Des différences avec les hommes aux différences entre les femmes : déplacements du sujet

Par Mis en ligne le 23 avril 2014

[Est tra­duit] ci-des­sous le texte écrit par Justa Montero, membre de la Coordination des orga­ni­sa­tions fémi­nistes de l’État espa­gnol, pour le site Rebelión. Elle y par­court trois phases des ana­lyses et théo­ries fémi­nistes contem­po­raines, des années 1970 à nos jours, et se centre sur les ques­tions fon­da­men­tales liées à l’« iden­tité » du sujet « femme ». Justa Montero déve­loppe ici avec finesse une cri­tique glo­bale du fémi­nisme domi­nant, c’est-à-dire occi­den­tal, et visant à faire de l’expérience des femmes des classes moyennes la « situa­tion uni­ver­selle de l’oppression de toutes les femmes ».

Elle en appelle sur­tout à reve­nir aux arti­cu­la­tions essen­tielles des luttes contre l’oppression, à mêler classe, race et sexe pour arri­ver à construire un « fémi­nisme incluant ». Elle pos­tule enfin la néces­sité de contex­tua­li­ser la situa­tion des femmes qui ne peut être réduite à leur « genre ». Les affi­ni­tés avec les posi­tions de Nancy Fraser notam­ment, qui s’inquiétait de la « récu­pé­ra­tion » d’un fémi­nisme exclu­sif par le néo­li­bé­ra­lisme [solidaritéS, nº 187], sont ici bien per­cep­tibles. Des craintes qui demeurent d’une per­ti­nence cin­glante, alors que semble dis­pa­raître der­rière le lis­sage opéré par un fémi­nisme asep­tisé, devenu « poli­ti­que­ment cor­rect », le bien fondé de l’articulation néces­saire des luttes pour la libé­ra­tion des femmes et l’émancipation de tous les opprimé·e·s. (SP)

L’identité des femmes, la réponse à la ques­tion for­mu­lée en son temps par Simone de Beauvoir : « Qu’est-ce qu’être femme ? », conti­nue à sus­ci­ter une vive polé­mique au sein des cou­rants fémi­nistes. Ce n’est en effet pas une mince affaire, car les moda­li­tés selon les­quelles s’élaborent et s’expriment les repré­sen­ta­tions des femmes donnent lieu à dif­fé­rentes théo­ries, stra­té­gies et poli­tiques fémi­nistes. Cette ques­tion touche le noyau même du fémi­nisme : cette iden­tité col­lec­tive qui sou­tient les femmes comme sujets poli­tiques. En effet, en défi­ni­tive, de l’existence même de ce sujet et de la forme qu’il prend, dépendent la pos­si­bi­lité d’énoncer la confron­ta­tion et l’action poli­tique en termes de dénon­cia­tion, de résis­tance et de pro­po­si­tion, par rap­port à un conflit qui s’ancre dans le fait de naître femme ou homme. La ques­tion n’est donc pas vaine, elle ne ren­voie pas à un débat onto­lo­gique [sur l’essence de chacun·e]; en réa­lité, elle vise la per­ti­nence et l’existence du fémi­nisme comme théo­rie cri­tique et comme mou­ve­ment social et poli­tique.

Les femmes, quel « nous » ?

En nous arrê­tant au contenu de la pensée fémi­niste dans une période rela­ti­ve­ment récente (et dans le cas de l’État espa­gnol, la durée réduite de cette période ne fait aucun doute), nous consta­tons qu’il oscille en per­ma­nence entre la cri­tique et la reven­di­ca­tion du sujet « femme ». On passe ainsi de la défense d’un sujet fort et unifié, qui affirme les poli­tiques d’identité au nom d’un « nous » vibrant, cer­ti­fié par les cam­pagnes menées durant les années 1970 et 1980, à sa frag­men­ta­tion et à sa décen­tra­tion, dès la fin des années 1980, au gré d’expériences et de théo­ries dis­tinctes, pour débou­cher actuel­le­ment sur de nou­velles et fruc­tueuses théo­ries et pra­tiques poli­tiques.

