Entrevue avec Ahmed A.R. Abushaban, professeur à l’Université Al-Azhar-Gaza
Carole Yerochewski – Vous êtes intervenu au colloque La Grande Transition à Montréal, en mai dernier, pour expliquer le scolasticide ou éducocide en cours à Gaza. Pouvez-vous situer l’ampleur du phénomène ?
Ahmed A.R. Abushaban – En tout premier lieu, je souhaiterais souligner que l’un de nos principaux défis est d’arriver à concurrencer les récits dominants fabriqués par Israël et repris par les médias, sur ce qui se passe actuellement à Gaza, notamment pour montrer l’ampleur du scolasticide ou éducocide en cours, dont l’intention est de cibler et de détruire les possibilités d’éducation et de production de savoirs de la part des Palestiniens et Palestiniennes. Et cela n’a pas commencé le 7 octobre 2023. C’est une longue histoire de tentatives d’élimination des Palestiniens de leur territoire, par tous les moyens, en leur rendant la vie impossible. Et l’éducation est particulièrement ciblée parce qu’elle est vue comme une menace, car elle est porteuse d’un savoir autochtone.
Depuis le 7 octobre, tout est systématiquement détruit : les soldats israéliens sont entrés dans les immeubles universitaires, se sont filmés en riant, en faisant des blagues, puis les immeubles ont été démolis, les salles de cours, les bureaux, les bibliothèques, les laboratoires, tout est parti en ruine dans les mois qui ont suivi. Tous et toutes les universitaires ont perdu leur emploi, leur revenu et souvent leur maison. Nous avons été déplacés. C’était une destruction intentionnelle des structures universitaires.
Cela a été un choc, un traumatisme, à plusieurs niveaux. Pendant des mois, on n’a pas su quoi faire pour résister, on ne réalisait même pas ce qui était en train de se produire. Je le souligne parce que ce n’était pourtant pas la première fois : nous avons déjà vécu trois épisodes de destruction des structures universitaires. J’ai commencé mes études il y a 32 ans dans cette université Al Azhar, et depuis, elle a été détruite à trois reprises. Et à chaque fois, nous avons rebâti et recommencé. Je crois que l’on peut dire que nous représentons un modèle de résilience.
C. Y. – Comment avez-vous réussi à redonner des cours en ligne dans les mois qui ont suivi le 7 octobre ?
A. A.R. A. – On a fini par se dire qu’on allait reconstruire encore une fois. Et on a cherché de l’aide, du soutien. Et là, on a reçu deux messages : le premier nous disait que maintenir l’institution universitaire n’était pas une priorité lorsque les habitants de Gaza n’ont déjà pratiquement pas accès à de l’eau potable, ni à de la nourriture en quantité suffisante, ni à des abris.
Mais le second message était effrayant et alarmant en ce sens qu’il nous disait qu’on avait beau avoir encore des étudiantes et des étudiants prêts à aider, des enseignantes et enseignants prêts à continuer, il n’y avait plus d’institutions, plus rien dont il fallait prendre soin. C’était bien plus effrayant que d’avoir des infrastructures détruites. Nos institutions étaient éradiquées. Nous, le monde universitaire, n’étions plus là.
À ce moment-là, plusieurs initiatives ont démarré, afin de contourner la destruction des infrastructures universitaires à Gaza, dont les habitants avaient bien conscience. Ces initiatives étaient bien intentionnées, on voulait aider les étudiants, les universitaires. Mais on ne prenait pas en compte cette éradication des institutions, que celles-ci constituaient un moyen de résistance, de résilience des Palestiniens pour maintenir leur territoire.
Alors en mai 2024, nous avons envoyé un message très important à tous ceux et celles qui composaient le monde universitaire de la bande de Gaza – enseignantes, enseignants, chercheuses, chercheurs, employé·e·s, étudiantes, étudiants – pour leur dire : une institution universitaire, ce n’est pas seulement des immeubles et des infrastructures, c’est aussi une communauté, une voix collective qui existe lorsque les professeur·e·s, le personnel administratif, les étudiantes, les étudiants sont encore là. Et nous sommes encore là. Ils ont beau avoir détruit les immeubles, nos institutions sont toujours là.
