Crise systémique du capitalisme des marchés financiers : scénarios, conflits, projets concurrents

Par Mis en ligne le 04 décembre 2011

Observation préliminaire

Alors que l’on vient à peine d’annoncer la pré­sence d’une « relance de grande enver­gure », les élites domi­nantes doivent déjà renon­cer à leurs vacances bien méri­tées ! Toute « solu­tion », à peine éla­bo­rée et annon­cée, des­ti­née à résoudre la récente crise, tombe en désué­tude quelques jours ou quelques semaines plus tard. On ne constate pas d’accalmie, ni sur les mar­chés, ni chez les citoyens frap­pés par la crise. La désta­bi­li­sa­tion émerge simul­ta­né­ment de l’économie et de la société. La simul­ta­néité entre les évè­ne­ments que consti­tuent les ten­ta­tives fébriles d’imposer de nou­veaux pro­grammes d’économies en Italie et en France, les pro­tes­ta­tions contre les mesures d’austérité en Angleterre, la famine en Afrique de l’Est et la contro­verse inter­mi­nable au sujet de Stuttgart 21, n’est pas le fruit du hasard. Après le désa­veu géné­ra­lisé du néo­li­bé­ra­lisme en 2008, la sus­pi­cion envers le capi­ta­lisme qui s’étend jusqu’aux rubriques lit­té­raires de la bour­geoi­sie, le trai­te­ment actuel de la crise n’a pas affai­bli les frac­tions néo­li­bé­rales, mais les a plutôt ren­for­cées. En effet, le trai­te­ment appli­qué jusqu’alors à la crise a eu pour effet de sta­bi­li­ser le néo­li­bé­ra­lisme, de le placer d’autorité sur un nou­veau socle, lequel est instable et conflic­tuel. D’autres solu­tions plus réfor­ma­trices en matière sociale et éco­lo­gique ont été tout d’abord exclues. Cet état des choses place les dif­fé­rents groupes de la gauche devant des défis tota­le­ment nou­veaux. Au cours de l’été, l’Institut d’analyse des socié­tés de la Fondation Rosa Luxemburg a éla­boré une ana­lyse appro­fon­die de ces évo­lu­tions. Le pré­sent article est une ver­sion très abré­gée de ce docu­ment.

Thèse 1 : La crise actuelle est une crise du régime d’accumulation et du mode de régu­la­tion du capi­ta­lisme néo­li­bé­ral basé sur les mar­chés finan­ciers.

Toutes les ten­ta­tives de conti­nuer sans rien chan­ger échouent actuel­le­ment, malgré l’art consommé des élites domi­nantes à trai­ter les crises – dont elles ont fait preuve en 2008 et 2009. La cause de cela réside dans les propres limites du capi­ta­lisme finan­cier. Son accu­mu­la­tion est lar­ge­ment tri­bu­taire de la finance. La recherche de nou­velles pos­si­bi­li­tés de valo­ri­sa­tions et l’affinement constant des ins­tru­ments finan­ciers n’ont pas pu empê­cher que, sous l’effet pro­pul­sif d’une redis­tri­bu­tion vers le haut, des sommes de plus en plus impor­tantes s’accumulent en l’absence de toutes pos­si­bi­li­tés de valo­ri­sa­tion. Les inves­tis­se­ments finan­ciers parais­saient plus por­teurs de pro­fits et, de ce fait, ont sti­mulé la spé­cu­la­tion – laquelle a entraîné la for­ma­tion de bulles dans l’immobilier, le crédit, les actions bour­sières et les pro­duits tech­no­lo­giques.

La situa­tion stra­té­gique à long terme est mar­quée par le fait que, placée à l’intérieur d’une crise sys­té­mique du capi­ta­lisme finan­cier néo­li­bé­ral, la gauche doit agir. Il en résulte qu’à nou­veau, et pour la pre­mière fois depuis long­temps, des déci­sions sur l’orientation – venant d’en haut et aussi d’en bas sont à l’ordre du jour.

