Nuestra América : pour une Amérique latine solidaire

Par Mis en ligne le 04 janvier 2011

Il y a trente-cinq ans, l’écrivain uru­guayen, Eduardo Galeano, publiait Les veines ouvertes de l’Amérique Latine [1], ouvrage per­cu­tant, dont le titre seul résume la grande tra­gé­die des peuples du conti­nent ibé­rique. Ce livre, tra­duit dans plu­sieurs langues et publié à plu­sieurs mil­lions d’exemplaires, retrace l’histoire des peuples de ce « sous-conti­nent », dont les luttes pour la liberté, la dignité, la sou­ve­rai­neté se renou­vellent sans cesse, et, cela, malgré les géno­cides et les mas­sacres.

Galéano nous dit avoir écrit ce livre pour « conver­ser avec chacun » avec l’intention de divul­guer cer­tains faits que l’histoire offi­cielle, racon­tée par les vain­queurs, cache ou déforme » (p.363). L’histoire offi­cielle jouit jusqu’à pré­sent d’une cer­taine péren­nité, mais ces faits cachés ou défor­més « sortent main­te­nant au grand jour », sautent aux yeux et s’imposent comme une évi­dence : « l’Amérique Latine a été l’objet depuis plus de cinq cents ans d’un pillage sys­té­ma­tique » depuis la décou­verte jusqu’à nos jours, tout s’y est tou­jours trans­formé en capi­tal euro­péen ou, plus tard nord-amé­ri­cain » Tout : la terre, ses fruits et ses pro­fon­deurs riches en mine­rais, les hommes et leur capa­cité de tra­vail et de consom­ma­tion, toutes les res­sources natu­relles et humaines. Les modes de pro­duc­tion et les struc­tures sociales de chaque pays ont été suc­ces­si­ve­ment déter­mi­nés de l’extérieur en vue de leur incor­po­ra­tion à l’engrenage uni­ver­sel du capi­ta­lisme » (p.10).

Certes, il faut éviter les for­mules toutes faites et ne pas tomber dans une ana­lyse sim­pliste qui tend à vider les pays latino-amé­ri­cains de leur spé­ci­fi­cité et les consi­dé­rer comme un bloc homo­gène, indif­fé­ren­cié. Toutefois, la réa­lité de ces peuples relève d’une constance qui se tra­duit sur le plan éco­no­mique par l’incapacité chro­nique de sortir du sous-déve­lop­pe­ment, de satis­faire les besoins élé­men­taires de la grande majo­rité, et cela malgré que cer­tains pays (en par­ti­cu­lier le Mexique, L’Argentine, le Brésil) dis­posent d’immenses richesses natu­relles et de main-d’œuvre qua­li­fiée.

L’histoire récente de l’Amérique latine four­mille d’exemples et de sta­tis­tiques qui illus­trent clai­re­ment cette appa­rente impos­si­bi­lité de créer un sys­tème socio-éco­no­mique qui puisse satis­faire aux besoins des popu­la­tions et même de garan­tir sa propre repro­duc­tion. En 1978, « une étude de l’Organisation Mondiale du Travail signa­lait » qu’en Amérique latine plus de cent dix mil­lions de per­sonnes vivent dans des condi­tions de pau­vreté grave » 42% des Brésiliens, 43% des Colombiens, 49% des Honduriens, 31% des Mexicains, 45% des Péruviens, 29% des Chiliens et 35% des Equatoriens per­çoivent des reve­nus infé­rieurs au prix de l’alimentation équi­li­brée mini­male »(Les veines ouvertes, post­face de l’édition de 1981).

Qu’en est-il aujourd’hui ? Selon une étude publiée par la Banque Mondiale (rap­port annuel 2004), sur les 400 mil­lions d’habitants que compte l’Amérique latine, plus de 50% vivent dans la pau­vreté, 226 mil­lions vivent avec moins de deux dol­lars par jour, un tiers des enfants ont faim, et chaque année 190 000 d’entre eux meurent de mala­dies liées à la mal­nu­tri­tion.

