L’écoféminisme

Les luttes pour l’écologie et le féminisme contiennent les clés de la dignité humaine et de la soutenabilité dans l’égalité

Par , Mis en ligne le 29 novembre 2011

Dans les pays fran­co­phones il y a peu de lit­té­ra­ture sur l’écoféminisme et le peu qui existe est l’écoféminisme spi­ri­tua­liste. D’autre part, l’écofémisme est vu avec beau­coup de méfiance, y com­pris dans les milieux éco­lo­gistes radi­caux. D’un côté, ils voient ce mou­ve­ment nais­sant comme un retour mys­tique à la terre et de l’autre ils ne par­tagent pas l’idée que par le simple fait d’être femme il y a une rela­tion plus directe et dif­fé­rente à la nature. Pour nous éclai­rer un peu, nous [soli­da­ri­téS, Suisse] avons inter­viewé Yayo Herrero, pro­fes­seur à l’Université Nationale d’Education à dis­tance de Madrid et co-coor­di­na­trice des Ecologistes en Action (Espagne).

Juan Tortosa – Qu’est-ce que l’écoféminisme et quelle est son histoire ?

Yayo Herrero – L’écoféminisme est un vaste mou­ve­ment de femmes né de la conscience de cette double pro­blé­ma­tique et de la convic­tion que les luttes, pour à la fois l’écologie et le fémi­nisme, contiennent les clés de la dignité humaine et de la sou­te­na­bi­lité dans l’égalité.

Dans les mou­ve­ments de défense de la terre il y a eu et il y a beau­coup de femmes. On connaît le rôle des femmes dans le mou­ve­ment Chipko de défense des forêts, dans le mou­ve­ment contre les bar­rages du fleuve Narmada en Inde, dans la lutte contre les rési­dus toxiques du Love Canal, à l’origine du mou­ve­ment pour la jus­tice de l’environnement aux Etats-Unis, comme celui de leur pré­sence dans les mou­ve­ments locaux de défense des terres com­mu­nales, dans la lutte pour l’espace public urbain ou pour des ali­ments sains. L’écologisme de beau­coup de femmes pauvres est un éco­lo­gisme de qui dépend direc­te­ment d’un envi­ron­ne­ment pro­tégé pour pou­voir vivre.

Au milieu du siècle passé le pre­mier éco­fé­mi­nisme a débattu des hié­rar­chies éta­blies par la pensée occi­den­tale et a reva­lo­risé les termes de la dicho­to­mie aupa­ra­vant dépré­ciés : femme et nature. La culture mas­cu­line a déclen­ché des guerres géno­ci­daires, la dévas­ta­tion et l’empoisonnement de ter­ri­toires, l’installation de gou­ver­ne­ments des­po­tiques. Les pre­mières éco­fé­mi­nistes dénon­cèrent les effets de la tech­nos­cience sur la santé des femmes et s’affrontèrent au mili­ta­risme et à la dégra­da­tion envi­ron­ne­men­tale. Elles com­pre­naient ceux-ci comme des mani­fes­ta­tions de la culture sexiste. Petra Kelly est une de leurs représentantes.

Après ce pre­mier éco­fé­mi­nisme, cri­tique de la mas­cu­li­nité, ont suivi d’autres pro­po­si­tions prin­ci­pa­le­ment venues du Sud. Celles-ci consi­dèrent les femmes comme por­teuses du res­pect de la vie. Elles accusent le « mal-déve­lop­pe­ment » occi­den­tal de pro­vo­quer la pau­vreté des femmes et des popu­la­tions indi­gènes, pre­mières vic­times de la des­truc­tion de la nature. C’est peut-être l’écoféminisme le plus connu. Dans ce vaste mou­ve­ment nous trou­vons : Vandana Shiva, Maria Mies et Ivone Guevara.

Dépassant l’essentialisme de ces posi­tions, d’autres éco­fé­mi­nistes construc­ti­vistes (Bina Agarwal, Val Plumwood) voient dans l’interaction avec l’environnement l’origine de cette conscience éco­lo­giste par­ti­cu­lière des femmes. C’est la divi­sion sexuelle du tra­vail, la dis­tri­bu­tion du pou­voir et la pro­priété qui ont soumis les femmes et la nature à laquelle nous appar­te­nons toutes et tous. Les dicho­to­mies réduc­tion­nistes de notre culture occi­den­tale doivent être rom­pues pour construire une convi­via­lité plus res­pec­tueuse et plus libre.

Le mou­ve­ment fémi­niste a vu dans l’écoféminisme un danger pos­sible, étant donné le mau­vais usage his­to­rique que le patriar­cat a fait des liens entre femmes et nature. Puisque le danger existe, il convient de le déli­mi­ter. Il ne s’agit pas de glo­ri­fier la vie inté­rieure comme fémi­nine, d’enfermer à nou­veau les femmes dans un espace repro­duc­tif, en leur refu­sant l’accès à la culture, ni de les rendre res­pon­sables, s’il leur manque des occu­pa­tions, de l’énorme tâche de sauver la pla­nète et la vie. Il s’agit de dévoi­ler la sou­mis­sion, de signa­ler les res­pon­sa­bi­li­tés et de co-res­pon­sa­bi­li­ser les hommes et les femmes dans le tra­vail de la survie.