On a alors décidé de reprendre les cours, en les donnant en ligne, en espérant avoir des étudiants. C’était notre façon de résister, d’être résilient. Nous avons mis en place le comité d’urgence des universités palestiniennes à Gaza, qui incarne cette voix collective pour les institutions universitaires de la bande de Gaza : elle envoie le message que nous sommes toujours là, que nous continuons à œuvrer en tant qu’universitaires.
C. Y. – Comment cette initiative de reprendre les cours en ligne et de maintenir vivante la communauté universitaire a-t-elle été reçue ?
A. A.R. A. – Au départ, cette initiative a suscité beaucoup de méfiance. Bien sûr, il y a la réalité. Les 14 000 étudiantes et étudiants qui étaient inscrits à l’université avant le 7 octobre ont une vie misérable ; la plupart sont déplacés, vivent dans des tentes, n’ont pas d’électricité, pas d’Internet, de nourriture, d’eau. Et c’est la guerre ! Ils risquent chaque jour d’être tués, lorsqu’il y a des bombardements à Gaza.
Aussi, quand on a commencé, on nous a accusés d’être fous ! « Qu’est-ce que cela veut dire ? Qui va s’engager à suivre des cours en ligne dans cette situation ? » J’ai dit : « OK, je comprends la situation, mais même si on n’a qu’un seul étudiant sur les 14 000, ce sera une réussite. Parce que de cette façon, on lance le message que nous sommes toujours là et que nos institutions fonctionnent toujours ! Et cela constitue un message très important, à l’échelle nationale ».
Ce qui a été une surprise, même pour nous qui avions démarré cette reprise des cours, c’est qu’il y a eu 10 000 étudiants et étudiantes qui ont répondu, avec un très haut niveau d’engagement. C’est l’Université Al-Azhar qui a commencé, puis les autres ont suivi, non seulement pour assurer des cours, mais aussi pour maintenir la recherche. Les étudiants des cycles supérieurs conduisent à nouveau leurs recherches. Et c’est réellement un choc de voir tout ce qui a été mis en place.
On a vu des étudiantes et étudiants blessés, à l’hôpital, s’inscrire pour des cours et faire leurs examens à l’hôpital. On a vu des étudiants qui ont perdu leurs proches insister pour continuer à suivre leurs cours. On a aussi vu nos étudiants en médecine agir comme médecins parce qu’on a perdu et on perd nos médecins dans les hôpitaux. Et les étudiants de la faculté d’agriculture se mettre aussi à cultiver la terre pour nourrir leur communauté. Il y a eu ainsi différentes initiatives pour soutenir les communautés avec différents moyens.
Tout cela montre que les étudiantes et étudiants possèdent un haut niveau de résistance et de résilience, et qu’ils ont de l’espoir pour l’avenir. On a aussi vu des professeur·e·s déplacés, qui n’avaient pas Internet, marcher cinq kilomètres pour avoir un réseau afin de donner leur cours. Nous avons constaté un tel niveau de résistance et de résilience de toute la communauté universitaire que c’est en réalité un modèle de résilience, je dirais unique, que nous devons tous admirer et respecter.
Vous savez, je suis un Palestinien déplacé, et franchement, souvent je suis déprimé à cause de toutes les informations que je reçois de Palestine. Mais avec les messages qui me parviennent chaque jour de mes étudiants à Gaza, qui me posent des questions sur les cours en ligne que je leur donne, comment dire, j’ai la forte impression qu’il faut poursuivre, que nous ne devons pas abandonner. On doit juste continuer ce qu’on fait. Essayez d’imaginer : il y a toute cette crise, la famine, les étudiants sont en train de mourir de faim, et vous recevez des messages par WhatsApp demandant si j’accepterais « un travail remis en format PDF ou Excel ». C’est vraiment touchant de voir ces étudiants prêter attention à de si petits détails, même dans ces circonstances critiques, faire leurs lectures, leurs travaux, passer leurs examens. Et aussi de voir vos collègues, d’éminents professeur·e·s, qui sont affamés, qui ont tout perdu, et qui insistent pour enregistrer leurs lectures, suivre les étudiants et étudiantes. Maintenant on fonctionne. Je veux dire qu’on a finalisé le 4e trimestre d’études et qu’on a commencé le 5e trimestre en septembre ; des étudiants ont obtenu leur diplôme.