Pour Emir Sader, pro­fes­seur de socio­lo­gie à l’université d’Etat de Rio de Janeiro (UERJ), ces faits récents consti­tuent « le bilan syn­thé­tique de l’application, durant ces deux der­nières décen­nies, des poli­tiques libé­rales dans ce conti­nent [2] ». Ces poli­tiques libé­rales impo­sées par le FMI avaient pour objec­tif de faire dimi­nuer la pau­vreté en relan­çant la crois­sance, mais, comme ce fut le cas du Mexique au début des années 80 [3], crois­sance éco­no­mique ne signi­fie pas néces­sai­re­ment déve­lop­pe­ment éco­no­mique : ce der­nier néces­site avant tout une cer­taine répar­ti­tion des richesses et des condi­tions de tra­vail (juri­diques et maté­rielles) sans les­quelles les forces pro­duc­tives ne puissent se repro­duire de façon décente et effi­cace.

Problématique

Or, (il est impor­tant de le répé­ter) le véri­table enjeu pour les peuples de l’Amérique latine et la plu­part des peuples du « tiers monde » est bel et bien les ques­tions de la répar­ti­tion des richesses et de la jus­tice sociale. Ces ques­tions sont d’autant plus impor­tantes que l’Amérique latine se trouve à un moment his­to­rique où tout son avenir semble dépendre du choix fon­da­men­tal de se remettre en ques­tion, de se prendre en main, c’est-à -dire avant tout redé­fi­nir sa place et sa fonc­tion sur la scène inter­na­tio­nale.

Bien entendu, les pro­blèmes internes res­tent déter­mi­nants, car on ne peut com­men­cer à éla­bo­rer une poli­tique éco­no­mique visant à satis­faire les besoins fon­da­men­taux des popu­la­tions, sans poser du même coup le pro­blème des struc­tures sociales qui ont his­to­ri­que­ment repro­duit la misère, l’exploitation et l’exclusion

Toutefois, pour com­prendre ces struc­tures internes, il est néces­saire de prendre en compte les méca­nismes de la domi­na­tion étran­gère, le colo­nia­lisme d’abord et l’impérialisme ensuite, car elles y sont liées de manière struc­tu­relle, comme l’ont montré depuis long­temps déjà plu­sieurs ana­lystes, en par­ti­cu­lier André Gunder Frank. La réa­lité du « sous-déve­lop­pe­ment » de l’Amérique latine ne ren­voie pas, écrit Frank, à la réa­lité d’une Europe pré-capi­ta­liste, laquelle était à cette époque non-déve­lop­pée et non pas sous-déve­lop­pée.

Le « sous-déve­lop­pe­ment n’est pas le résul­tat de la sur­vi­vance d’institutions archaïques et de manque de capi­taux dans des régions res­tées iso­lées du cou­rant his­to­rique mon­dial. Au contraire, le sous-déve­lop­pe­ment fut et est encore généré par le même pro­ces­sus his­to­rique qui a du même coup généré le déve­lop­pe­ment éco­no­mique : le déve­lop­pe­ment du capi­ta­lisme lui-même [4] ».

Si en Amérique latine et par exten­sion dans tous les pays « sous-déve­lop­pés », la per­cep­tion des pro­blèmes éco­no­miques est liée à une com­pré­hen­sion « éta­piste » de l’histoire [5], com­pré­hen­sion selon laquelle les pays du « tiers monde » sont des pays « attar­dés » qui doivent « rat­tra­per » les pays « avan­cés » de l’Europe et de l’Amérique du Nord (excluant le Mexique), c’est pour mas­quer le fait que dans le cadre du capi­ta­lisme mon­dial les phé­no­mènes du déve­lop­pe­ment et du sous-déve­lop­pe­ment éco­no­miques sont en réa­lité consub­stan­tiels, qu’il ne s’agit pas de deux phé­no­mènes isolés.

Or, si le pro­blème du sous-déve­lop­pe­ment des pays du Sud est his­to­ri­que­ment lié à l’expansion du capi­ta­lisme et si ces pays consti­tuent véri­ta­ble­ment la péri­phé­rie des pays indus­tria­li­sés (péri­phé­rie dans le sens qu’ils servent les inté­rêts du centre que forment les pays indus­tria­li­sés), alors la com­pré­hen­sion des pro­blèmes struc­tu­rels de ces pays passe avant tout par l’analyse des formes his­to­riques de la domi­na­tion étran­gère. Plusieurs études ont été faites à ce sujet [6] et il serait inop­por­tun ici d’en rap­pe­ler toutes les thèses ; néan­moins aujourd’hui ce qui semble de plus en plus évident pour les peuples du Sud, c’est que depuis plus de cin­quante ans, tous les pro­grammes pro­po­sés par les pays indus­tria­li­sés pour les « sortir du sous-déve­lop­pe­ment » (aide bila­té­rale, inves­tis­se­ments, pro­grammes d’ajustement struc­tu­rel, etc.) ont tous échoués dans la plu­part des pays visés, et qu’il en résulte un ren­for­ce­ment de la dépen­dance et de la struc­ture qui repro­duit la pau­vreté et l’exclusion.

