Les populismes, la presse et Trump

Par Mis en ligne le 25 janvier 2017

Le phé­no­mène popu­liste a été lar­ge­ment décrit et étudié en Amérique latine. On a sou­vent affirmé que les lea­ders popu­listes étaient propres aux cultures et tra­di­tions latines, mais voilà que le monde et les États-Unis en par­ti­cu­lier découvrent qu’ils sont sur­tout le propre d’un contexte, de cer­taines condi­tions sociales qui le favo­risent. C’est la société elle-même qui rend légi­time et accepte le leader popu­liste, ainsi que son excen­tri­cité et son éthique dou­teuse. Les auto­ri­ta­rismes sont une construc­tion sociale.

Une stra­té­gie poli­tique

S’il est vrai que les attaques contre la presse sont appa­rues au cours de la cam­pagne élec­to­rale, le nou­veau pré­sident amé­ri­cain a très tôt mis en évi­dence une approche popu­liste sem­blable à ce que nous connais­sons en Amérique latine. Pour les popu­listes, la prio­rité est l’établissement d’un lien direct avec la popu­la­tion, sans la média­tion des partis poli­tiques, de leurs idéo­lo­gies ou pro­grammes. Seule compte la parole du leader.

Les médias, por­teurs d’une diver­sité d´opinons et d’analyses basées sur les faits, peuvent rapi­de­ment deve­nir un obs­tacle à cette rela­tion. La stra­té­gie est alors de les contour­ner. D’abord, en condam­nant le jour­na­lisme cri­tique, en cher­chant à lui faire perdre sa légi­ti­mité, en l’accusant de par­tia­lité et de manque d’objectivité. Ensuite, en ren­for­çant tous les moyens de com­mu­ni­ca­tion per­met­tant un lien direct avec les « masses ano­nymes ». Pour le moment, Donald Trump pri­vi­lé­gie l’usage de Twitter, mais peut-être arri­vera-t-il à mul­ti­plier les moyens de com­mu­ni­ca­tion directe. Par exemple, une chaîne de nou­velles telle que Fox News pour­rait éven­tuel­le­ment relayer ses posi­tions sans filtre cri­tique. En Amérique latine, les pré­si­dents Chavez et Correa (Venezuela et Équateur) ont trans­formé des médias publics en médias « offi­ciels ».

De cette manière, les posi­tions offi­cielles sont relayées, géné­ra­le­ment de manière laco­nique. En effet, le mes­sage prin­ci­pal n’est pas, en géné­ral, le contenu infor­ma­tion­nel, mais plutôt l’intention du diri­geant. Il s’agit d’indiquer ce que l’on pré­tend faire plutôt que ce que l’on fait réel­le­ment. Ce qui inté­resse c’est de faire connaître la posi­tion gou­ver­ne­men­tale et qu’elle soit dif­fu­sée lar­ge­ment, idéa­le­ment, sans droit de réplique.

Une autre carac­té­ris­tique impor­tante du phé­no­mène est son inten­sité. Les nou­velles se suc­cèdent chaque jour, voire plu­sieurs fois par jour. Cela permet d’être omni­pré­sent dans les nou­velles et dans les conver­sa­tions. Et cela trans­forme éga­le­ment les médias malgré eux. Ils mul­ti­plient les spé­cu­la­tions et les opi­nions pour tenter de déni­cher la cohé­rence que l’on est en droit d’attendre des poli­tiques publiques. Mais le rythme des nou­velles ne permet de conclure aucun cycle de dis­cus­sion et d’analyse. Ainsi, le leader et ses posi­tions gagnent une pré­sence unique en son genre.

Un autre effet de ce pro­cédé est la dis­trac­tion qui découle de l’hyperactivité média­tique du leader « cha­ris­ma­tique ». L’attention de l’opinion publique est sol­li­ci­tée sans égard à l’importance rela­tive des faits, car tout ce qu’il dit, du banal, à l’anecdotique en pas­sant par l’invraisemblable, est sujet à nou­velle. Pendant ce temps, le gou­ver­ne­ment agit ou aborde des sujets trans­cen­dants sur les­quels, par contre, l’information sera par­cel­laire.

Vérité et mes­sia­nisme

Pour le leader popu­liste, l’objectivité n’est pas de mise. Le but à atteindre est ce qui compte réel­le­ment. Les moyens pour l’atteindre deviennent secon­daires, la réa­lité aussi d’ailleurs. Dans ce cadre mental, le men­songe devient un moyen comme un autre. Le leader, de toute façon, conserve sa cré­di­bi­lité auprès de ses sui­veurs. Sa ver­sion vaudra celle des médias cri­tiques, voire la sup­plan­tera. L’important est ce qui « devrait être » et non « ce qui est ». Et ainsi, de fil en aiguille, la parole du leader devient vérité. « Vous êtes des dizaines de mil­lions venus par­ti­ci­per à ce mou­ve­ment sans pré­cé­dent » disait Donal Trump le jour de son inves­ti­ture. Le len­de­main, de manière révé­la­trice, son secré­taire de presse répé­tait que ce fut la « pos­ses­sion pré­si­den­tielle la plus mas­sive », tandis que le pré­sident lui-même condam­nait les médias qui ne com­pre­naient pas le moment « trans­cen­dant », le « tour­nant his­to­rique » qu’il venait d’inaugurer. Après la condam­na­tion, le boy­cott ? La presse, laisse-t-il entendre, tourne le dos au peuple et à l’histoire. C’est une guerre annon­cée.