C. Y. – Quels sont les principaux défis ou enjeux actuellement ?
A. A.R. A. – L’un des plus importants problèmes est le manque de moyens financiers : avant le 7 octobre, le principal apport provenait des frais de scolarité payés par les étudiants et étudiantes. Et même ainsi nous manquions de moyens, parce que tous les étudiants ne pouvaient pas toujours payer ces frais, si bien qu’on n’était pas en mesure de payer l’entièreté des salaires. Mais depuis la guerre, c’est bien sûr devenu pire.
Nous avons donc mis en place, par le comité d’urgence que j’évoquais, un programme de bourses géré par l’organisme non gouvernemental d’aide au développement Tawoon afin de couvrir les frais de scolarité des étudiantes et étudiants palestiniens de Gaza inscrits dans les trois principales universités publiques. Ce qui leur donne de l’espoir pour l’avenir parce qu’ils ont pu reprendre leur cursus.
Ce que nous essayons aussi de faire à l’aide du comité d’urgence, c’est de défendre une cause, en diffusant un message très important, celui que le droit à l’éducation doit être protégé indépendamment de la couleur politique de l’État. En tant qu’institution universitaire à l’ouest, indépendamment de ce que vous pensez du conflit, la plus importante valeur que porte une université, c’est de défendre la protection des savoirs, des connaissances. Nous devons donc défendre la communauté et l’institution universitaire que nous faisons exister à Gaza. Elles ne doivent pas être rayées de la carte, elles ne doivent pas être éliminées, parce que nous aussi, nous défendons ces valeurs, nous aussi contribuons à protéger les connaissances constituées par le monde entier.
Il y a une dimension très importante qui se dégage de ce que nous vivons, c’est que même si nous sommes très affectés, il faut toujours soutenir et respecter la résilience des institutions, et pas seulement celle des individus. Et même, je crois plus important de soutenir les institutions. Défendre cette perspective peut paraitre difficile au sein des institutions universitaires occidentales, mais l’objectif devrait être de promouvoir des politiques équitables qui encouragent la collaboration institutionnelle. Afin de soutenir la durabilité et la résilience des universités de Gaza tout en défendant le droit à l’éducation de chaque Palestinien et chaque Palestinienne. Nous devons établir des partenariats significatifs avec des institutions universitaires à l’étranger, qui envoient ainsi un message fort : nous sommes solidaires des universitaires palestiniens, nous soutenons leur droit à l’éducation et nous œuvrons pour que leurs institutions puissent continuer à exister et à prospérer malgré les ravages qui les accablent.
La recherche est très importante aussi. Car ce que nous vivons aujourd’hui, c’est un génocide, et, vous le savez, cela affecte tout, toutes les formes de vie. Nous avons besoin de documenter cela, dans tous ses aspects, parce que même si le système international de justice n’est pas en mesure d’intervenir actuellement, nous croyons qu’un jour Israël devra rendre compte de ce qu’il a fait, et notre responsabilité en tant que chercheurs est de documenter ces crimes, c’est vraiment important. Quel que soit le terrain de recherche, nous pouvons y contribuer. Ma recherche porte sur le système alimentaire. Je suis en train de documenter les crimes commis dans le cadre de la militarisation du système alimentaire, des crimes qui empêchent les Gazaoui·e·s de produire de la nourriture. Il y a également le système légal, judiciaire, qui s’est effondré, de même que les systèmes financier, économique, social, environnemental, de santé, d’éducation. Tout est détruit de façon systématique. Nous devons le documenter.