Penser sa propre réa­lité

Aujourd’hui plus que jamais, il est devenu essen­tiel pour les peuples du tiers monde de com­prendre leur propre réa­lité, d’en débattre à tra­vers leurs propres orga­ni­sa­tions et d’avoir le cou­rage de prendre les solu­tions qui s’y imposent. Comme on le sait, la domi­na­tion étran­gère n’est pas seule­ment éco­no­mique, elle est aussi idéo­lo­gique, et il convient de com­prendre non seule­ment les formes his­to­riques de celle-ci, mais éga­le­ment les efforts déployés pour com­battre l’aliénation cultu­relle et de pro­duire « une pensée pour soi » capable de rendre compte de sa propre réa­lité.

En Amérique latine, au cours du XIXe siècle, comme dans beau­coup de pays qui ont été colo­ni­sés, les intel­lec­tuels des nou­velles classes diri­geantes s’adonnent à un mimé­tisme quasi cari­ca­tu­ral en repro­dui­sant de façon éclec­tique les idées à la mode en Europe, par­ti­cu­liè­re­ment le posi­ti­visme (sur­tout dans sa déviance scien­tiste), sans cher­cher à les adap­ter à leur propre réa­lité : il s’agissait pour ces intel­lec­tuels d’absorber sans aucune cri­tique les idées euro­péennes de l’époque, malgré une cer­taine volonté de leur part de dépas­ser la théo­lo­gie sco­las­tique de l’époque colo­niale.

Au cours du XXe, une nette évo­lu­tion de la phi­lo­so­phie se fait en Amérique latine. La réflexion sur la ques­tion de l’identité latino-amé­ri­caine est enta­mée par cer­tains intel­lec­tuels, notam­ment le Mexicain Léopoldo Zea (auteur de L’Amérique latine face à son his­toire), qui voient dans le métis­sage une par­ti­cu­la­rité latino-amé­ri­caine per­met­tant une ouver­ture sur le monde : « l’Amérique est latine, écrit Zéa, grâce au métis­sage [ » ] Cette Amérique a rendu pos­sible l’identité de ce type par­ti­cu­lier d’être humain grâce auquel Bolivar trou­vait ses réponses rela­tives à l’identité de la région – un type par­ti­cu­lier d’être humain ouvert à toutes les expres­sions humaines, une huma­nité ouverte et plu­rielle [7]. »

De cette concep­tion de l’identité latino-amé­ri­caine, à laquelle d’ailleurs sous­cri­vaient plu­sieurs intel­lec­tuels de renom, parmi les­quels les Mexicains José Vasconcelos, Alfonso Reyes et Antonio Caso, le Dominicain Pedro Urena, le Péruvien Manuel Prada, l’Argentin Manuel Ugarte, etc., s’est construite l’idée d’une seule nation latino-amé­ri­caine, chère à Bolivar. Mais la ques­tion à ce stade reste aca­dé­mique même s’il s’agit, comme l’écrit Zea, « d’assimiler notre his­toire et notre expé­rience, quelle que soit leur appa­rente néga­ti­vité, et de là pro­je­ter notre propre future [8] ». Pour ces intel­lec­tuels la quête de l’identité est avant tout une recherche liée à la « ques­tion onto­lo­gique » de l’homme latino-amé­ri­cain, celle qui consiste à décou­vrir sa sin­gu­la­rité dans son exis­tence concrète afin d’affirmer son huma­nité dans le but avoué de déve­lop­per « une rela­tion hori­zon­tale de soli­da­rité avec ses sem­blables et de renon­cer à la rela­tion ver­ti­cale de la dépen­dance, qui consti­tue l’unique pro­blème de la phi­lo­so­phie en Amérique latine [9]. »

Les conflits sociaux qui se déve­loppent dans la région au cours du siècle, en par­ti­cu­lier ceux qui ont trait à la jus­tice sociale, la réforme agraire, la lutte contre l’impérialisme nord-amé­ri­cain per­mettent de rendre compte des limites de cette phi­lo­so­phie « indi­gé­niste », d’affirmation de soi. Il ne suffit plus d’affirmer sa sin­gu­la­rité ; la lutte contre la dépen­dance idéo­lo­gique doit se trans­for­mer en une lutte de libé­ra­tion, plus pré­ci­sé­ment en une phi­lo­so­phie de libé­ra­tion, qui consi­dère « la culture latino-amé­ri­caine comme une culture oppres­sée [ » ] et que la tâche essen­tielle est d’élaborer une pensée qui tient compte des besoins sociaux [10] » ».