La pensée fémi­niste a fondé le rejet des sté­réo­types qui fixent les normes de la vie des femmes et des hommes ; elle a signalé le carac­tère cultu­rel et social des dif­fé­rences entre elles ; elle a délé­gi­timé le déter­mi­nisme bio­lo­gique. À partir de là, elle a ques­tionné l’androcentrisme au cœur des dif­fé­rentes dis­ci­plines de la connais­sance et de la théo­rie poli­tique ; elle a incor­poré de nou­velles caté­go­ries ana­ly­tiques comme le « genre », de nou­veaux concepts qui – comme le sexisme et le patriar­cat – aident à rendre visibles les sys­tèmes et les pro­ces­sus de domi­na­tion ; elle a nommé ou redé­fini des aspects de la réa­lité que son action poli­tique a décou­vert. Mais en tant que pensée cri­tique, elle a été obli­gée de refor­mu­ler ses pos­tu­lats et de révi­ser l’utilité et la portée de ses dis­cours et de ses pro­po­si­tions à la lumière des chan­ge­ments géné­rés par le fémi­nisme lui-même.

Face à l’impossibilité de par­cou­rir une pro­duc­tion théo­rique très diver­si­fiée et nuan­cée, je me réfé­re­rai seule­ment aux aspects carac­té­ris­tiques de quelques cou­rants qui ont éla­boré ce que j’appellerai des théo­ries fer­mées du sujet. L’essentialisation dans laquelle ces pro­po­si­tions éman­ci­pa­trices enferment les femmes est si forte qu’elle a pro­vo­qué la réac­tion de celles qui se sentent exclues de la pensée, du dis­cours et de l’agenda du fémi­nisme domi­nant, et les a ame­nées à pro­blé­ma­ti­ser leurs caté­go­ries et leurs dis­cours.

« L’antagonisme sexuel »

Les posi­tions qui dérivent du « fémi­nisme cultu­rel » [1] affirment que les femmes et les hommes consti­tuent deux col­lec­tifs fermés, avec des iden­ti­tés homo­gènes et stables, avec des inté­rêts clai­re­ment et natu­rel­le­ment oppo­sés. Cette iden­tité se base sur l’existence d’une nature fémi­nine défi­nie par la condi­tion bio­lo­gique des femmes et leur proxi­mité de la nature, car elles génèrent la vie, par leur sexua­lité, ou par des dif­fé­rences cultu­relles très for­te­ment inté­rio­ri­sées. L’appartenance au groupe des femmes, en raison de leur genre, est l’aspect réel­le­ment déter­mi­nant de leur vie.

Selon cette logique, cette nature dis­tincte éta­blit des carac­té­ris­tiques com­munes à toutes les femmes (indé­pen­dam­ment de l’origine innée ou acquise qu’on leur attri­bue) et pré­sup­pose l’uniformité de leurs expé­riences, aspi­ra­tions et besoins, et la géné­ra­li­sa­tion d’une manière d’être ; nature à laquelle on asso­cie des valeurs « fémi­nines » comme la ten­dresse, le dévoue­ment, la patience et l’esprit de sacri­fice propre à leur fonc­tion mater­nelle, à leur sexua­lité dif­fé­rente ou à leur capa­cité rela­tion­nelle, reven­di­quées comme valeurs intrin­sèques et oppo­sées à celles des hommes, éta­blis­sant ainsi deux mondes sépa­rés et imper­méables l’un à l’autre.

Cette logique mène à l’établissement d’une unité natu­relle entre les femmes et à trans­for­mer le fémi­nisme en poli­tique des femmes envers les femmes. Elle a pour corol­laire que la poli­tique fémi­niste doit déve­lop­per cette unité « natu­relle », éta­blir un agenda qui serait « natu­rel­le­ment » commun à toutes les femmes : celle-ci par­ti­rait de la simi­li­tude des voies que les femmes doivent explo­rer dans la lutte pour obte­nir l’égalité, la liberté et l’autonomie, indé­pen­dam­ment du contexte social, éco­no­mique et cultu­rel dans lequel elles vivent. Certes, une telle poli­tique ne nie pas les dif­fé­rences entre les femmes, mais elle ne les consi­dère pas comme per­ti­nentes pour l’action fémi­niste, puisqu’elles affai­bli­raient cette unité éta­blie au nom du genre.

Ce fémi­nisme – que nous pour­rions taxer de « fémi­nisme de l’antagonisme sexuel » – trai­tera tou­jours les femmes dans leur condi­tion de vic­times du pou­voir mas­cu­lin et défi­nira les hommes à partir de leur nature oppres­sive. Il se reflète très clai­re­ment dans le trai­te­ment de la sexua­lité : celle de tous les hommes, répu­tée agres­sive, repré­sen­tera une menace pour toutes les femmes ; le fémi­nisme se foca­li­sera seule­ment sur « les dan­gers » de la sexua­lité, en lais­sant pour une meilleure occa­sion le trai­te­ment des dif­fé­rentes expres­sions du désir et du plai­sir sexuels. On en trouve des exemples dans quelques approches de la vio­lence sexuelle, de la por­no­gra­phie ou de la pros­ti­tu­tion. Il s’établit alors une dicho­to­mie : femme-vic­time, homme-oppres­seur, qui rend impos­sible l’analyse des dif­fé­rences entre les femmes elles-mêmes (tout comme celles entre les hommes) et enferme la pensée et le pro­gramme fémi­nistes dans une logique d’exclusion.