L’autre raison pour continuer à faire de la recherche, c’est en ayant à l’esprit un scénario effrayant concernant la façon dont peut se passer la reconstruction de Gaza. Ceux qui viennent avec leur argent viennent aussi avec leur agenda. On l’a vu avec le premier plan de Trump qui voulait faire une riviera à Gaza. Donc, cela fait partie de nos responsabilités en tant que chercheurs et chercheuses de refléter la vision des Palestiniens, d’éclairer ce qu’ils et elles souhaitent.
Lorsque nous pensons à des coopérations entre institutions ou entre universitaires individuels, ici à l’ouest et à Gaza, nous pensons à un modèle efficace et essentiel. Par exemple, je suis canadien, j’ai des moyens mais je ne suis pas sur le terrain à Gaza, tandis que les chercheurs à Gaza sont sur place mais ils n’ont pas de moyens. Alors cette coopération est essentielle pour documenter, et elle est très efficace pour produire un savoir et pour refléter la vision des Palestiniennes et Palestiniens sur la façon dont ils souhaitent que Gaza soit reconstruite.
Comme l’éducation permet aux Palestiniens de créer et de diffuser leurs propres récits historiques étayés par des recherches et des preuves, il est évident que les autorités israéliennes la considèrent comme un risque de remise en cause des récits qu’ils fabriquent pour justifier leurs actes. C’est là une raison supplémentaire pour mener un scolasticide, qui vise à saper la pérennité de la présence palestinienne et la production de connaissances en réduisant au silence les voix palestiniennes qui représentent des points de vue différents, qui reflètent les longues souffrances endurées.
C. Y. – Comment les universitaires, et toute personne qui souhaite se solidariser, peuvent-ils rejoindre ou soutenir ces initiatives que vous décrivez ?
A. A.R. A. – Actuellement, ce qu’on essaie de faire, c’est de construire des modèles de coopération. Il y en a de très fructueux avec le Royaume-Uni. Nous sommes en train d’en développer en Amérique du Nord également. Il peut s’agir d’accueillir des chercheuses et des chercheurs palestiniens, de développer des programmes conjoints, de fournir des ressources ou de développer les compétences des étudiantes, étudiants, chercheuses et chercheurs palestiniens, de coopérer pour mener des recherches sur le terrain. Il s’agit aussi de mettre en place des initiatives structurelles pour soutenir les institutions universitaires à Gaza car, comme je l’ai dit, celles-ci sont importantes pour donner l’espoir que nous avons bien un avenir en tant que peuple palestinien.
La connaissance et la compréhension de ce qui se passe sont un autre enjeu crucial, en particulier vis-à-vis du public occidental. Comme je l’ai indiqué précédemment, nous devons lutter contre la propagande israélienne et les récits médiatiques qui laissent entendre que ce conflit a débuté le 7 octobre. Il faut faire en sorte que les gens comprennent le contexte plus large de l’agression israélienne et de l’oppression systématique du peuple palestinien, qui n’a pas commencé le 7 octobre ni même au cours des 20 dernières années de siège de Gaza.
Je veux être clair : je fais référence ici à la lutte contre ces discours. Je suis totalement opposé à toute action visant des civils et je ne défends pas les attaques perpétrées ce jour-là.
Nous avons besoin de rétablir toute l’histoire du peuple palestinien et de son oppression. C’est une longue histoire. Nous-mêmes, nous avons besoin d’y réfléchir. Tout ce qui s’est passé le 7 octobre et depuis est horrible et dégoûtant, mais si on peut nommer une seule chose positive qui en a émergé, c’est que cela a ouvert les yeux. Sur le fait que le peuple palestinien subit une longue histoire d’oppression et de violence et qu’il est essentiel d’entendre sa voix pour comprendre cette histoire, qui est en outre de plus en plus reconnue. Bien sûr, l’étude de cette histoire met également en lumière la dure réalité à laquelle les Palestiniens sont actuellement confrontés. Une grande partie de l’histoire moderne de la Palestine a été marquée par des épreuves et des luttes persistantes.