Dans les années 70, par­ti­cu­liè­re­ment en Argentine, la phi­lo­so­phie de libé­ra­tion se trans­forme en une phi­lo­so­phie pour la libé­ra­tion qui s’inscrit d’emblée dans la lutte pour les « chan­ge­ments sociaux, la réduc­tion des injus­tices, la satis­fac­tion des demandes sociales, incluant aussi bien les besoins de base que les trans­for­ma­tions struc­tu­relles » [11] ».

Ces ques­tions, bien entendu, dépassent le domaine stric­te­ment phi­lo­so­phique ; elles sont éga­le­ment déter­mi­nantes dans les pro­duc­tions d’œuvres lit­té­raires, théo­lo­giques, lin­guis­tiques, etc. Tous les mou­ve­ments révo­lu­tion­naires, toutes les ten­ta­tives de réfor­mer l’Etat et d’instituer des chan­ge­ments sociaux (par­ti­cu­liè­re­ment par la prise du pou­voir par les élec­tions, comme ce fut le cas, entre autres, pour les gou­ver­ne­ments de Jacobo Arbenz au Guatemala et Salvador Allende au Chili), tout l’effort d’élaborer une théo­lo­gie (celle de la libé­ra­tion) qui place le « pauvre » au centre de ses pré­oc­cu­pa­tions, le consi­dé­rant comme un être oppressé et non pas frappé d’une quel­conque fata­lité, tout cela par­ti­cipe de la grande lutte de trans­for­ma­tion des socié­tés latino-amé­ri­caines.

Néanmoins, la com­plexité de ces socié­tés et les dif­fé­rents enjeux des réa­li­tés cultu­relles hété­ro­gènes qui s’y rat­tachent sont tels que toute approche, pré­co­ni­sant des chan­ge­ments sociaux impor­tants, qui n’en tien­draient pas compte, est vouée à l’échec. Particulièrement, dans les pays où les Indiens repré­sentent une part impor­tante de la popu­la­tion (Bolivie, Pérou, Guatemala, Mexique, Equateur), la ques­tion de l’identité devient incon­tour­nable, mais elle est abor­dée cette fois, comme l’écrit Yvon Le Blot, cher­cheur au CNRS, dans le cadre d’une « contes­ta­tion cultu­relle, avec le rejet d’un sys­tème de repré­sen­ta­tion qui enferme l’Indien dans une image néga­tive, l’objective et l’infériorise. [12] » Pour la pre­mière fois en Amérique latine, les mou­ve­ments indiens, au-delà de leur diver­sité, prennent part aux luttes de libé­ra­tion avec une double exi­gence : d’une part, ils rejettent l’idéologie com­mu­nau­ta­riste pas­séiste et du repli sur soi tout en refu­sant le mythe du métis­sage qui est une forme d’intégration par assi­mi­la­tion, et, d’autre part, ils s’écartent de tous mou­ve­ments et états révo­lu­tion­naires qui tendent à « éli­mi­ner les dif­fé­rences cultu­relles ou de les ins­tru­men­ta­li­ser [13] »

Depuis les années 90, les mou­ve­ments indiens occupent une place impor­tante dans les luttes de reven­di­ca­tion et s’articulent de plus en plus, contrai­re­ment à ce que pen­sait la gauche tra­di­tion­nelle, à des mou­ve­ments d’émancipation des masses, comme l’a d’ailleurs remar­qué Alvaro Garcia Linera, l’actuel vice-pré­sident de la Bolivie [14]. C’est par­ti­cu­liè­re­ment dans ce pays que la fusion entre le mou­ve­ment de reven­di­ca­tion des Indiens – celui qui consiste non seule­ment à reva­lo­ri­ser la culture et les langues indiennes, mais aussi à mettre en avant la lutte poli­tique pour la prise du pou­voir – et les mou­ve­ments sociaux a connu un succès impor­tant. Ce qui explique d’ailleurs la montée ful­gu­rante du Mouvement vers le socia­lisme (MAS) sur la scène poli­tique boli­vienne et le succès élec­to­ral d’Evo Morales.