Les identités complexes et plurielles des femmes

Durant de nom­breuses années, l’attention du fémi­nisme a été cen­trée sur les dif­fé­rences entre femmes et hommes – « l’ennemi prin­ci­pal », tel que le défi­nissent quelques auteures comme Christine Delphy, en 1970 [2] – et sur les théo­ries concer­nant les rap­ports entre capi­ta­lisme et patriar­cat en tant que sys­tèmes duaux, sépa­rés ou reliés entre eux.

A la fin des années 80, un dépla­ce­ment de l’attention est inter­venu ; celle-ci s’est cen­trée désor­mais sur les dif­fé­rences entre les femmes, sur la diver­sité des expé­riences, des sub­jec­ti­vi­tés, des iden­ti­tés et des rap­ports sociaux, selon la clas­si­fi­ca­tion d’Avtar Brah [socio­logue à l’Université de Londres, NDT]. Une bonne partie du fémi­nisme com­mence à consi­dé­rer les iden­ti­tés com­plexes et chan­geantes des femmes en se réfé­rant à la plu­ra­lité des contextes sociaux dans les­quels elles sont immer­gées. Vivre dans une société où l’oppression patriar­cale est sys­té­mique ne signi­fie pas que les femmes vivent les mêmes mani­fes­ta­tions sexistes, ni ne per­çoivent ou ne sentent les limites à leur auto­no­mie de la même manière, ni que les pro­ces­sus qu’elles mettent en œuvre pour affron­ter les exclu­sions et les dis­cri­mi­na­tions soient simi­laires.

Le contexte a aussi changé : à tra­vers les mobi­li­sa­tions et les conquêtes menées dans les années anté­rieures par un « nous » for­te­ment affir­ma­tif, le fémi­nisme éprouve des dif­fi­cul­tés à se lier à de nou­veaux pro­ces­sus et opte cen­tra­le­ment pour iden­ti­fier les spé­ci­fi­ci­tés des oppres­sions vécues par des groupes concrets de femmes. Les poli­tiques d’identités cultu­relles acquièrent une nou­velle impor­tance en même temps que les poli­tiques de redis­tri­bu­tion perdent de leur pré­séance. On a beau­coup écrit sur les impli­ca­tions de celles-ci, j’aimerais rele­ver ici leur effet contra­dic­toire sur le ter­rain poli­tique. D’une part, elles favo­risent l’entrée en scène de nou­veaux groupes de femmes, l’émergence de nou­velles sub­jec­ti­vi­tés et de nou­veaux sujets, ce qui favo­rise l’extension sociale du fémi­nisme. D’autre part, elles glissent vers des pra­tiques et des dis­cours très frag­men­tés qui rendent dif­fi­cile l’affirmation poli­tique de ce fémi­nisme, de même que sa capa­cité à agir comme sujet col­lec­tif de trans­for­ma­tion sociale.

La cri­tique faite alors par le post-moder­nisme aux méta­ré­cits [dis­cours jus­ti­fi­ca­tifs, NDT] éga­li­taires, aux poli­tiques d’identité et au moi ration­nel, mais aussi la pro­po­si­tion inci­sive visant à donner une cen­tra­lité plus forte à la construc­tion com­plexe et au trai­te­ment de la sub­jec­ti­vité font partie du débat. Selon de tels pos­tu­lats, il s’agit de res­treindre l’importance de ce que l’établissement du sys­tème de genre repré­sente, de mini­mi­ser son sens et donc de rela­ti­vi­ser les caté­go­ries femme et homme en consi­dé­rant que toute caté­go­rie iden­ti­taire est nor­ma­tive et excluante par défi­ni­tion. On recon­naît les dif­fé­rences entre femmes et hommes éta­blies par l’assignation de genre, mais on consi­dère que l’objectif du fémi­nisme est de leur enle­ver toute valeur poli­tique à partir des expé­riences sin­gu­lières de chaque femme. L’effet peut être dévas­ta­teur : l’impossibilité d’attribuer un sens et une repré­sen­ta­tion aux femmes rend dif­fi­cile toute géné­ra­li­sa­tion, étouffe les pro­ces­sus de construc­tion iden­ti­taire et pousse à la dis­so­lu­tion pra­tique de tout sujet.