Thèse 2 : La période la plus récente de la crise sys­té­mique est carac­té­ri­sée par la contra­dic­tion non réso­lue entre d’une part les limites du capi­ta­lisme néo­li­bé­ral finan­cier et d’autre part les ten­ta­tives achar­nées faites pour le sta­bi­li­ser.

L’hypothèse de base de l’Institut d’analyse des socié­tés, à savoir que la crise éco­no­mique et finan­cière de 2007/2009 fait partie de la crise sys­té­mique du capi­ta­lisme néo­li­bé­ral finan­cier, s’est confir­mée. Une telle crise est mar­quée par le fait que le régime d’accumulation en vigueur jusqu’alors a atteint ses limites et qu’une sécu­ri­sa­tion stable n’est pas pos­sible sans la restruc­tu­ra­tion fon­da­men­tale du mode de régu­la­tion. À cause des dif­fi­cul­tés inhé­rentes à une telle restruc­tu­ra­tion une crise sys­té­mique se met en place, sous la forme d’un cycle com­posé d’une chaîne de crises éco­no­miques, sociales et poli­tiques, plus ou moins impor­tantes. Dans cha­cune de ces crises par­tielles des stra­té­gies contra­dic­toires s’entrechoquent. Des solu­tions ad hoc et des approches à long terme sont expé­ri­men­tées et com­bi­nées. Au cours de la pre­mière vague de la crise en 2008/2009 se sont accu­mu­lés les élé­ments d’une deuxième crise plus grave.

Thèse 3 : La pre­mière vague du trai­te­ment de la crise a sta­bi­lisé et aggravé les dés­équi­libres.

La pre­mière vague du trai­te­ment de la crise a été mar­quée par des élé­ments for­te­ment (néo) cor­po­ra­tistes, une coopé­ra­tion inter­na­tio­nale rela­ti­ve­ment étroite et un inter­ven­tion­nisme d’État. L’objectif était d’obtenir à tout prix une sta­bi­li­sa­tion à court terme. En Allemagne et dans beau­coup d’autres pays, la phase brève, cor­po­ra­tiste, a été mar­quée par la com­bi­nai­son entre l’incitation de la demande (prime à la casse), la sécu­ri­sa­tion de cer­tains emplois (régu­la­tion du tra­vail de courte durée) et le ren­for­ce­ment du sec­teur finan­cier et pro­duc­tif. La posi­tion déter­mi­nante des mar­chés finan­ciers n’a pas été affec­tée ; les agences de nota­tion et le FMI ont repris le pou­voir. Dans le même temps, le gou­ver­ne­ment alle­mand est devenu le plus impor­tant centre et agent de la « conso­li­da­tion » néo­li­bé­rale au sein de l’UE. Dans toute l’Europe des poli­tiques d’austérité sont impo­sées – un néo­li­bé­ra­lisme auto­ri­taire. Dans la crise, les rap­ports de force se sont à nou­veau dépla­cés net­te­ment en faveur des sup­ports du capi­ta­lisme finan­cier. En outre, c’est pré­ci­sé­ment dans l’Union euro­péenne que sont ren­for­cées les contraintes ins­ti­tu­tion­nelles inhé­rentes à une poli­tique néo­li­bé­rale.

Thèse 4 : Les « gagnants et les per­dants » régio­naux de la crise font partie d’un même ensemble.

La pre­mière crise dans la crise et la pre­mière vague de trai­te­ment de la crise ont des consé­quences très dif­fé­rentes selon les pays. Les pays qui doivent leur crois­sance des années pas­sées en grande partie à l’endettement et à la spé­cu­la­tion sont par­ti­cu­liè­re­ment tou­chés. En font partie les États-Unis et, dans l’Union euro­péenne, sur­tout l’Espagne, l’Irlande, la Grèce, etc. En revanche et à l’inverse, les pays et régions qui, par l’expansion de leurs capa­ci­tés expor­ta­trices, sont deve­nus les créan­ciers au plan mon­dial et euro­péen du capi­ta­lisme de dettes (la Chine, l’Allemagne, le Japon, la Suisse, une série de pays émer­gents) sont les « gagnants » rela­tifs ; mais leurs gains se main­tiennent ou chutent en fonc­tion de la sta­bi­lité des « per­dants ». Ainsi la relance de l’Allemagne dépend de toute évi­dence de la sécu­ri­sa­tion de la demande dans la zone Euro, aux États-Unis et en Chine. Parallèlement, ces « gains » actuels per­mettent de faire bais­ser le taux de chô­mage (offi­ciel).

