#MeToo et la poursuite du « processus de civilisation »

Par , Mis en ligne le 08 mars 2018

De quoi le mou­ve­ment de dénon­cia­tion des agres­sions sexuelles est-il por­teur ? Que tra­duit-il du point de vue du rap­port au corps, de la sexua­lité humaine et de la manière dont est codi­fié l’univers com­plexe du désir ?

S’il est sans doute trop tôt pour en rendre toute l’intelligibilité, il appa­raît néan­moins per­ti­nent de situer cette révo­lu­tion dans la pers­pec­tive his­to­rique et glo­bale de ce que le socio­logue alle­mand Norbert Elias appe­lait le « pro­ces­sus de civi­li­sa­tion ». Celui-ci jette un éclai­rage ori­gi­nal sur les trans­for­ma­tions des moeurs et les res­sorts inhé­rents au façon­ne­ment de la per­son­na­lité. Dans son ouvrage phare, La dyna­mique de l’Occident, il avance l’idée selon laquelle la trans­for­ma­tion de la struc­ture de la per­son­na­lité rési­de­rait dans le déve­lop­pe­ment pro­gres­sif d’un « dis­po­si­tif inté­rio­risé de cen­sure ». Ainsi, entre le Moyen Âge et le XIXe siècle, le contrôle des pul­sions aurait pris la forme d’un « méca­nisme stable d’autocontrainte » se tra­dui­sant par une atté­nua­tion des écarts émo­tion­nels et la raré­fac­tion des explo­sions affec­tives.

Temps de l’amour cour­tois et des cathé­drales, le Moyen Âge fut sur­tout marqué par la guerre de tous contre tous. Dans un uni­vers où la logique de la défense et de l’agression fait de la conquête un impé­ra­tif, les humeurs domi­nantes sont irré­mé­dia­ble­ment bel­li­queuses. S’opposant plus qu’ils ne col­la­borent, les hommes de cette époque semblent mani­fes­te­ment privés, en toutes choses, de la moindre rete­nue, les pul­sions natu­relles étant assou­vies dès qu’elles se mani­festent et le viol, dans ce contexte, tota­le­ment bana­lisé.

On assiste pour­tant, dès la Renaissance, à l’élaboration de nou­velles normes com­por­te­men­tales pre­nant la forme d’une plus grande rete­nue des uns à l’égard des autres. Pour Elias, la nais­sance de l’État moderne et le mono­pole de la contrainte qui le carac­té­rise consti­tue­raient un puis­sant fac­teur de paci­fi­ca­tion et de raf­fi­ne­ment des conduites. Publiés dès le XVIe siècle, les trai­tés de civi­lité attes­te­raient de cet irré­ver­sible « procès civi­li­sa­tion­nel » per­cep­tible à tra­vers la muta­tion de « l’économie pul­sion­nelle » de chacun contri­buant à mode­ler le niveau affec­tif de l’ensemble de la société.

Soucieuse de pré­ser­ver son rang face à un monarque omni­po­tent et de se dis­tin­guer des couches infé­rieures, la noblesse ne cesse d’innover, enri­chis­sant de normes d’excellence l’étiquette qui la fait sienne. Elle sera tou­te­fois vite imitée et rat­tra­pée par la bour­geoise mon­tante. Nées de cette concur­rence au sommet de la société, les règles de savoir-vivre en vien­dront ensuite à se géné­ra­li­ser sous l’effet de la divi­sion du tra­vail que dicte la crois­sance démo­gra­phique. En somme, la spé­cia­li­sa­tion des tâches et la den­sité de la popu­la­tion forcent la coopé­ra­tion et la domi­na­tion des pul­sions ins­tinc­tives comme si les indi­vi­dus, en s’observant mutuel­le­ment, en venaient à faire pres­sion les uns sur les autres, les inci­tant à la mesure. Peu à peu, des sen­ti­ments acquis en viennent à être res­sen­tis comme « natu­rels », alors que se déve­loppe un consen­sus sur les gestes qu’il est convenu ou non de faire, les­quels modèlent en retour les sen­si­bi­li­tés col­lec­tives.

Ultime combat

Ce pro­ces­sus n’étant jamais achevé, on peut donc en déduire que la répu­gnance sus­ci­tée par les révé­la­tions des vic­times avé­rées annonce, du point de vue des men­ta­li­tés, un saut qua­li­ta­tif abso­lu­ment fon­da­men­tal, constat que par­ta­ge­rait Elias selon qui, vrai­sem­bla­ble­ment, la marche des femmes vers l’émancipation por­tait en elle cet ultime combat. Cela tra­dui­rait une recon­fi­gu­ra­tion du lien social ne lais­sant plus de place aux « incon­duites » (le terme est d’ailleurs sans ambi­guïté) de cer­tains hommes imbus de leur pou­voir et pro­dui­sant — sur le plan nor­ma­tif — des rela­tions entre les sexes beau­coup plus poli­cées. Cette vague de dénon­cia­tions rend aussi visible la confu­sion, voire l’effacement de la fron­tière entre la sphère de l’intime et celle du monde commun que trans­gres­se­raient des êtres se croyant auto­ri­sés à jouir, sans aucune entrave, des choses et des corps.

La révolte qui souffle sur l’Occident pour­rait donc, à terme, se concré­ti­ser par une inté­rio­ri­sa­tion de règles morales for­çant les hommes à éva­luer cer­taines pul­sions qui les animent. Certes, il y a bien ici un risque d’essentialisation et de géné­ra­li­sa­tion d’une « nature mas­cu­line » jugée his­to­ri­que­ment « domi­nante » qui doit inci­ter à la pru­dence, sans pour autant mas­quer le malaise. Cette révolte marque sans doute une rup­ture quant à la figure de la femme au sein d’une société rompue à l’idéal de l’égalité, mais où, para­doxa­le­ment, l’affirmation du désir se révèle dans l’objectivation des corps et la néga­tion de l’être. Aussi, s’il nous est permis de craindre légi­ti­me­ment un déra­page où les médias sociaux, deve­nus tri­bu­naux popu­laires, se sub­sti­tue­raient à la jus­tice, il n’en est pas moins vrai que, devant la lour­deur du sys­tème et le silence de ses acteurs, la dénon­cia­tion s’imposait comme une néces­sité his­to­rique.

NB

Ce texte est d’abord paru dans Le Devoir du 2018-03-03

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