Perspectives

Il est évident que les luttes popu­laires et démo­cra­tiques ont remis en ques­tion le rôle tra­di­tion­nel de l’Etat dans cer­tains pays de l’Amérique latine. Non seule­ment des élec­tions libres et démo­cra­tiques sont deve­nues pos­sibles (et l’espace poli­tique est de plus en plus investi par les forces popu­laires), mais aussi la prise du pou­voir par cer­tains lea­ders cha­ris­ma­tiques et popu­laires permet de repo­ser sur une base concrète la ques­tion de la redis­tri­bu­tion des richesses et de la jus­tice sociale. Dans cer­tains pays de l’Amérique du sud qui dis­posent d’énormes res­sources natu­relles, l’Etat peut y avoir recours pour mettre en place des réformes impor­tantes tou­chant par­ti­cu­liè­re­ment la santé, le loge­ment et l’éducation.

Par contre en Amérique cen­trale (par­ti­cu­liè­re­ment, le Nicaragua, le Salvador, le Guatemala) et les Caraïbes (par­ti­cu­liè­re­ment Haïti) la faillite de l’Etat et la déchéance de ses ins­ti­tu­tions, les faibles res­sources natu­relles, l’inexistence d’une bour­geoise natio­nale rendent dif­fi­ciles sinon impos­sibles tous pro­jets de réformes pro­fondes. Dans ces pays, la crise est telle que tous les pro­blèmes d’ordre conjonc­tu­rel ren­voient à des pro­blèmes his­to­riques pro­fonds, struc­tu­rels, et dont la solu­tion pas­se­rait par une remise en ques­tion radi­cale de l’ordre éco­no­mique et social. Mais la déstruc­tu­ra­tion de la société civile, la fai­blesse et l’inorganisation des mou­ve­ments ouvriers et pay­sans, la misère endé­mique, la cri­mi­na­li­sa­tion incon­trô­lée de la société entravent sérieu­se­ment le déve­lop­pe­ment d’un mou­ve­ment popu­laire struc­turé qui puissent concré­ti­ser, par l’instauration d’un Etat popu­laire et le déve­lop­pe­ment des luttes sociales, des chan­ge­ments réels.

C’est cette réa­lité qui consti­tue sur­tout la spé­ci­fi­cité des pays les plus pauvres de l’Amérique cen­trale et des Caraïbes. Cette spé­ci­fi­cité n’est certes pas une fata­lité : les luttes popu­laires même faibles et inor­ga­ni­sées res­tent pos­sibles et impor­tantes. Mais il est aussi impor­tant de déve­lop­per entre les peuples latino-amé­ri­cains des liens de soli­da­rité, les­quels com­mencent d’ailleurs à voir le jour au niveau des Etats sur l’initiative notam­ment des gou­ver­ne­ments de Cuba et du Venezuela, en par­ti­cu­lier à tra­vers le projet ALBA (Alternative boli­va­rienne pour l’Amérique latine et les Caraïbes), projet qui pro­pose de « com­pen­ser les asy­mé­tries exis­tantes entre les pays de l’hémisphère » cor­ri­ger les dis­pa­ri­tés » [et accor­der] la prio­rité à l’intégration latino-amé­ri­caine et à la négo­cia­tion en blocs sous-régio­naux en cher­chant à iden­ti­fier non seule­ment des espaces d’intérêt com­mer­cial, mais aussi des points forts et des fai­blesses pour construire des alliances sociales et cultu­relles [15]. »

On saura à l’avenir si un tel projet est fiable, néan­moins les obs­tacles aux­quels il fait face sont de taille : d’une part, les Etats-Unis cherche tou­jours à mettre en œuvre la stra­té­gie de la Zone de libre-échange des Amériques (ALCA), pro­gramme qui lui per­met­tra d’avoir accès plus faci­le­ment aux matières pre­mières, aux res­sources natu­relles et à la main d’œuvre bon marché de l’Amérique latine ; d’autre part, l’énorme dis­pa­rité du point de vue éco­no­mique [16] exis­tant entre cer­tains pays latino-amé­ri­cain peut favo­ri­ser le déve­lop­pe­ment du phé­no­mène du « sous-impé­ria­lisme », phé­no­mène qui com­mence d’ailleurs à se concré­ti­ser consi­dé­rant par­ti­cu­liè­re­ment le rôle du Brésil, la plus puis­sante nation du sous-conti­nent, qui mani­feste des ten­dances hégé­mo­niques [17].

