ATTENTAT DE QUÉBEC

Le terreau fertile d’une extrême droite bien de chez nous

Par , Mis en ligne le 01 février 2017

Sous le choc de l’émotion quant au carac­tère indi­cible de la tra­gé­die, il nous faudra sans doute du temps pour rendre celle-ci intel­li­gible et sur­mon­ter la ten­ta­tion de la réduire trop faci­le­ment à une dérive patho­lo­gique décon­tex­tua­li­sée. Comment un enfant de bonne famille ayant grandi dans un pays dont l’identité fon­da­men­tale repose sur la « diver­sité » et la tolé­rance en vient-il à tirer sur d’innocentes vic­times dont le seul crime est de prier leur Dieu dans un temple censé les pro­té­ger contre l’horreur et la bêtise du monde ?

Pourquoi dans une société paci­fiée, des vio­lences imma­nentes aux logiques de guerre viennent-elles per­tur­ber le quo­ti­dien tran­quille et sans his­toire de masses d’individus pour les­quels les fron­tières du pré­sent et de l’immédiateté sont à la fois un gage de sécu­rité et de tra­jec­toires pai­sibles étran­gères aux grands cata­clysmes ? Enfin et sur­tout, que nous dit le crime sur celui-ci qui l’a commis et, plus lar­ge­ment, sur l’environnement social l’ayant rendu pos­sible ?

Toutes ces ques­tions ren­voient à plu­sieurs ordres d’explication dont la com­plexité dicte la pru­dence, exi­geant, pour en réflé­chir le sens, temps et espace. Sans pré­tendre répondre ici à une telle exi­gence, nous croyons néan­moins urgent de débattre d’un phé­no­mène rela­ti­ve­ment nou­veau chez nous, dont la par­ti­cu­la­rité est de servir de ferment idéo­lo­gique à des élé­ments fra­gi­li­sés par l’anomie et l’anonymat pour les­quels le spec­tacle d’une telle vio­lence agit comme mode cathar­tique de réa­li­sa­tion de soi. Si la haine est une construc­tion sociale et dis­cur­sive, il faudra bien se ques­tion­ner sur son ori­gine et ses vec­teurs.

Mystère Québec

Il y a un peu plus d’une décen­nie, cer­tains jour­na­listes s’interrogeaient sur le « mys­tère Québec » en consta­tant que notre capi­tale natio­nale, de bour­gade homo­gène qu’elle fut jadis s’était pro­gres­si­ve­ment mutée poli­ti­que­ment en une espèce de vivier conser­va­teur à l’intérieur duquel fleu­ris­sait une droite décom­plexée. Démagogique et xéno­phobe, une ver­sion bas de gamme de vieux cou­rants réac­tion­naires pré­sents aux États-Unis s’est radi­ca­li­sée au cours des der­nières années à la faveur de la montée d’un popu­lisme qui a su ins­tru­men­ta­li­ser les effets délé­tères des crises finan­cières sur le tissu social, l’incapacité congé­ni­tale des démo­cra­ties occi­den­tales à inté­grer les popu­la­tions de migrants et l’insécurité que génère le ter­ro­risme dji­ha­diste.

À Québec, cette droite tient le micro chaque jour sur les ondes d’obscures sta­tions de radio inon­dant son audi­toire des pires pré­ju­gés et de propos hai­neux des­ti­nés à pola­ri­ser les opi­nions et à cris­tal­li­ser les réflexes de rejet. Elle s’incarne dans des tri­buns sans enver­gure, néan­moins habiles à nour­rir la hargne et à cana­li­ser celle-ci vers les mêmes cibles héré­di­taires qui tiennent lieu de véri­tables lubies (le pauvre, l’étranger, le musul­man, l’homosexuel et l’intellectuel).

Il existe au sud de nos fron­tières une « Amérique pro­fonde » nour­rie depuis des lustres par des ani­ma­teurs et des chro­ni­queurs dont la stra­té­gie déli­bé­rée consiste à créer, pas à pas, un climat poli­tique où l’expression des extrêmes — une fois nor­ma­li­sée — vien­drait légi­ti­mer un « mode de gou­ver­nance » se repré­sen­tant la société de manière par­fai­te­ment mani­chéenne, bana­li­sant du même coup les mani­fes­ta­tions de rage des couches les plus dému­nies.

L’élection de Donald Trump à la pré­si­dence des États-Unis est un abou­tis­se­ment plus qu’un phé­no­mène de conjonc­ture. Comme l’ascension de l’extrême droite en Europe, sa vic­toire par­ti­cipe à conso­li­der ici même une droite sachant fort bien tirer parti de la liberté d’expression qui, de valeur car­di­nale des socié­tés modernes est deve­nue un dogme com­mode et sur­tout utile pour mas­quer des posi­tions qui n’ont plus rien de modé­rées.

Les démo­cra­ties contem­po­raines sont ainsi mena­cées, disons-le, par une parole fana­tique qui forge des iden­ti­tés et sert de ter­reau sus­cep­tible un jour ou l’autre de voir germer la bar­ba­rie. Nous ne résu­mons pas l’entièreté de ce drame au rôle des « radios-pou­belles » de la Vieille Capitale. Nous croyons cepen­dant qu’elles ont à assu­mer plus de res­pon­sa­bi­li­tés que ne le pré­tendent leurs pro­prié­taires, et qu’il est sou­hai­table que le CRTC en vienne en relire la défi­ni­tion de ce qu’est la pro­pa­gande hai­neuse et agisse en consé­quence. Il est éga­le­ment sou­hai­table que nos légis­la­teurs élar­gissent les hori­zons de la réflexion en tenant compte du fait que le lan­gage, comme l’analysait le phi­lo­sophe Jean-Pierre Faye (Langages tota­li­taires), n’est pas neutre et qu’à titre d’« acte per­for­ma­tif », des énon­cés peuvent en venir à cacher une réa­lité effec­tive.

Crédit photo : Annik MH de Carufel Le Devoir

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