Notre adversaire, c’est bien le monde de la finance

Commentaire sur « La grande bifurcation. En finir avec le néolibéralisme » de Gérard Duménil et Dominique Lévy

Par Mis en ligne le 25 avril 2014

Comment ne pas som­brer dans le déses­poir poli­tique et ima­gi­ner une issue ?

Le grand mérite de l’essai de Gérard Duménil et de Dominique Lévy, La grande bifur­ca­tion, en finir avec le néo­li­bé­ra­lisme est de sortir de la cri­tique, râba­chée, du néo­li­bé­ra­lisme, qui a suf­fi­sam­ment prouvé sa toxi­cité (ou alors il faut vivre sur Mars) pour essayer de com­men­cer à éclair­cir l’horizon des pos­sibles.

Dans cet essai on ne parle pas de la société à venir, mais de la stra­té­gie pour y par­ve­nir, et des points d’appui dont tous ceux qui voient que le modèle éco­no­mique actuel est une pro­messe d’abîme ont abso­lu­ment besoin. Pour y croire. Pour ne pas se trom­per. Pour ne pas bader ceux qui leur racontent des sor­nettes.

Pour les auteurs, la phrase inau­gu­rale du mani­feste de 1848 écrit par Marx est tou­jours valable : l’histoire des socié­tés peut en défi­ni­tive se résu­mer à l’histoire de la lutte des classes. C’est à partir de cet outil de com­pré­hen­sion de la dyna­mique du monde qu’ils essaient d’imaginer les voies de déga­ge­ment du néo­li­bé­ra­lisme.

Celui-ci appa­raît à la fois triom­phant et fra­gile comme jamais. Les réseaux de soli­da­rité que les libé­raux s’évertuent à détruire tiennent encore par­tiel­le­ment, mais la pres­sion s’intensifie pour les liqui­der. Il suffit de voir le déchai­ne­ment par exemple du patro­nat fran­çais ces der­niers temps, qui réclame tout, encore tout, encore plus que tout, pour s’en convaincre. Les champs d’expansion du profit peuvent encore s’élargir, les charges (c’est-à-dire nous) se réduire.

En Europe deux fis­sures très larges ont été ouvertes par le désir d’accumulation du capi­tal, avec les réformes Schroeder qui ont entamé l’État social alle­mand et que l’on nous pré­sente désor­mais comme le via­tique euro­péen obli­ga­toire. Pour citer le superbe essai, pro­phé­tique, de Naomi Klein, « la stra­té­gie du choc » a été testée en Europe, ce qu’on pen­sait impos­sible. Ce qui se déroule en Grèce et en Espagne nous aurait paru déli­rant il y a peu. Et pour­tant c’est notre temps. Les socié­tés euro­péennes subissent une pres­sion des agences de nota­tion, un pilon­nage média­tique, pour entrer dans la danse mor­bide, à leur tour. Il n’y a plus de « tabou ». Ni le tra­vail pour la vieillesse, ni la santé chacun pour soi, ni le tra­vail forcé pour sub­ve­nir au mimi­num vital. Qu’est ce qu’une société sans tabou ? Une bar­ba­rie.

Mais les méca­nismes autre­fois dévoi­lés, qui ont conduit le capi­ta­lisme à des crises, par­fois majeures, sont tou­jours là. Si le capi­ta­lisme a su les sur­mon­ter, pour des tas de rai­sons, il doit tou­jours se les col­ti­ner.

Parmi ces contra­dic­tions, dont cer­taines sont récur­rentes (les crises de sous-consom­ma­tion), il y en a une cen­trale, que Marx sou­li­gnait et qu’un Joseph Schumpeter avait aussi flai­rée. Le capi­ta­lisme socia­lise la pro­duc­tion lui-même. La pro­duc­tion repose sur une inter­dé­pen­dance de plus en plus large, une divi­sion du tra­vail à immense échelle, les entre­prises se pos­sèdent entre elles, consti­tuent d’immenses agré­ga­tions. Et cela fait inévi­ta­ble­ment appa­raître le carac­tère désuet de la pos­ses­sion de tout cela par quelques-uns, alors que la richesse est pro­duite par l’association de tous, dans le tra­vail.

Qu’est ce que cette pro­priété pré­da­trice apporte ? Rien. Elle est para­si­taire et impro­duc­tive. Et hau­te­ment toxique par ce qu’elle impose aux éco­no­mies humaines : le court-ter­misme sui­ci­daire, le gâchis immense des res­sources, des pro­duc­tions, des talents, l’ignorance des besoins humains et de l’environnement, l’ignorance des néces­si­tés de la vie col­lec­tive.

Cette contra­dic­tion entre la pro­duc­tion sociale et son appro­pria­tion privée n’a pas dis­paru, elle est indé­pas­sable dans le capi­ta­lisme, elle est à l’œuvre dans la mon­dia­li­sa­tion appro­fon­die.