Cependant, on sent à tra­vers les luttes mul­ti­formes se des­si­ner un autre hori­zon pour l’Amérique latine, hori­zon qui sera l’œuvre de mil­lions d’hommes et de femmes qui auront com­pris le mes­sage de José Marti : « Nous ne pou­vons plus désor­mais être ce peuple de feuilles, qui vit dans les nuages, la cime char­gée de fleurs, cra­quant ou bruis­sant selon qu’il est caressé par les fan­tai­sies de la lumière, ou qu’il est fouetté et sac­cagé par les tem­pêtes ; les arbres doivent former les rangs, pour barrer la route au géant des sept lieux ! C’est l’heure de l’appel, et de la marche à l’unisson, et il nous faut avan­cer en for­ma­tion serrée, comme les filons d’argent au cœur des Andes. »

Plublié sur AlterPresse le 7 sep­tembre 2006

[1] Galeano, Eduardo, Les veines ouvertes de l’Amérique Latine, Librairie Plon, 1981 [2] Sader, Emir, L’héritage libé­ral en Amérique latine, dans www​.alen​contre​.org, 20juillet 2004 [3] Le Mexique connut une crois­sance de 6% en 1980 (BM, rap­port annuel), mais cette même année la moitié de sa popu­la­tion « ne pos­sé­dait rien, ne man­geait pas suf­fi­sam­ment, et 19 mil­lions (sur 35millions) de Mexicains souffrent gra­ve­ment de la faim » voir : Dumont, René et Mottin, Marie-France, Le mal-déve­lop­pe­ment en Amérique latine, Editions du Seuil, 1981 [4] Frank, André Gunder, Capitalism and Underdeloppement in Latin America, New York, Monthly Review Press, 1967 (Traduction libre) [5] L’économiste Walt Whitman Rostow a sys­té­ma­tisé la théo­rie de la crois­sance par étape. Voir : the stage of eco­no­mic grow. A non com­mu­nist Manifesto, 1960 (tra­duc­tion fran­çaise, Seuil, Paris 1963) [6] Pour une ana­lyse appro­fon­die des for­ma­tions sociales du capi­ta­lisme péri­phé­riques, lire :Amin, Samir, L’accumulation à l’échelle mon­diale, Critique de la théo­rie du sous-déve­lop­pe­ment, Anthropos, Paris 1970, Le déve­lop­pe­ment inégal, essai sur les for­ma­tions du capi­ta­lisme péri­phé­rique, les Editions de Minuit, 1973 ou encore Impérialisme et sous-déve­lop­pe­ment en Afrique, Anthropos 1988 [7] Leopoldo Zea, Identity : a latin ame­ri­can phi­lo­so­phi­cal pro­blem in The phi­lo­so­phi­cal forum, Fall-Winter 1988-89 (tra­duc­tion libre) [8] Ibid. [9] Ibid. [10] Cerrutti-Guldberg, Actual situa­tion and pers­pec­tives of latin ame­ri­can phi­lo­so­phy for libe­ra­tion, in The phi­lo­so­phi­cal forum, Fall-Winter 1988-89 (tra­duc­tion libre) [11] Ibid. [12] Le Bot, Yvon, Le ren­ver­se­ment his­to­rique de la ques­tion indienne en Amérique latine, dans Amérique latine : Histoire et Mémoire, Les Cahiers ALHIM, novembre 2004. [13] Ibid. [14] Alvaro Garcia Linera : « Nous ne pen­sons pas au socia­lisme mais à une révo­lu­tion démo­cra­tique déco­lo­ni­sa­trice pro­fonde » www​.risal​.col​lec​tifs​.net , 12 juin 2006 [15] Marcello Colussi, L’ALBA : une alter­na­tive réelle pour l’Amérique latine, www​.risal​.col​lec​tifs​.net , 17 mai 2005 [16] Dans le cas d’Haïti et de la République domi­ni­caine, lire Yves Michel Thomas, Relations haï­tiano-domi­ni­caines : trois élé­ments de struc­tu­ra­tion, dans Alterpresse, 30 mars 2006 [17] Raul Zibechi, Le Brésil et le dif­fi­cile chemin vers le mul­ti­la­té­ra­lisme, www​.risal​.col​lec​tifs​.net , 5mai 2006

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