Rébellion sous le ciel chinois

Par Mis en ligne le 01 juillet 2010

Les récents conflits du tra­vail, dans les suc­cur­sales chi­noises de Honda et Foxconn, se sont tra­duits par une sévère vague de sui­cides, signe tra­gique de pro­tes­ta­tion (13 morts) dans plu­sieurs villes côtières. Ils ont révélé le côté le plus sombre du « succès » chi­nois et mis en évi­dence l’impasse où se retrouve la poli­tique de Hu Jintao, devenu secré­taire du Parti com­mu­niste chi­nois en 2002 et qui pro­po­sait de prendre en compte les aspects sociaux de la réforme.

De même, les attaques per­pé­trées par des per­sonnes déses­pé­rées contre des gar­de­ries et des écoles pri­maires (15 enfants assas­si­nés) dans diverses pro­vinces trouvent leur cause, comme l’a du reste reconnu le pre­mier ministre Wen Jiabao, dans l’aggravation des contra­dic­tions sociales.

Ces divers évé­ne­ments ont connu une réper­cus­sion média­tique, bien qu’inégale, en Chine. Une cir­cons­tance peu habi­tuelle, qui laisse sup­po­ser que cer­tains sec­teurs du Parti ont inté­rêt à avan­cer plus rapi­de­ment dans la réforme sociale, face à ceux qui prio­risent d’autres élé­ments asso­ciés au nou­veau modèle de déve­lop­pe­ment. Malgré que Hu Jintao soit en place depuis 8 ans et que cer­taines amé­lio­ra­tions – notam­ment à la cam­pagne – se soient pro­duites, on se trouve loin d’une situa­tion idyl­lique. Sur ce point, la direc­tion de Hu Jintao est très faible.

Explosion des inégalités

Le pro­blème fon­da­men­tal réside dans la dis­tri­bu­tion inégale de la richesse. Le 10 mai, l’agence offi­cielle Xinhua, citant l’Académie des sciences sociales, pré­ve­nait du danger d’une explo­sion sociale : plus de 10 % des Chinois les plus riches gagnaient 23 fois plus que le 10 % des plus pauvres en 2007, soit 7,3 fois plus qu’en 1988. Cong Yaping et Li Changjiu, com­men­ta­teurs éco­no­miques au Centre d’études inter­na­tio­nales de Xinhua, signa­laient que l’indice Gini de Chine – un indi­ca­teur de l’inégalité dans la rente, où « zéro » repré­sente l’équité par­faite et « un » l’inégalité abso­lue – se trouve à 0,5, ce qui implique une menace contre la sta­bi­lité sociale. Le signal d’alarme, reconnu com­mu­né­ment par la com­mu­nauté inter­na­tio­nale pour le coef­fi­cient de Gini, est de 0,4. Un rap­port de la Banque mon­diale indi­quait que l’indice de la Chine avait aug­menté en direc­tion de 0,47 en 2009. Des sources offi­cielles l’estiment par­venu cette année à 0,48. Tous ces cal­culs alertent du risque d’explosion sociale.

Suite aux sui­cides et aux grèves, des aug­men­ta­tions sala­riales ont été accor­dées dans quelques entre­prises, avec l’aide de quelques gou­ver­ne­ments locaux qui ont élevé le salaire mini­mum. Mais, phé­no­mène impor­tant, il ne s’agit pas seule­ment d’un pro­blème de rétri­bu­tion.

Cadences infernales

Dans de nom­breuses entre­prises côtières, les rythmes de tra­vail sont insup­por­tables (les mul­ti­na­tio­nales comme Apple, Sony, Dell, Nokia ou HP le savent, même s’ils ne veulent pas l’avouer) avec un régime dis­ci­pli­naire et de tra­vail para-car­cé­ral, une ambiance où l’on traite les gens comme des machines – pro­duit d’une culture d’entreprise qui réduit tout à l’obtention du béné­fice maxi­mum. Dans ces centres, là où existent des syn­di­cats, ceux-ci prennent parti pour le patro­nat, lais­sant dans l’abandon le plus absolu des col­lec­tifs de tra­vail qui ont choisi de s’organiser spon­ta­né­ment grâce aux sms ou aux médias alter­na­tifs et réclament l’élection ouverte et démo­cra­tique des délé­gués syn­di­caux. Le fait que, dans quelques endroits, les gou­ver­ne­ments locaux aient laissé se dérou­ler les grèves – for­mel­le­ment inter­dites et habi­tuel­le­ment répri­mées dans ce modèle de socia­lisme sans syn­di­ca­lisme – indique leur mau­vaise conscience et leur crainte que le recours à la répres­sion aggrave le pro­blème.

Les sacrifiés du miracle chinois

La crois­sance chi­noise a reposé, durant ces der­nières décen­nies, sur les bas coûts de la main-d’œuvre la plus vul­né­rable : 150 mil­lions d’immigrant·e·s ruraux qui vivent un chan­ge­ment de géné­ra­tion et qui montrent leur las­si­tude face au manque d’avance dans leur statut social. La flexi­bi­lité de la force de tra­vail a été l’un des atouts les plus valo­ri­sés par les inves­tis­seurs étran­gers. L’économie chi­noise s’est mul­ti­pliée, tout comme les béné­fices des entre­prises ; par contre, le col­lec­tif de tra­vail a perdu du ter­rain. La part du PIB consa­crée aux salaires a connu un pic en 1983 (56,3 %), mais elle n’a cessé de décli­ner depuis : 36,7 % en 2005, et stag­nant depuis lors. De nom­breuses entre­prises violent quo­ti­dien­ne­ment les normes en vigueur (la loi du tra­vail, approu­vée en 2007) sans aucune consé­quence. Elles se sentent pro­té­gées.

La col­lec­ti­vité ouvrière ne figure pas parmi les grands béné­fi­ciaires du miracle chi­nois. Le manque de pro­tec­tion, dont les tra­vailleurs sont vic­times, est fla­grant. La condi­tion ouvrière a accu­mulé, ces der­niers lustres, un agenda explo­sif. La majo­rité des tra­vailleurs chi­nois survit avec de bas salaires et manque des droits les plus élé­men­taires. L’harmonie prê­chée par Hu Jintao ne peut être basée sur l’injustice. Et aujourd’hui, c’est celle-ci qui règne sous le ciel chi­nois.

Xulio Rios

Directeur de l’Observatoire de la poli­tique chi­noise
http://​www​.poli​tica​-china​.org/

* Paru en Suisse dans « solidaritéS » n°170 (24/06/2010), p. 9.. Traduction de l’espagnol : H.P. Renk. Intertitres de notre rédac­tion [solidaritéS].

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