Surtout elle est mor­telle pour le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste. Duménil et Levy en sont per­sua­dés : le capi­ta­lisme n’est pas la fin de l’Histoire, il n’en est qu’une phase. Et dans cette phase-là, le néo­li­bé­ra­lisme de notre époque n’est qu’une étape.

L’originalité de l’essai est d’insister sur le rôle his­to­rique des cadres, qui sont la solu­tion trou­vée par le capi­tal pour assu­rer l’organisation immense de cette pro­duc­tion sociale.

En s’organisant, le capi­ta­lisme a dû avoir recours aux cadres. Du point de vue des auteurs, il s’agit d’un élé­ment fon­da­men­tal à prendre en compte, pour enri­chir le mar­xisme. Car les cadres consti­tuent bien à leurs yeux une classe. Une classe non seule­ment nom­breuse, mais qui par sa place a les clés de l’avenir.

Bien entendu, comme toute classe, elle est divi­sée en frac­tions. Par exemple les cadres privés et publics consti­tuent des frac­tions, elles-mêmes divi­sibles.

Nous nous retrou­vons donc dans une société tri­po­laire. Composée de trois grandes classes : les capi­ta­listes, les cadres, les employés-ouvriers. Le sort des socié­tés dépend de la confi­gu­ra­tion des alliances entre ellesLe néo­li­bé­ra­lisme est une confi­gu­ra­tion repo­sant sur l’alliance domi­nante entre les capi­ta­listes (la finance) et les cadres, sous direc­tion de la finance.

La confi­gu­ra­tion pré­cé­dente, celle née du « New Deal », du front popu­laire, puis de l’après-guerre dans le contexte de la guerre froide, était bien dif­fé­rente. Elle était un com­pro­mis géné­ral, dans lequel les cadres avaient un rôle très impor­tant, par­ti­cu­liè­re­ment les cadres publics. Ce com­pro­mis a été détruit parce que les condi­tions n’étaient plus là : la ren­ta­bi­lité du capi­tal n’était plus opérée simul­ta­né­ment avec la crois­sance des salaires et le main­tien de la pro­tec­tion sociale, du fait d’une stag­na­tion de la pro­duc­ti­vité du tra­vail. Les relances key­né­siennes, dans ce moment-là, n’ont pro­duit que de l’inflation. Aussi, la finance est-elle passée à l’offensive géné­rale, pro­fi­tant de l’explosion du sys­tème de Bretton Woods (pou­vant ainsi spé­cu­ler sur les mon­naies fluc­tuantes), des oppor­tu­ni­tés de la mon­dia­li­sa­tion, et de la fin de la guerre froide (élé­ment poli­tique sous-estimé par nos auteurs).

Mais les cadres pul­lulent et comme toute créa­ture ils peuvent échap­per à leur créa­teur. Ils ont un rôle très impor­tant dans l’organisation de la pro­duc­tion. Les capi­ta­listes ont tout fait pour se les subor­don­ner, et ils ont passé évi­dem­ment une alliance ferme avec les cadres finan­ciers. Cependant, rien n’interdit de penser que les cadres puissent aspi­rer eux aussi à deve­nir la classe domi­nante. Dans le cadre capi­ta­liste ou non. 

On voit donc que rien n’est fatal. La seule alliance impos­sible est celle entre les capi­ta­listes et les employés-ouvriers par-dessus la tête des cadres. On l’imagine mal. Mais ce qui importe, c’est que les cadres puissent bas­cu­ler d’une alliance à l’autre. Ils peuvent être domi­nants dans deux types d’alliance. Ils peuvent aussi être alliés à la classe ouvrière et domi­nés par celle-ci, mais la classe ouvrière est en mau­vaise pos­ture poli­tique, ato­mi­sée, privée de modes d’expression poli­tique, mise en concur­rence. L’alliance entre capi­ta­listes et cadres est allée jusqu’à trans­for­mer la démo­cra­tie en « démo­cra­tie des classes supé­rieures », les classes popu­laires ne se retrou­vant plus dans le jeu poli­tique et s’en remet­tant au vote-sanc­tion ou à l’abstention, devant un théâtre qu’ils savent réservé aux puis­sants. Le pou­voir a même été trans­féré dans des struc­tures per­ma­nentes, abri­tées des élec­tions, telles la BCE, le FMI, les trai­tés, qui conso­lident l’alliance entre capi­ta­listes et frac­tions supé­rieures des cadres (notam­ment finan­ciers).

Les employés et ouvriers, bref « la gauche » sociale, doivent donc se pré­oc­cu­per des cadres. La ques­tion posée au mou­ve­ment ouvrier, alors que les ten­dances mana­gé­riales du capi­ta­lisme sont très puis­santes et que les entre­prises ne sont plus depuis long­temps diri­gées par un patron pro­prio en haut de forme, doit cher­cher à briser l’alliance entre la finance et les cadres, à l’affaiblir tout au moins, et à sépa­rer autant que pos­sible ces deux classes aujourd’hui asso­ciées.