Les popu­listes se consi­dèrent por­teurs de ces tour­nants his­to­riques, il y aurait un avant et un après eux dans « l’Histoire ». Les popu­listes assument l’idée qu’ils sont por­teurs d’une mis­sion qua­si­ment mes­sia­nique. Trump semble main­te­nant imbu et convaincu de ce qui n’était qu’un slogan. Le slogan devien­dra vérité : Make America Great Again.

Le propre des popu­lismes est, d’ailleurs, la construc­tion d’un lien iden­ti­taire entre le leader et le peuple. Le mépris des oli­gar­chies, boucs émis­saires du mal­heur des exclus, est un ins­tru­ment de lien iden­ti­taire. Cela crée un rap­pro­che­ment avec ce que res­sent la popu­la­tion. Leader et popu­la­tion sont alors d’accord sur « qui sont les méchants ». Le leader popu­liste est alors la per­sonne forte, presque témé­raire, qui va lutter contre ce pou­voir occulte. Le fait qu’il fasse lui-même partie de l’oligarchie qu’il condamne ne semble pas empê­cher le mil­lion­naire Trump d’incarner, lit­té­ra­le­ment, le rejet des élites cor­rom­pues.

Ainsi, de l’espoir que le pré­sident amé­ri­cain a fait naître surgit éga­le­ment une forme de déni. On ferme les yeux sur les contra­dic­tions, car il s’est opéré un ren­ver­se­ment de signi­fi­ca­tion de la réa­lité : nous sommes passés du « je vous com­prends et je suis indi­gné par vos pro­blèmes » au « nous savons tous qui sont les cou­pables et nous allons agir ensemble ». On pivote du « vous êtes moi » au « je suis vous ». Comme il l’a dit lui-même lors de son inves­ti­ture : « ça va per­mettre au peuple de rede­ve­nir diri­geant de la nation ». Cette iden­ti­fi­ca­tion avec le peuple est une source de pou­voir excep­tion­nelle.

La pola­ri­sa­tion avec la presse trouve son uti­lité pré­ci­sé­ment dans le fait que cela permet au leader de démon­trer, quo­ti­dien­ne­ment, qu’il y a des oppo­sants. Chaque jour, il faut les com­battre, car ils ne com­prennent pas qu’ils font du mal au peuple.

Un pou­voir per­son­nel au-dessus de tout et tous 

Le leader popu­liste se situe au-dessus de la mêlée. Il est d’abord, comme Trump, un out­si­der de la poli­tique ou des partis. Ses façons excen­triques ren­forcent l’idée qu’il n’est pas comme les autres : il est excep­tion­nel ! Tout se centre sur sa per­sonne, aucune ins­ti­tu­tion n’est néces­saire pour vali­der son action ou sa parole, sur­tout pas un parti poli­tique. Cette légi­ti­mité excep­tion­nelle ne pro­vient pas que de la « vic­toire » élec­to­rale, mais aussi du fait qu’il arrive au pou­voir sans pro­gramme. Il a les mains libres et peut faire n’importe quoi. Personne n’ose aujourd’hui contre­car­rer Trump, d’autant plus qu’il est jugé « incon­trô­lable ».

Les popu­listes passent par-dessus les lois et les ins­ti­tu­tions, ce qui annonce bien des pro­blèmes dans le sys­tème très ins­ti­tu­tion­na­lisé des États-Unis. Le gendre de Trump ne devrait pas avoir le poste qu’il occupe à la Maison-Blanche ? Pas grave, on a inter­prété la loi en consé­quence. On ne peut trans­for­mer le « Obamacare » que par une loi ? Pas grave, on com­mence tout de même par décret. Ce n’est qu’un début. Pour garder le pou­voir de sa parole, le leader doit rem­plir ses pro­messes dès le com­men­ce­ment, par décret s’il le faut.

Ce n’est pas que le leader, c’est la société

Ces phé­no­mènes popu­listes ne se pro­duisent pas n’importe quand. Il ne suffit pas non plus qu’il y ait un illu­miné quel­conque pour que les gens le suivent. Il faut un contexte socioé­co­no­mique et poli­tique qui rende accep­tables et légi­times les pos­tures de rédemp­tion. En Amérique latine cela arrive plus fré­quem­ment parce que, jus­te­ment, il y a une forte inéga­lité sociale. Mais il y a éga­le­ment une condi­tion par­ti­cu­lière : des lais­sés-pour-compte qui ont conscience de leurs droits. En cela, le contexte état­su­nien est sem­blable. Les élec­teurs et les sui­veurs de Trump sont des mécon­tents du sys­tème qui veulent régler leurs comptes par l’intermédiaire d’un sau­veur.

Est-ce un phé­no­mène pas­sa­ger ? Qui sait, compte tenu des cycles rap­pro­chés de chan­ge­ment des condi­tions de vie et de tra­vail en raison de l’évolution des tech­no­lo­gies, peut-être que le phé­no­mène sera moins pas­sa­ger qu’on ne le pense. D’ici peu, ce sera au tour de l’intelligence arti­fi­cielle de mettre au chô­mage d’autres tra­vailleurs, des cols blancs cette fois-ci : ils iront gros­sir les rangs des mécon­tents. Ces nou­veaux lais­sés-pour-compte adhé­re­ront peut-être à de nou­veaux sau­veurs, tandis que les actions des gou­ver­ne­ments ren­forcent ce sys­tème d’enrichissement par la moder­ni­sa­tion tech­no­lo­gique.

Jorge León est pro­fes­seur invité en sciences poli­tiques à l’UQAM

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