L’enjeu est de montrer ce que signifie être Palestinien. Il faut déconstruire le récit colonialiste comme quoi il s’agirait d’un conflit religieux. On utilise la fable d’une guerre dess religionsns pour recréer de toutes pièces une version des faits historiques. Mais il y a des Palestiniennes et des Palestiniens musulmans, chrétiens, juifs ! Les Palestiniens ne cherchent pas à mener une guerre contre les Juifs ! En revanche, il est important de mettre en lumière que la guerre menée par l’État israélien vise à éliminer de leur territoire les habitants autochtones de la Palestine, quelle que soit leur religion. Nous devons donc combattre ces récits israéliens, montrer que cela n’a pas commencé le 7 octobre, qu’actuellement, ce que cherche l’État israélien, c’est de conclure ce projet, de voler encore plus de territoire comme le montrent l’installation illégale de colonies en Cisjordanie et l’expulsion des habitants, la destruction des immeubles, des infrastructures : il s’agit de pousser les habitants à partir.
Le gouvernement israélien n’est pas intéressé par une solution qui permettrait la reconnaissance d’un État palestinien – une solution à deux États – ou d’un État démocratique dans lequel les Israéliens et les Palestiniens jouiraient des mêmes droits. Ils donnent la priorité au contrôle du territoire, en partie pour des préoccupations démographiques. Certains responsables gouvernementaux ont même ouvertement évoqué la possibilité de déplacer les Palestiniens à l’étranger. C’est pourquoi il est impératif que la communauté internationale se range aux côtés des Palestiniens et protège leurs droits fonciers.
C. Y. – Quand vous employez le pronom « ils », par exemple dans « Ils donnent la priorité au contrôle du territoire », ce « ils » désigne qui ?
A. A.R. A. – Les Israéliens. Les Israéliens en opposition aux Palestiniens, qui sont des gens qui tirent leur identité et leur culture de leur attachement à un territoire qu’ils et elles ont soigné, cultivé. Les Palestiniennes et Palestiniens, qu’ils soient chrétiens, juifs, musulmans, ne détruiraient jamais des oliviers, car ils sont connectés au territoire. C’est une partie de notre histoire, de notre identité. C’est notre territoire, non parce que nous serions des Palestiniens juifs ou musulmans ou chrétiens, mais parce que nous sommes la communauté autochtone.
Ce rapport au territoire participe de ce que veut dire être Palestinien, Palestinienne, avec la culture que nous avons produite, les connaissances, les récits, et la cuisine que les Israéliens reprennent en se l’appropriant, en faisant croire que ce sont des plats traditionnels de leur fabrication. Par exemple, le terme arabe désignant un plat à base de pois chiches, le houmous, est souvent qualifié de « plat israélien ». Incapables de prononcer la lettre arabe ح, les Israéliens déforment le nom même du plat en disant « khoumous », ce qui souligne l’appropriation et l’ignorance de ses origines palestiniennes.
C. Y. – Vous avez souligné l’importance du modèle de résilience qui émerge de la résistance palestinienne au génocide.
A. A.R. A. –On doit réfléchir au modèle de résilience à soutenir, pendant la guerre et après la guerre. Quand on parle de résilience, on parle de communauté. En ce qui concerne le système universitaire, la communauté inclut les étudiantes, les étudiants, les professeur·e·s, le personnel administratif. On parle d’une voix collective. Soutenir leur résilience, c’est aussi apporter un soutien aux institutions, à toutes les institutions : hôpitaux, écoles, universités, toutes les institutions qui peuvent aider à soutenir les Palestiniens et les maintenir sur leur territoire.
C. Y. – Soutenir les institutions palestiniennes, en tant que communauté, en tant que voix collective, participe du fait de cesser de déshumaniser les Palestiniennes et Palestiniens en leur reconnaissant des droits fondamentaux ?
A. A.R. A. – Oui, c’est reconnaitre que tous les êtres humains ont des droits égaux, le droit à recevoir une éducation, à s’instruire et acquérir des connaissances, à recevoir des soins, etc. Si l’on réfléchit dans cette perspective, si l’on veut contrecarrer la déshumanisation des Palestiniens, on se rend compte qu’il faut soutenir non seulement les initiatives individuelles, déconstruire les récits dominants, mais aussi permettre que les voix palestiniennes s’expriment, il faut donc aussi soutenir les institutions palestiniennes. Par exemple, en matière d’éducation, cela veut dire soutenir non seulement le droit individuel à accéder au savoir mais aussi le droit à produire des connaissances collectives.