On a vu appa­raître de fortes contra­dic­tions intra-euro­péennes que, jusqu’à pré­sent, la gauche n’est pas en mesure de trai­ter de manière soli­daire.

Thèse 5 : La deuxième vague de trai­te­ment de la crise conduit à la res­tau­ra­tion du néo­li­bé­ra­lisme par des moyens auto­ri­taires et à une inté­gra­tion néo­li­bé­rale plus pous­sée de l’Union euro­péenne.

En Europe, les mar­chés finan­ciers, le FMI et le gou­ver­ne­ment Merkel (en commun et en accord avec les gou­ver­ne­ments scan­di­naves, néer­lan­dais et autri­chien) misent sur une radi­ca­li­sa­tion des mesures poli­tiques d’austérité, donc sur des coupes dras­tiques et, sur­tout, des pri­va­tions très éten­dues. Lorsque des mesures ten­dant à amé­lio­rer les recettes y sont conte­nues, il s’agit sur­tout d’augmentations de la TVA. Elles ont eu pour effet de sus­ci­ter de nom­breuses pro­tes­ta­tions, allant de la Grèce à l’Espagne et jusqu’en Grande-Bretagne, qui tou­te­fois sont res­tées sans résul­tats concrets jusqu’à pré­sent.

Ceci étant, pour le Gouvernement fédé­ral, l’implication de l’UE n’est même plus une valeur en soi : elle est la condi­tion préa­lable à une nou­velle sta­ture mon­diale de l’Allemagne s’appuyant sur sa forte posi­tion dans le com­merce pla­né­taire ou, en d’autres termes, la domi­na­tion de l’Allemagne au sein de l’UE est la base de son expan­sion dans le com­merce mon­dial. Lorsque les prin­cipes néo­li­bé­raux sont en crise, le cham­pion de l’export devient leur pro­tec­teur.

La gauche est confron­tée à la puis­sance ren­for­cée et à la dan­ge­ro­sité du néo­li­bé­ra­lisme et a besoin de son propre projet auto­nome pour une inté­gra­tion euro­péenne alter­na­tive.

Thèse 6 : L’insécurité va gran­dir – y com­pris pour le modèle alle­mand, expor­ta­teur. Différents scé­na­rios de la crise sys­té­mique sont pos­sibles : assez pro­ba­ble­ment ils pren­dront la forme d’une suite de crises par­tielles, mais peut-être aussi celle d’effondrements de par­ties du sys­tème.

Le succès immé­diat des poli­tiques néo­li­bé­rales de crise a tissé la nasse de la nou­velle crise actuelle.

Dans cette situa­tion on doit s’attendre à l’un des trois scé­na­rios éco­no­miques sui­vants :

a. Il est pos­sible que la demande mon­diale, malgré un recul, ne souffre pas d’un effon­dre­ment pro­fond. Dans ce cas, les succès alle­mands à l’exportation pour­ront conti­nuer, à une échelle plus réduite, d’assurer la crois­sance en Allemagne sans néces­si­ter un chan­ge­ment de modèle. Si besoin est, des évo­lu­tions modestes et gra­duelles en vue d’un tour­nant éner­gé­tique et d’une moder­ni­sa­tion éco­lo­gique seront enga­gées.

b. On peut aussi ima­gi­ner que la conjonc­ture stagne (allant jusqu’à la stag­fla­tion) et que se sta­bi­lise une ten­dance à long terme vers une crois­sance nulle. Cela entraî­ne­rait, pour sécu­ri­ser les sys­tèmes sociaux et les bud­gets éta­tiques, d’une part des conflits très durs affec­tant la redis­tri­bu­tion (sur les impôts, les pres­ta­tions sociales, les salaires et les condi­tions de tra­vail) et d’autre part l’application de mesures éco­lo­giques.

c. Nous esti­mons qu’il est rela­ti­ve­ment pro­bable, vu les dés­équi­libres mul­tiples et la sur­ac­cu­mu­la­tion finan­cière en cours de réta­blis­se­ment, qu’il se pro­duise un autre crash éco­no­mique et finan­cier de grande ampleur. Les grandes crises et les trans­for­ma­tions res­pec­tives, à l’intérieur du capi­ta­lisme, connaissent une suc­ces­sion de rup­tures et s’étendent sur des années.