Existe-t-il un éco­fé­mi­nisme anti­ca­pi­ta­liste et cherche-t-il la conver­gence avec d’autres sec­teurs sociaux anti­sys­tème ? Tout projet éman­ci­pa­teur doit-il inté­grer ce concept ? Quels sont les élé­ments prin­ci­paux de cet écoféminisme ?

La notion de tra­vail qui avait cours dans les socié­tés pré-indus­trielles cor­res­pon­dait à l’idée d’une acti­vité qui se dérou­lait de manière conti­nue et qui était partie inté­grante de la nature humaine. Cependant, il y a approxi­ma­ti­ve­ment deux siècles, surgit une nou­velle concep­tion forgée à partir du mythe de la pro­duc­tion et de la crois­sance, qui réduit l’ample vision anté­rieure au domaine de la pro­duc­tion indus­trielle salariée.

Cette réduc­tion du large concept du tra­vail à la seule sphère de l’emploi rému­néré occulte le fait que pour que la société et le sys­tème socio-éco­no­mique se main­tiennent, la réa­li­sa­tion d’une longue liste de tâches asso­ciées à la repro­duc­tion humaine est indis­pen­sable : la prise en charge des enfants, l’attention aux per­sonnes âgées, la satis­fac­tion des besoins de base, la pro­mo­tion de la santé, le sou­tien émo­tion­nel, l’encouragement à la par­ti­ci­pa­tion sociale…Il s’agit en défi­ni­tive d’ une quan­tité énorme de temps de tra­vail dont la fina­lité est d’assurer la satis­fac­tion des besoins humains et le bien-être des per­sonnes et qui du fait de la divi­sion sexuelle du tra­vail impo­sée par l’idéologie patriar­cale retombe majo­ri­tai­re­ment sur les femmes au sein du foyer.

Les éco­no­mistes clas­siques, même s’ils ne concèdent aucune valeur éco­no­mique à cet effort, ont au moins reconnu l’importance du tra­vail domes­tique fami­lial, et ont défini le salaire comme coût de repro­duc­tion his­to­rique de la classe tra­vailleuse. Ils ten­daient à recon­naître la valeur du tra­vail domes­tique sans pour autant l’incorporer dans les cadres ana­ly­tiques de la science économique.

Cette contra­dic­tion dis­pa­raît presque com­plè­te­ment avec l’économie néo-clas­sique qui ins­ti­tu­tion­na­lise défi­ni­ti­ve­ment la sépa­ra­tion entre l’espace public et privé, entre la pro­duc­tion mar­chande et la pro­duc­tion domes­tique, mar­gi­na­li­sant et occul­tant cette der­nière. C’est cette ségré­ga­tion des rôles qui permit aux hommes de s’occuper à temps plein du tra­vail mar­chand sans les contraintes que consti­tuent les tâches liées aux soins des per­sonnes et de la famille ou à l’entretien des condi­tions d’hygiène du foyer. Ainsi s’est imposé une défi­ni­tion de l’économique qui ne s’occupe pas de la divi­sion sexuelle du tra­vail et ne recon­naît pas le rôle cru­cial du tra­vail domes­tique dans la repro­duc­tion du sys­tème capitaliste.

Cependant, bien que les tra­vaux de soins soient fré­quem­ment consi­dé­rés comme des tra­vaux sépa­rés de l’environnement pro­duc­tif, ils assurent la pro­duc­tion d’une « matière pre­mière » essen­tielle pour le pro­ces­sus éco­no­mique conven­tion­nel : la force de travail.

Le sys­tème capi­ta­liste est dans l’impossibilité, dans le cadre de ses propres rap­ports de pro­duc­tion, de repro­duire la force de tra­vail dont il a besoin. La repro­duc­tion quo­ti­dienne, mais sur­tout géné­ra­tion­nelle, demande une quan­tité énorme de temps et d’énergie que le sys­tème serait dans l’impossibilité de rému­né­rer. Les pro­ces­sus d’éducation, de socia­li­sa­tion et d’attention aux per­sonnes âgées sont com­plexes et impliquent des affects et des émo­tions qui per­mettent à cha­cune et chacun de se déve­lop­per dans une cer­taine sécurité.

La pensée éco­fé­mi­niste anti­ca­pi­ta­liste défend l’idée que le sys­tème socio-éco­no­mique a la forme d’un ice­berg. Le marché en est la partie flot­tante et visible. Sous la sur­face, avec une masse bien plus impor­tante, se trouve le tra­vail de main­tien de la vie. Ces deux par­ties de l’iceberg sont bien dif­fé­ren­ciées. La prin­ci­pale est dis­si­mu­lée à la vue mais les deux forment une unité indi­vi­sible. Sur la glace immer­gée du tra­vail domes­tique et de la régé­né­ra­tion des sys­tèmes natu­rels, s’appuie et repose le bloc de l’emploi sala­rié de l’économie conven­tion­nelle. L’invisibilité de la sphère cen­trée sur la satis­fac­tion des besoins de base et du bien-être et qui absorbe les ten­sions, est indis­pen­sable au main­tien à flot du système.