Les théo­ri­ciennes et les acti­vistes de l’hétérogène cou­rant « queer » (Butler, 1990) effec­tuent la même cri­tique aux notions d’identité, de genre et de dif­fé­rence sexuelle. Elles consi­dèrent que femme et homme sont des construc­tions qui placent les mino­ri­tés sexuelles en posi­tions subor­don­nées, et remettent donc en cause la vision binaire qui clas­si­fie les unes et les autres comme femmes et hommes en excluant les iden­ti­tés fron­tières recon­nues comme « trans » : trans­genres, transsexuel·le·s.

Des identités abstraites à l’expérience vécue

Analyser les réper­cus­sions de tout cela dépasse l’objectif de ce texte, qui cherche seule­ment à donner un pano­rama géné­ral, mais il fau­drait sou­li­gner au moins quelques-uns de leurs effets contra­dic­toires. Elles ont un effet posi­tif évident en menant une forte cri­tique à toute vel­léité essen­tia­liste et nor­ma­tive qui tente de défi­nir une manière d’être uni­ver­selle et pré­fi­gure des iden­ti­tés abs­traites de femmes. L’intérêt pour la sub­jec­ti­vité, pour la cen­tra­lité de l’expérience, per­mettent d’identifier de nou­velles spé­ci­fi­ci­tés des pro­ces­sus de subor­di­na­tion et de la consti­tu­tion de nou­veaux sujets par­lants et ques­tion­nants qui, entre autres choses, rompent avec les pro­ces­sus per­vers de vic­ti­mi­sa­tion per­ma­nente que leur attri­bue le dis­cours offi­ciel.

Mais elles ont aussi un effet néga­tif, vu que la cri­tique de l’essentialisme et de toute caté­go­ri­sa­tion se fait au prix d’un rela­ti­visme et d’une vision acri­tique des idées et pro­ces­sus sous-jacents aux pra­tiques sociales de subor­di­na­tion et d’oppression. En consi­dé­rant que la spé­ci­fi­cité de l’expérience vécue par chaque femme garan­tit par elle-même son authen­ti­cité et en la sous­trayant aux pro­ces­sus sociaux dans les­quels elle s’inscrit, aux méca­nismes sys­té­miques de sujé­tion, cette cri­tique finit par rendre impos­sible toute ten­ta­tive de géné­ra­li­sa­tion et se mue en vision para­ly­sante pour un mou­ve­ment social comme le fémi­nisme.

Cela rouvre la polé­mique sur le trai­te­ment des expé­riences. Partir de la valeur des expé­riences vécues par chaque femme est indis­pen­sable pour com­prendre ses iti­né­raires de vie et, dès lors, fon­da­men­tal comme anti­dote à toute ten­ta­tion d’essentialiser « le fémi­nin ». La ques­tion se pose pour­tant : com­ment ne pas pré­sen­ter comme uni­ver­selles des expé­riences par­tielles, ni donner une valeur poli­tique concluante à une expé­rience par­ti­cu­lière.

Évidemment, toute expé­rience a une valeur pour la femme qui la vit, mais toute expé­rience n’est pas éga­le­ment signi­fi­ca­tive pour une pers­pec­tive fémi­niste de chan­ge­ment et de trans­for­ma­tion. Il y a des pra­tiques qui fondent des rap­ports de pou­voir entre les femmes elles-mêmes, de pou­voir, de classe, de « race » [3], de statut, de pra­tique sexuelle. Dans les pra­tiques de cer­taines femmes, des idées, des inté­rêts et des pro­ces­sus sociaux sous-jacents ne sont pas seule­ment dis­so­ciés, mais aussi oppo­sés aux objec­tifs de liberté et d’autonomie, car fondés sur des rap­ports hié­rar­chiques d’inégalité. Comme l’avait en son temps relevé Nancy Fraser [4], il faut donc sou­mettre les expé­riences des femmes à la cri­tique, les mettre en rela­tion avec les struc­tures sociales de domi­na­tion et avec les rap­ports sociaux d’inégalité ; les mettre en rela­tion avec les sys­tèmes de pou­voir éta­blis par le genre, la classe, la « race », la sexua­lité, avec la forme dans laquelle ces expé­riences se mêlent et agissent. Cela ouvre en plus la pos­si­bi­lité d’établir quelques géné­ra­li­sa­tions et élé­ments pos­sibles d’identification col­lec­tive des femmes et ouvre l’opportunité de faire émer­ger des sujets contin­gents, chan­geants, mais néces­saires pour un fémi­nisme de trans­for­ma­tion.

