Québec Solidaire :  avancées, fragilités, débats (première partie)

Pierre Beaudet, 20 juin 2021

Au départ en 2006, Québec solidaire est né d’une grande convergence. Il y avait les partis de gauche regroupés dans l’Union des forces progressistes (UFP) et le mouvement politico-social créé par Françoise David, D’abord solidaires. Derrière ce leadership allumé et animé par des personnes de grande qualité comme le regretté François Cyr et la féministe Alexa Conradi, il y avait plusieurs centaines de jeunes et de jeunes de cœur qui pensaient que l’heure était arrivée de sortir la gauche de sa marginalité.

Première époque

La fusion finalement s’est faite dans la joie. QS aspirait à devenir le pôle d’une gauche décomplexée, réaliste-radicale, débranchée du socialisme révolutionnaire qui avait dominé dans les décennies précédentes, ouverte sur le féminisme, l’altermondialisme, le pacifisme, l’économie solidaire, l’écologie.  Jusqu’en 2012, le projet a fait des avancées lentes mais systématiques autour des deux personnalités marquantes, Françoise David et Amir Khadir. La première était la figure rassurante, la voix de la raison, proche des préoccupations des gens, avec un enracinement très substantiel dans l’important mouvement des femmes. Le deuxième portait encore la radicalité de ses origines, tout en jouant bien son rôle de provocateur à l’Assemblée nationale et avec une capacité rare de capter l’attention des gens et des médias. Sans appareil et comptant essentiellement sur ses militants et militantes l’idée était de faire monter un parti, dit des « urnes et de la rue », en phase avec les mouvements sociaux et dans l’objectif d’une « grande transition ». Celle-ci se définissait autour d’un programme social-démocrate qu’on pourrait qualifier de gauche, incluant la rupture avec l’État fédéral, le grand gardien du capitalisme canadien. Pendant quelques années, ce mariage de raison et d’amour a fonctionné, d’autant plus que le mouvement social était en montée avec les affrontements de tous bords et de tous côtés contre le néolibéralisme du gouvernement libéral.

Le virage de 2012

Peu après avec le grand mouvement populaire des Carrés rouges et la grève étudiante, on est passé à une autre étape. En 2014, le petit contingent de QS s’est enrichi par l’élection de Manon Massé, confirmant la base large dans les quartiers centraux de Montréal tant dans les secteurs populaires que parmi l’électorat jeune. L’irruption d’une nouvelle génération militante est venue redéfinir le champ politique. Parallèlement, l’élection de Gabriel Nadeau-Dubois à la suite du départ de Françoise en 2017 reflétait cette tendance, caractérisée par le ralliement de plusieurs milliers de jeunes.

Il y avait à cette époque beaucoup de débats sur les idées de cette « grande transition » dont on rêvait. Sous l’impulsion de Françoise David notamment, il était plus réaliste de focaliser sur des « réformes radicales », permettant d’améliorer la vie des gens, tout en posant les jalons d’une transformation à long terme. Il y avait aussi de l’intérêt pour raviver la flamme de QS sur les luttes féministes, la nécessité de changer le paradigme du « développement » au-delà de l’accumulation et de l’extractivisme, la nécessité d’établir des relations de nation à nation avec les peuples autochtones, et ainsi de suite. Les partisans du socialisme étaient en général satisfaits d’une plateforme dont les avantages semblaient indéniablement l’emporter sur les désavantages. Ils et elles cherchaient également à redéfinir un « socialisme du vingtième siècle » à partir des travaux de la Grande Transition et des think-tanks de gauche dont l’IRIS, les Nouveaux Cahiers du socialisme et d’autres entités et publications

Pour revenir à QS, comme l’aile parlementaire était réduite (et par conséquent, la « machine » qui va avec), il y avait un équilibre relatif et mouvant entre les diverses composantes, où on pensait que ce parti n’était pas en fin de compte et ne pouvait pas être un parti « comme les autres ». Il fallait inventer, selon l’expression de Simon Tremblay-Pepin, un « parti hybride, à la fois parti politique et mouvement social. Cette transition disait-il, exigeait trois transformations: se donner des opportunités de faire des gains autres qu’électoraux ou parlementaires, canaliser l’énergie des associations locales sur l’action politique et recentrer le message porté dans l’espace public »[1].

Le moment de 2018

Un alignement des astres s’est produit en 2018 avec le rejet des « vieux partis » et en particulier du Parti Québécois (qui avait incarné pendant longtemps l’aspiration du changement au Québec). C’est le populisme de droite « soft » de François Legault qui a capté la mise, essentiellement en ralliant les péquistes désabusés avec son ancienne base de droite de l’ADQ. En même temps, QS a fait un bond à la fois quantitatif et qualitatif. Du point de vue populaire, Manon Massé a eu beaucoup à voir avec cette percée en apparaissant comme la femme du « gros bon sens », de la générosité, de la franchise. La génération de 2012 a basculé électoralement parlant[2].

 

Déjà, avant la belle victoire de 2018, on sentait une certaine friction avec une nouvelle direction nationale autour de GND, qui disait, en partie avec raison, qu’il était nécessaire de faire des « ajustements ». En effet, pour dépasser le noyau militant de 6-8-10 % de l’électorat, il fallait ratisser plus large, s’adresser aux déçus des partis traditionnels (notamment du PQ) et recentrer le message autour d’un projet de constituer un « bon gouvernement », qui nationaliserait l’industrie pharmaceutique, qui élargirait l’assurance maladie aux soins dentaires et qui remettrait le secteur public, notamment l’éducation, sur un mode davantage à l’écoute des gens. Finalement, le message est passé avec le résultat que l’on connaît. Évidemment, tout le monde était content (y compris celui qui écrit ce texte) avec les possibilités qui semblaient s’ouvrir pour QS, inspiré également par les avancées de nos camarades en Espagne, en France, en Grèce et en Amérique latine.

[1] Tremblay-Pepin, S. (2016). « Les prochaines étapes de Québec solidaire. Vers un parti hybride ? », Nouveaux Cahiers du socialisme (15), 202–206.

[2] Sans simplifier, ce basculement a eu lieu parmi les couches moyennes éduquées, avec moins d’impact sur les secteurs populaires et ouvriers. D’autre part, la « vague » a à peine effleuré les populations immigrantes et racisées. Celles-ci sont très peu présentes dans les instances du parti. Cela découle de plusieurs facteurs dont la réalité sociologique des nouveaux arrivants qui font face à d’énormes défis qui rendent difficile leur implication politique. D’autre part, la posture indépendantiste incluant la rupture avec l’État canadien effraie beaucoup de gens qui se sentent sécurisés de vivre dans un État canadien où existe encore des droits et libertés.