Les cadres doivent être pous­sés à s’allier sur leur gauche.

Cela signi­fie d’abord évi­dem­ment, de se pen­cher sur les frac­tions de cadres qui peuvent être le plus sen­sibles aux thèmes anti­li­bé­raux. Tous ceux dont le tra­vail souffre du néo­li­bé­ra­lisme. Les cher­cheurs, les cadres publics qui ont l’intérêt géné­ral en tête, les cadres pré­ca­ri­sés… Et je pense ici que c’est en partie le cas, quand on voit le vote des grandes zones urbaines à gauche.

La finance a inten­si­fié sa concen­tra­tion sous domi­nance anglo-saxonne, elle a pris le pou­voir pro­fon­dé­ment sur l’économie amé­ri­caine. Elle ne dirige pas la Chine où le poli­tique est encore aux com­mandes. En Europe, la dif­fé­rence entre finance et sphère réelle est encore de mise, et c’est un point d’appui à uti­li­ser pour repous­ser les finan­ciers. Malheureusement, c’est la France qui s’est jetée dans les bras de la finance, beau­coup plus que les alle­mands qui ont donné la prio­rité à l’industrie par des inves­tis­se­ments à l’Est. Notre pays est devenu une base de départ pour l’expansion finan­cière dans toute l’Europe, par­ti­cu­liè­re­ment vers le sud avec les dégâts qu’on a mesu­rés lors de la crise de 2008, dont le capi­ta­lisme n’a résolu aucune cause, et dont il sort avec les mêmes maux, la finance absor­bant tout ce qu’elle peut, au sein de cette immense bulle qui ne peut qu’éclater.

Ébranler le pou­voir de la finance, tel est donc le chemin pour sortir les classes popu­laires de l’asphyxie.

Bien évi­dem­ment, les mesures « anti-finance » (pas besoin de les réci­ter, on les connaît déjà, elles sont écrites par­tout : de la taxe Tobin à la sépa­ra­tion des acti­vi­tés ban­caires, en pas­sant par la renais­sance d’une poli­tique moné­taire pour que cesse le chan­tage sur les États) don­ne­ront lieu à une répres­sion. Elles se tra­dui­ront par des attaques des mar­chés et des fuites de capi­taux. Mais c’est la solu­tion pour reve­nir à une éco­no­mie finan­cée autre­ment, par la pro­priété réci­proque entre entre­prises. La prise de contrôle publique des orga­nismes finan­ciers est un impé­ra­tif.

C’est en libé­rant toute la société de l’emprise de la finance, que peut se conso­li­der une alliance de classes nou­velles, ren­ver­sant celle qui a cours. Que peut en gagner la classe des cadres ? Elle peut en reti­rer le rôle de classe domi­nante nou­velle, ce qui n’est pas rien. Mais elle ne le fera pas spon­ta­né­ment : elle devra éprou­ver la force d’attraction des classes popu­laires orga­ni­sées, qui devront aussi tirer parti des décon­ve­nues de cer­taines frac­tions cadristes dans le modèle néo­li­bé­ral.

Qu’en conclure en termes poli­tiques pour le mou­ve­ment ouvrier ? Cette partie de la réflexion est faible dans l’essai. Les auteurs ima­ginent un sce­na­rio d’abord natio­nal, ce qui me paraît en effet cohé­rent. La voie d’une alter­na­tive poli­tique euro­péenne immé­diate paraît hors de portée, pour toute une série de rai­sons. La dérive oli­gar­chique de la démo­cra­tie est encore plus pré­gnante à large échelle. Si un gou­ver­ne­ment euro­péen fran­chit les lignes rouges tra­cées par la finance, que se pas­sera t-il ? On ne le sait pas. Quand on ne sait pas, on se com­porte dif­fé­rem­ment par­fois, selon que l’on ait tout à gagner ou tout à perdre. Ces élé­ments seront déter­mi­nants bien entendu.

Mais com­ment inté­grer ces apports stra­té­giques dans la lutte poli­tique ? Si on veut y pro­cé­der, cela signi­fie que la gauche anti­li­bé­rale doive réfle­chir à qui elle s’adresse. Décrocher les cadres du néo­li­bé­ra­lisme sup­pose de leur parler, de trou­ver les moyens de ras­sem­bler autour de cette nou­velle alliance de sub­sti­tu­tion. Loin sans doute du folk­lore de la gauche radi­cale. Pour y par­ve­nir, il fau­drait sans doute qu’elle se refonde entiè­re­ment. Et ça ce n’est pas gagné…

Mes mille et une nuits à lire, 8 mars 2014

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