La signification des catégories sociales pour un « féminisme incluant »

L’irruption des « fémi­nismes péri­phé­riques » a donné un nou­veau tour­nant au débat, à la ten­sion per­ma­nente dans laquelle se meut le fémi­nisme : entre l’universalisme et le nomi­na­lisme. Entre autres élé­ments déter­mi­nants, la cri­tique des femmes noires, latino-amé­ri­caines, immi­grées, pré­ca­ri­sées, dis­si­dentes sexuelles envers le fémi­nisme hégé­mo­nique, auquel elles repro­chaient de ne pas entendre leurs voix, de ne pas prendre en compte les dimen­sions éta­blies par d’autres assi­gna­tions sociales, et de ne pas les inté­grer dans ses ana­lyses et pro­po­si­tions.

Je me réfère aux fémi­nistes les­biennes, au mou­ve­ment trans­sexuel et trans­genre, les dénom­mées « mino­ri­tés sexuelles » qui, par la cri­tique radi­cale qu’elles font à l’hétéro-normativité comme axe régu­la­teur de la société, remettent en ques­tion les fémi­nismes domi­nants comme hété­ro­sexistes : c’est-à-dire faire de la femme hété­ro­sexuelle le sujet de la contes­ta­tion fémi­niste et en exclure celles qui défendent et vivent des sexua­li­tés non-nor­ma­tives, en n’établissant aucune arti­cu­la­tion avec les pers­pec­tives et les reven­di­ca­tions de ces der­nières.

À cette cri­tique s’ajoute celle que font les fémi­nistes post­co­lo­niales, les fémi­nismes dis­si­dents défen­dus par les femmes noires, chi­ca­nas [appar­te­nant à la com­mu­nauté his­pa­nique dans les régions des USA annexées après la guerre USA-Mexique au XIXe siècle, NDT], des pays du Sud, qui contestent l’universalisme établi par le fémi­nisme blanc et occi­den­tal, pré­sen­tant l’expérience des femmes blanches des classes moyennes comme la situa­tion uni­ver­selle de l’oppression de toutes les femmes.

Gloria Anzaldúa [5] a sug­géré le terme d’« iden­ti­tés fron­tières » pour dénom­mer la situa­tion dans laquelle se trouvent de nom­breuses femmes qui vivent au car­re­four de fron­tières cultu­relles et sociales. Mais par-delà ce que sug­gère ce terme, il a une impor­tance consi­dé­rable de par ses impli­ca­tions théo­riques et poli­tiques en mon­trant l’inviabilité d’un fémi­nisme dis­so­cié du sexisme, du racisme, de l’hétérosexisme ou des dif­fé­rences de classes, vu que tous ces concepts inter­agissent sur la réa­lité concrète de femmes concrètes. J’ajouterai qu’il oblige à conce­voir un fémi­nisme contex­tua­lisé tant dans les pro­ces­sus locaux que glo­baux décou­lant des crises sys­té­miques dans les domaines de l’économie, du « care », de l’écologie et de l’éthique.

L’appel de ces fémi­nismes à « déco­lo­ni­ser » la vision occi­den­tale et hégé­mo­nique, à se défaire de la pers­pec­tive eth­no­cen­trique de ses dis­cours et pra­tiques qui pré­sentent ces femmes comme « d’autres femmes ». Un sujet dis­tinct, certes, mais mono­li­thique et vic­ti­misé, que l’on oblige à parler selon les caté­go­ries de ces fémi­nismes éta­blis. Et comme le signale Liliana Suarez [6], dans ces condi­tions, le dia­logue peut dif­fi­ci­le­ment être fruc­tueux.

Récupérer les caté­go­ries de « race », de classe, de sexua­lité pour l’analyse et la pra­tique poli­tique s’avère l’élément-clé d’un fémi­nisme incluant. Et cela requiert de resi­tuer, après tant de ques­tion­ne­ments, com­ment agit l’assignation des femmes au genre fémi­nin effec­tuée par la société.

