga­le­ment fait en sorte que ce soit les contri­buables qui sauvent AIG de la faillite, venant ainsi à la res­cousse de Goldman. Maintenant, Goldman fait des béné­fices record et dis­tri­bue des super-bonus. Cette ins­ti­tu­tion, ainsi qu’une poi­gnée d’autres banques, sont plus grandes et plus puis­santes que jamais. Le public est furieux. Les gens voient que les banques qui ont été les prin­ci­paux agents de la crise s’en sortent comme des voleurs, tandis que la popu­la­tion, qui leur est venue en aide, doit faire face à un taux de chô­mage évalué offi­ciel­le­ment à 10% en février. Ce taux grimpe à près de 17% si l’on prend en compte tous les amé­ri­cains qui vou­draient tra­vailler à temps plein.

METTRE OBAMA AU PAS

La colère popu­laire a fini par pro­vo­quer un chan­ge­ment de rhé­to­rique de la part du gou­ver­ne­ment, qui a réagi en fai­sant porter l’accusation sur la cupi­dité des ban­quiers. « Je ne me suis pas pré­senté à la pré­si­dence pour prêter main forte à une poi­gnée de ban­quiers richis­simes de Wall Street », décla­rait Obama en décembre à l’émission « 60 Minutes ». Ce type de rhé­to­rique était assorti de la menace de cer­taines mesures poli­tiques peu appré­ciées du sec­teur finan­cier (par exemple, la règle Volcker, qui inter­di­rait aux banques béné­fi­ciant d’aides publiques de s’adonner à des acti­vi­tés spé­cu­la­tives sans rap­port avec les acti­vi­tés ban­caires de base) et de pro­po­si­tions d’instituer un orga­nisme de régle­men­ta­tion indé­pen­dant pour pro­té­ger les consom­ma­teurs.

Obama était censé être leur homme à Washington, les prin­ci­paux archi­tectes de la poli­tique gou­ver­ne­men­tale n’ont donc pas été longs à dicter leurs ins­truc­tions : si Obama ne ren­trait pas dans le rang, ils trans­fé­re­raient leur sou­tien au parti poli­tique d’opposition. « Si le pré­sident ne fait pas preuve de plus d’équilibre et de cen­trisme dans sa posi­tion, il a toutes les chances de perdre », telle fut la décla­ra­tion au New York Times faite début février par le grand sou­tien de Wall Street, Kelly S. King, membre du conseil d’administration du groupe de pres­sion Financial Services Roundtable (Table Ronde des Services Financiers). Les valeurs bour­sières et les entre­prises d’investissement avaient versé au Parti démo­crate 89 mil­lions de dol­lars (chiffre record) au cours de la cam­pagne élec­to­rale de 2008.

Trois jours plus tard, Obama décla­rait à la presse que les ban­quiers étaient des « types bien », se réfé­rant ainsi aux pré­si­dents des deux plus grands acteurs mon­diaux, JP Morgan Chase et Goldman Sachs : « Je suis comme la plu­part des amé­ri­cains, je ne suis pas jaloux de ceux qui ren­contrent le succès ou la richesse. Cela fait partie du sys­tème de la liberté du marché », a déclaré le pré­sident (ou du moins « liberté des mar­chés », telle que défi­nie par la doc­trine capi­ta­liste d’état).
Ce revi­re­ment offre une image par­lante de la maxime d’Adam Smith en action.

Les archi­tectes de la poli­tique sont éga­le­ment à l’œuvre pour opérer un véri­table dépla­ce­ment de pou­voir : de la main d’œuvre mon­diale au capi­tal trans­na­tio­nal. L’économiste et spé­cia­liste de la Chine Martin Hart-Landsberg ana­lyse cette dyna­mique dans un article récent de la « Monthly Review ». La Chine est deve­nue une usine de mon­tage pour un sys­tème régio­nal de pro­duc­tion. Le Japon, Taiwan, et d’autres éco­no­mies asia­tiques déve­lop­pées exportent des pièces déta­chées de haute pré­ci­sion et des com­po­sants à la Chine où sont assem­blés et d’où sont expor­tés les pro­duits finis.