On peut dire qu’il existe une contra­dic­tion pro­fonde entre le pro­ces­sus de repro­duc­tion natu­relle et sociale et le pro­ces­sus d’accumulation du capital.

Si dans l’économie la repro­duc­tion sociale et de main­tien de la vie pri­maient, l’activité serait diri­gée vers la pro­duc­tion directe de biens d’usage et non d’échange, et le bien-être serait une fin en soi.

Prioriser les deux logiques en même temps est impos­sible. Il faut donc en choi­sir une des deux. Etant donné que les mar­chés n’ont pas pour objec­tif prin­ci­pal de satis­faire les besoins humains, il n’y a aucun sens à ce que ceux-ci se conver­tissent en centre pri­vi­lé­gié de l’organisation sociale.

L’obtention de béné­fices et la crois­sance éco­no­mique ne doivent plus condi­tion­ner la dis­tri­bu­tion du temps, l’organisation de l’espace et les dif­fé­rentes acti­vi­tés humaines. Pour construire des socié­tés basées sur le bien-être, il est néces­saire de les arti­cu­ler autour de la repro­duc­tion sociale et de la satis­fac­tion des besoins sans amoin­drir l’importance de la base bio­phy­sique qui permet à notre espèce d’être en vie.

Les visions hété­ro­doxes de l’économie ont beau­coup à appor­ter au moment de recon­fi­gu­rer la science éco­no­mique. L’économie éco­lo­gique nous démontre qu’une bonne partie de l’activité éco­no­mique est nocive pour la vie, qu’elle consomme des quan­ti­tés impor­tantes de res­sources sans géné­rer de bien-être, et qu’elle crée même du mal-être. L’économie fémi­niste ren­verse la caté­go­rie du tra­vail et remet au centre l’activité his­to­ri­que­ment mépri­sée et sous-éva­luée des femmes, acti­vité qui est pour­tant le socle de la vie quo­ti­dienne. Avec d’autres sec­teurs de l’économie cri­tique, ces dif­fé­rentes visions et approches sont indis­pen­sables pour construire un nou­veau modèle.

Nous recon­naître comme des êtres vul­né­rables ayant besoin de l’attention d’autres per­sonnes au cours de notre cycle de vie permet de redé­fi­nir et de com­plé­ter la notion de conflit capi­tal-tra­vail et d’affirmer que ce conflit va au-delà de la seule ten­sion capi­tal-tra­vail sala­rié et reflète une ten­sion entre le capi­tal et l’ensemble des tra­vaux, ceux qui sont payés et ceux qui sont effec­tués gratuitement.

Rappelons-nous éga­le­ment que, dans une pers­pec­tive éco­lo­gique, la contra­dic­tion fon­da­men­tale qui existe entre le méta­bo­lisme éco­no­mique actuel et la dura­bi­lité de la bio­sphère fait res­sor­tir une impor­tante syner­gie entre les visions éco­lo­gistes et fémi­nistes. La pers­pec­tive éco­lo­gique démontre l’impossibilité phy­sique de la société de crois­sance. Le fémi­nisme rend pal­pable ce conflit dans le quo­ti­dien de nos vies et dénonce la logique de l’accumulation et de la crois­sance comme étant une logique patriar­cale et andro­cen­trique. La ten­sion inso­luble et radi­cale (à la racine) qui existe entre le sys­tème éco­no­mique capi­ta­liste et la sou­te­na­bi­lité de la vie humaine démontre, en réa­lité, une oppo­si­tion essen­tielle entre le capi­tal et la vie.

Placer la satis­fac­tion des besoins de base et le bien-être dans des condi­tions d’égalité, comme objec­tif de la société et du pro­ces­sus éco­no­mique, repré­sente un impor­tant chan­ge­ment de pers­pec­tives. Cela situe la satis­fac­tion des besoins qui per­mettent aux indi­vi­dus de gran­dir, de se déve­lop­per et de vivre digne­ment, tout comme le tra­vail et les pro­duc­tions socia­le­ment néces­saires à cela, comme un axe struc­tu­rant de la société et par consé­quent des ana­lyses. Dans cette nou­velle pers­pec­tive, les femmes ne sont pas des per­sonnes secon­daires, ni dépen­dantes, mais des per­sonnes actives, actrices de leur propre his­toire, créa­trices de cultures et de valeurs du tra­vail dif­fé­rentes de celles du modèle capi­ta­liste et patriarcal.

Propos recueille par Juan Tortosa


* Interview à paraître en Suisse dans le pro­chain numéro de « solidaritéS ».

* Traduction de l’interview de Yayo Herrero

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