Partir du pos­tu­lat selon lequel l’appartenance au genre fémi­nin est la seule réel­le­ment signi­fi­ca­tive pour les femmes – c’est-à-dire donner comme per­ti­nente l’identification exclu­sive des femmes comme membres d’un groupe social défini par son appar­te­nance de genre – conduit au trai­te­ment abs­trait des femmes avec les effets déjà signa­lés. Mais c’est une chose d’affirmer que le genre n’est pas l’axe unique de dif­fé­ren­cia­tion pour les femmes, c’en est une autre d’affirmer qu’il n’est pas un élé­ment d’identité indi­vi­duelle et col­lec­tive, ni un élé­ment sys­té­mique d’organisation sociale qui oblige donc à agir sur les méca­nismes dis­tincts par les­quels la société hié­rar­chise la dif­fé­rence sexuelle et éta­blit des rap­ports de pou­voir patriar­caux.

Tout cela rend plus com­plexe la pensée fémi­niste, oblige (Fraser, 1995) à théo­ri­ser le genre selon la pers­pec­tive des autres dif­fé­rences, et à théo­ri­ser la classe, la « race » et la sexua­lité à partir du genre. Si on accepte la mul­ti­pli­cité des sys­tèmes d’oppression et leurs inter­ac­tions, ce n’est pas seule­ment un défi pour la pensée et la poli­tique fémi­nistes, mais cette réflexion peut s’étendre à d’autres théo­ries et mou­ve­ments de résis­tance.

Et cela rend plus com­plexe la pra­tique, une poli­tique basée sur la recherche d’alliances entre les dif­fé­rentes expres­sions fémi­nistes, non pas en appe­lant à une unité entre les femmes – a priori inexis­tante – mais à l’articulation indis­pen­sable des luttes de résis­tance basées sur des besoins et des pro­po­si­tions concrètes qui confrontent les pra­tiques patriar­cales, hété­ro­sexistes, racistes et clas­sistes. Un véri­table défi pour un fémi­nisme incluant [7].

Membre de l’Assemblée fémi­niste de Madrid, Justa Montero a com­mencé à se mobi­li­ser pour l’avortement et la contra­cep­tion dans les années 70 avant de deve­nir l’une des prin­ci­pales porte-paroles du mou­ve­ment fémi­niste de l’État espa­gnol.

Traduction de Hans-Peter Renk. La ver­sion ori­gi­nale de cet article en espa­gnol se trouve à l’adresse rebe​lion​.org/​n​o​t​i​c​i​a​.​p​h​p​?​i​d​=​1​01914.

[1] Courant apparu aux États-Unis durant les années 1980, repré­senté notam­ment par Kathleen Barry et Adrianne Rich.

[2] Une esti­ma­tion de l’influence qu’ont eu ces posi­tions dans l’État espa­gnol exige de les situer dans le contexte d’un fémi­nisme ayant besoin de cher­cher sa légi­ti­mité face à une gauche en tran­si­tion qui affir­mait la cen­tra­lité de la classe ouvrière mas­cu­line comme sujet uni­ver­sel, niant l’existence de toute autre contra­dic­tion – que cette gauche résis­tait à recon­naître – que celle entre classes.

[3] Bien que l’anthropologie sociale ait sub­sti­tué le terme d’ethnicité à celui de race, j’utiliserai dans ce texte cette der­nière caté­go­rie avec des guille­mets, pour reprendre la reven­di­ca­tion qu’en font de nom­breuses fémi­nistes noires.

[4] Nancy Fraser, « Multiculturalidad y equi­dad entre los géne­ros : un nuevo examen de los debates en torno a la dife­ren­cia en EEUU », Revista de Occidente, nº 173, 1995.

[5] Gloria Anzaldúa, « Movimientos de rebeldía y las cultu­ras que trai­cio­nan », Otras inapro­pia­das, Traficantes de sueños.

[6] Luisa Suárez (coord.) et R. Aida Hernández (aut.), Descolonizando el femi­nismo. Teorías y prác­ti­cas desde las már­genes, Éd. Cátedra, Madrid, 2008.

[7] Justa Montero, « Sexo, classe, ‘raza’, etnia y sexua­li­dad : desafíos para un femi­nismo incluyente », com­mu­ni­ca­tion pré­sen­tée aux « Jornadas de la Coordinadora Estatal de Organizaciones Feministas », Grenade, décembre 2009 (dis­po­nible [en espa­gnol] à l’adresse : http://​www​.femi​nis​tas​.org/​I​M​G​/​p​d​f​/​P​o​n​e​n​c​i​a​_​J​U​S​T​A.pdf).

Journal solidaritéS, Cahier émancipationS n° 230, 27 juin 2013

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