La gauche doit s’adapter à une situa­tion de grande insé­cu­rité, à des attaques sévères et à la répres­sion et se pré­pa­rer à des chan­ge­ments rapides de pos­ture tac­tique.

Thèse 7 : La crise actuelle pré­sente quatre dimen­sions fon­da­men­tales ; elle concerne la cohé­sion sociale, la repro­duc­tion des bases sociales et natu­relles de la vie, l’exercice du pou­voir et la garan­tie de la sécu­rité.

Une crise de l’intégration : Premièrement, le pou­voir d’intégration des pays, des régions et aussi de la société mon­diale a dimi­nué de manière dras­tique. L’inégalité et l’injustice, ainsi que la divi­sion et l’exclusion sub­mergent les socié­tés. Au lieu d’appliquer les prin­cipes les plus élé­men­taires de coopé­ra­tion soli­daire, on accorde la pri­mauté à la concur­rence entre les lieux de pro­duc­tion et d’extraction des res­sources, ainsi qu’à la pola­ri­sa­tion cultu­relle et sociale. Les groupes situés aux éche­lons les plus bas de la société mon­diale et des socié­tés natio­nales se voient lar­gués, sans espoir.

Crise de la repro­duc­tion : Deuxièmement, l’accumulation des for­tunes explose, mais l’investissement dans les fon­de­ments sociaux, cultu­rels et natu­rels n’a pas suivi. Il s’agit d’une crise qui affecte la société et aussi la nature. La raré­fac­tion des res­sources et la pol­lu­tion de l’atmosphère par des gaz nocifs pour le climat pré­sentent désor­mais un carac­tère irré­ver­sible. Le cycle crois­sance / exploi­ta­tion des res­sources / maxi­mi­sa­tion de la consom­ma­tion reste indemne de toute rup­ture.

Crise de la légi­ti­mité et de la démo­cra­tie : La brèche entre la société et les ins­ti­tu­tions éta­blies s’élargit constam­ment. Il devient visible que ces der­nières sont cor­rom­pues, au ser­vice d’intérêts mino­ri­taires des pri­vi­lé­giés et des domi­nants, dys­fonc­tion­nelles, nocives ou sim­ple­ment inaptes à satis­faire les besoins réels de grandes par­ties de la popu­la­tion. Cela concerne aussi la gauche ins­ti­tu­tion­na­li­sée. Au-delà de cer­tains objec­tifs très limi­tés, les syn­di­cats et les partis de gauche ne sont guère perçus comme déten­teurs d’un pou­voir social et acteurs d’une restruc­tu­ra­tion soli­daire. C’est la raison pour laquelle sur­gissent des mou­ve­ments pro­tes­ta­taires qui sont à peine, voire pas du tout, liés à la gauche ins­ti­tu­tion­na­li­sée et qu’une nou­velle droite, ancrée dans la société, est en nette pro­gres­sion.

Crise de la sécu­rité : Dans ce contexte, ce qui décline est en partie la capa­cité et en partie l’intérêt à choi­sir des formes citoyennes pour résoudre les conflits. D’une part ces formes sont jugées inef­fi­caces, d’autre part la nature anta­go­niste des conflits est jugée rele­ver du fon­da­men­ta­lisme (au plan inter­na­tio­nal et de plus en plus à l’intérieur même des socié­tés), comme étant une « lutte entre les cultures ». Une poli­tique exté­rieure inter­ven­tion­niste, des stra­té­gies mon­diales pour sécu­ri­ser des sphères d’influence et un arme­ment massif de cer­tains mou­ve­ments (anti-)terroristes et de cer­tains gangs régio­naux, telle est la pre­mière face de la médaille. L’autre face est consti­tuée par la sur­veillance interne de la société (d’ordre éta­tique et aussi privé), par le déve­lop­pe­ment de formes répres­sives du contrôle des citoyens et la (contre-)violence.