C’est cela qui constitue une menace pour les Israéliens, car notre résilience individuelle, mais aussi collective, notre histoire, notre territoire, notre savoir, notre façon d’éduquer les jeunes sont vus comme la possibilité de rebâtir un État palestinien, avec nos médecins, nos ingénieurs, nos professeurs, etc. Ce n’est pas pour rien qu’ils cherchent à nous déposséder de tout et à détruire tout, car c’est notre identité et notre culture qui constituent une menace.
Le « ils » désigne aussi les politiciens israéliens, dont Smotrich, Ben–Gvir, Netanyahou, qui publiquement soutiennent la création d’un « grand Israël ». Ils ont clairement fait savoir qu’ils avaient l’intention d’expulser les Palestiniens de leurs terres afin de finaliser leur programme. Les projets de construction de nouvelles colonies à Gaza, l’expansion des colonies en Cisjordanie et les actions visant à chasser les Palestiniens des zones qu’ils occupent ou à les saccager en sont autant d’exemples. Daniella Weiss, figure de proue du mouvement des colons, a publiquement déclaré avoir organisé des centaines de colons pour qu’ils soient prêts à entrer à Gaza et, pour cela, bénéficier du soutien privé du premier ministre Netanyahu. Elle a également laissé entendre que la famine était utilisée comme moyen d’expulsion des Gazaouis. Les Palestiniens n’auraient pas à subir une telle oppression, de telles privations et une telle dépossession s’ils étaient considérés comme des êtres humains.
Pourtant, il y a des choses qui changent. Ne serait-ce qu’en raison du fait que le génocide atteint ce qu’il y a d’humain au cœur de chacun de nous. On voit à présent des Israéliens qui dénoncent cette situation. Ils refusent que l’on commette des actes si inhumains en leur nom. Je ne sais pas s’ils ont un véritable poids mais au moins se tiennent-ils du bon côté de l’Histoire. C’est pareil à l’ouest, les gens ne veulent pas être complices.
Toute la question encore une fois est de savoir si l’on reconnait les mêmes droits aux Palestiniennes et Palestiniens qu’aux autres humains : est-ce qu’ils ont le droit de vivre en paix ? le droit de manger ? le droit pour les enfants de jouer et de s’instruire ? le droit pour ce peuple de décider de son avenir ? En réalité, personne ne demande aux Palestiniens ce qu’ils et elles veulent.
Ainsi, le plan de paix de Trump, accompagné d’une déclaration signée en Égypte, suscite d’importantes inquiétudes, même s’il peut contribuer à mettre fin à certaines des atrocités commises actuellement. Le plan propose une gouvernance internationale de Gaza par le biais d’un comité présidé par Trump et Tony Blair, comme si les Palestiniens étaient incapables de gouverner leur propre territoire ou qu’ils n’étaient pas reconnus comme une nation ayant droit à l’indépendance. Même si ces clauses offrent une solution au conflit, elles risquent de porter atteinte à l’autodétermination des Palestiniens.
C’est pourquoi j’insiste sur le fait que l’ONU et la communauté internationale doivent reconnaitre les mêmes droits aux Palestiniens et Palestiniennes à travers une approche globale, si elles souhaitent véritablement les reconnaitre en tant qu’êtres humains. En plus de s’opposer aux discours trompeurs, comme un certain discours public ou véhiculé par des médias, qui présente le conflit comme étant uniquement religieux, cela implique de renforcer les institutions palestiniennes, en particulier les communautés universitaires et éducatives, plutôt que d’appuyer des actions individuelles. Car même lorsque les infrastructures sont détruites, la voix collective des Palestiniens est représentée par ces institutions. Elles donnent aux Palestiniens la capacité de créer des connaissances, de protéger leur identité et leur culture, et de garder espoir en l’avenir.
Par Carole Yerochewski, sociologue





