Québec Solidaire : avancées, fragilités, débats (troisième partie)

Pierre Beaudet, 24 juin 2021.

QS ne peut pas être autre chose qu’un « alter » parti. Cela veut dire des « alter » solutions, qui prennent du temps à émerger. Être un « alter parti » c’est de ne pas penser une seule seconde que les élections sont le seul jeu jouable. Bien qu’il vaille mieux gagner plutôt que de les perdre (!), il faut comprendre que cela n’ouvre pas la porte à tout transformer. Ce sont des illusions qu’il faut combattre sans pour autant jeter le bébé avec l’eau du bain. Prendre place sur la scène politique, être reconnu par un très grand nombre de personnes, c’est une donne essentielle dans l’équation de la transformation. Prendre place en dehors de cette scène politique, refléter les volontés croissantes de ceux et celles qu’il faut changer de système (et pas seulement de gouvernement) est un impératif au moins aussi important que le premier.

Naviguer dans des eaux turbulentes

Bref, QS ne devrait pas aspirer à devenir un parti « comme les autres » (en réalité, à prendre le chemin du PQ)[1]. Un programme strictement électoraliste, « réaliste » dirait-on, n’est pas ni ce qui correspond à nos aspirations, ni non plus une voie royale vers des avancées stratégiques. Les coalitions de gauche que l’on a connues (le NPD au Canada ou la « vague rose » en Amérique latine) ont perdu, à la longue, en abandonnant l’utopie de transformation qui les portait au départ, devant une droite agressive, opportuniste et démagogique. Cela n’est pas assez de faire des propositions pour être un « bon gouvernement ». Le mot clé est « assez », ce qui laisse sous-entendre qu’il faut aussi lutter pour un « bon gouvernement ».

Également, disons-le autrement, faire de la politique transformatrice implique pas mal de passions et d’émotions. Des signaux passent, d’autres non. Le chercheur-militant Boaventura Sousa Santos parle d’une nécessaire « traduction » des langages politiques (ce n’est pas seulement la traduction linguistique) qui permet aux gens de réellement participer, alors que durant toute leur vie, on leur a inculqué qu’ils devaient fermer leur gueule ! Cela doit aussi nous rappeler l’incontournable méthode de l’éducation populaire, théorisée au Brésil par Paulo Freire. Les « éducateurs » (les noyaux qui organisent les mouvements) doivent également être « éduqués » par les masses, car les connaissances qui sont produites au cours des luttes quotidiennes sont généralement plus utiles pour l’émancipation que les savoirs livresques).

Appelons cela de l’autonomisation, de l’action positive, beaucoup de patience et d’attention. Il faut faire cela avec amour et respect, en reconnaissant les capacités des gens ordinaires de se prendre eux-mêmes en main. Bref, il ne faut pas se prendre pour d’autres.

Revenir au ras des pâquerettes

QS reste un beau projet, avec un grand potentiel. Il faut apprendre de l’histoire, mais sans être emprisonné dans les explorations qui ont eu lieu avant nous. Toutes les expérimentations scientifiques, y compris le matérialisme historique, sont approximatives, en évolution, questionnés et questionnables. Tout en se préoccupant des grands débats, il faut aussi déboucher sur des propositions concrètes, des mécanismes, des outils qui peuvent, non pas tout régler les problèmes, mais nous renforcer, nous améliorer.

Il semble possible donc de renforcer QS comme un outil dans la longue bataille de l’émancipation en devenant plus inclusif, en se démarquant davantage des partis « traditionnels ». Par exemple, on pourrait

  • Repenser les instances et la permanence du parti pour qu’elles soient, en pratique et en théorie redevables aux membres, et non seulement à l’aile parlementaire. Ce n’est pas parce que l’aile parlementaire n’est pas importante, mais elle n’est pas la propriétaire du parti. Envoyer ce message aux membres requiert une approche moins prescriptive, une capacité de recevoir et de diffuser ce qui vient d’en bas.
  • Transférer des ressources (budgets et personnes) vers les associations locales, comités et commissions qui n’en ont presque pas. Au lieu d’être obligées de quémander des ressources, il serait préférable de budgéter d’avance les ressources allouées, en argent et en personnes à ces instances du parti. Il serait également une bonne pratique de reconstruire le système interne de sorte qu’une plus grande partie du staff du parti soit affectée aux instances du parti, et non à l’aile parlementaire, Ces cadres et compétents devraient être mandatés pour aider les réseaux militants, les commissions, les associations et les activités du parti[2].
  • Mettre plus d’importance sur l’éducation et la discussion politiques en général, la formation, l’inclusion et la prise en compte du débat d’idées. La formation n’est pas une transmission d’informations et de données, mais un processus de réappropriation où on apprend en faisant. On n’inculque pas une « ligne juste » à une masse passive, on leur donne des moyens de développer leurs propres connaissances et leurs propres luttes. Pour cela, il faut des espaces pour développer ces outils (cahiers de formation, bulletins, etc.), pas seulement perçus comme des moyens « techniques », mais comme faisant partie intégrante, « organique » pourrait-on dire du grand projet d’émancipation.
  • Enfin, faire en sorte que les débats « sensibles » (ce qui est arrivé avec la loi 21 ou plus récemment avec le CAD) ne soient pas être réglés de manière improvisée, sous l’influence des médias, sous le coup de l’émotion. Quand ces problèmes apparaissent (inévitables dans la vie politique), il faut inclure les instances, pas seulement à la dernière minute, pas seulement pour endosser une position de l’aile parlementaire, mais pour discuter en profondeur, consulter, faire des enquêtes. Et si possible mandater des comités ou des commissions pour mieux préparer les débats dans le but de déboucher sur des convergences, avec la patience d’ange et l’écoute nécessaires.

[1] Comme le suggère Michel David dans Le Devoir, 13 mai 2021.

[2] C’est un problème dans la structure de financement imposée par l’Assemblée nationale (qui est faite justement pour restreindre l’action politique dans le cadre des élu-es, des élections et de l’Assemblée), mais il devrait avoir une solution avec un parti qui compte 20 000 membres.