LES DEPOUILLES DU POUVOIR

L’accroissement du défi­cit com­mer­cial des Etats-Unis avec la Chine sus­cite l’inquiétude. On remarque moins que le défi­cit com­mer­cial des Etats-Unis avec le Japon et le reste de l’Asie s’est consi­dé­ra­ble­ment réduit à mesure que ce nou­veau sys­tème de pro­duc­tion régio­nal pre­nait forme. Les fabri­cants amé­ri­cains suivent la même direc­tion, four­nis­sant pièces déta­chées et com­po­sants à la Chine afin qu’elle les assemble et les exporte, pour reve­nir prin­ci­pa­le­ment aux Etats-Unis.

Pour les ins­ti­tu­tions finan­cières, les géants de la dis­tri­bu­tion, les pro­prié­taires et les direc­teurs des indus­tries de fabri­ca­tion qui ont des rela­tions étroites avec ces réseaux de pou­voir, cette évo­lu­tion repré­sente une manne tombée du ciel. Mais bien com­prise. En 2007, Ralph Gomory, direc­teur de la Fondation Alfred P. Sloan, témoi­gnait devant le Congrès : « A l’ère nou­velle de la mon­dia­li­sa­tion, les inté­rêts des entre­prises et des pays divergent. Contrairement à la situa­tion anté­rieure, ce qui est bon pour les mul­ti­na­tio­nales amé­ri­caines n’est plus néces­sai­re­ment bon pour le peuple amé­ri­cain ».

Prenons l’exemple d’IBM : selon Business Week, fin 2008, plus de 70% des 400 000 employés d’IBM tra­vaillaient à l’étranger. En 2009, IBM rédui­sait sa main d’œuvre sur le sol amé­ri­cain de 8% sup­plé­men­taires. Pour les employés, les consé­quences sont peut-être « dou­lou­reuses » comme le veut la maxime d’Adam Smith, mais elles conviennent bien aux prin­ci­paux archi­tectes de la poli­tique. Des recherches actuelles montrent qu’aux Etats-Unis, près d’un quart des emplois seront « délo­ca­li­sables » dans les deux pro­chaines décen­nies et que pour ceux qui gar­de­ront leur emploi, celui-ci ne sera plus garanti, pas plus qu’un salaire décent : résul­tat de la concur­rence accrue que l’on fera jouer pour les employés rem­pla­cés.

Ce schéma fait suite à 30 ans de stag­na­tion ou de déclin pour la majo­rité, alors que la richesse ne s’est déver­sée que dans quelques poches pour abou­tir à ce qui est pro­ba­ble­ment devenu la plus grande inéga­lité entre riches et pauvres depuis l’abolition de l’esclavage aux Etats-Unis.

Alors que la Chine se trans­forme en l’usine de mon­tage et la pla­te­forme d’exportation du monde, les ouvriers chi­nois souffrent comme tout le reste de la main d’oeuvre dans le monde. Ceci est le résul­tat logique d’un sys­tème qui vise à concen­trer richesse et pou­voir et à mettre en concur­rence les tra­vailleurs entre eux de par le monde. A l’échelle mon­diale, la part des ouvriers dans le revenu natio­nal a baissé dans de nom­breux pays, et fort sen­si­ble­ment en Chine où l’agitation sociale gran­dit dans cette société très inéga­li­taire.

Nous assis­tons donc à un autre dépla­ce­ment signi­fi­ca­tif de la puis­sance mon­diale : de la popu­la­tion en géné­ral à un sys­tème mon­dial, évo­lu­tion faci­li­tée par la remise en cause du pro­ces­sus démo­cra­tique aux Etats-Unis et dans la majo­rité des autres Etats puis­sants de la pla­nète. L’avenir dépend de ce que l’immense majo­rité est prête à sup­por­ter et de savoir si cette immense majo­rité appor­tera, col­lec­ti­ve­ment, une pro­po­si­tion construc­tive en réponse aux pro­blèmes qui sont au cœur du sys­tème capi­ta­liste de domi­na­tion et de contrôle. Sinon, l’issue pour­rait être sinistre, comme l’illustre si abon­dam­ment l’histoire.

* Noam Chomsky – Traduction : Anne Paquette

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