Thèse 8 : On va assis­ter à une mul­ti­pli­ca­tion des conflits.

On doit s’attendre à ce que la crise conti­nue d’enfler et que d’autres paquets de sau­ve­tage pesant des mil­liards et des coupes sociales viennent mar­quer le climat poli­tique en Europe (et aux États-Unis). En cas de nou­velle crise éco­no­mique et finan­cière, on peut se deman­der si les États impli­qués réus­si­ront un fois encore à mobi­li­ser plu­sieurs mil­liards de dol­lars ou d’euros pour empê­cher une dépres­sion. Une réac­ti­va­tion des conflits autour d’une nou­velle régu­la­tion des mar­chés finan­ciers et des coûts de la crise semble inévi­table.

Thèse 9 : Les domi­nants ten­te­ront de trai­ter la crise de manière stra­té­gique. Pour ce faire, quatre concepts dif­fé­rents sont en concur­rence : celui du néo­li­bé­ra­lisme auto­ri­taire ren­forcé, celui du capi­ta­lisme vert, celui de la nou­velle droite et celui du New Deal vert.

Ceux qui exercent le véri­table « mana­ge­ment » de la crise agissent, à l’intérieur du cadre néo­li­bé­ral, en fonc­tion de chaque situa­tion, des pou­voirs en pré­sence et de la rapi­dité des solu­tions envi­sa­gées. Etant donné que les causes de la crise per­sistent, mais que la capa­cité à lui appli­quer un trai­te­ment cor­po­ra­tiste, financé par l’endettement des États, se trouve net­te­ment affai­blie, il faut sup­po­ser que, à moyen terme, la stra­té­gie du néo­li­bé­ra­lisme auto­ri­taire sera mise en ques­tion à l’intérieur du bloc domi­nant, ainsi qu’à l’extérieur (par la société civile, les syn­di­cats, les mou­ve­ments sociaux). Dans la mesure où les tri­pa­touillages habi­tuels ne seraient pas cou­ron­nés de succès, l’option la plus pro­bable sera ou bien de com­bi­ner plus étroi­te­ment le néo­li­bé­ra­lisme auto­ri­taire et la nou­velle droite ou bien de moder­ni­ser le capi­ta­lisme vert. Les deux voies peuvent s’appuyer alter­na­ti­ve­ment l’une sur l’autre.

Stratégie du néolibéralisme autoritaire (poursuite de l’orientation sur une base inchangée)

Les cercles domi­nants tentent actuel­le­ment de réduire les menaces d’instabilité à l’intérieur des struc­tures exis­tantes. Il s’agit d’une res­tau­ra­tion d’un néo­li­bé­ra­lisme auto­ri­taire qui, pour s’opposer à la crise (comme lors des grandes crises anté­rieures), a recours à une inten­si­fi­ca­tion des anciens méca­nismes de régu­la­tion : finan­cia­ri­sa­tion, mesures auto­ri­taires de res­tric­tion, pri­va­ti­sa­tion, flexi­bi­li­sa­tion, pré­ca­ri­sa­tion, dé-démo­cra­ti­sa­tion. Il est vrai qu’en Allemagne cer­taines pres­ta­tions sociales essen­tielles sont main­te­nues ; tou­te­fois elles sont accor­dées de manière encore plus sélec­tive et répres­sive. Combinées à des amé­lio­ra­tions sociales, par­tielles et mar­gi­nales et à des décla­ra­tions sym­bo­liques de recon­nais­sance, la contrainte appa­raît plus ouver­te­ment der­rière le consen­sus défaillant. Au plan inter­na­tio­nal, c’est une poli­tique de classe qui est mise en œuvre en faveur des for­tu­nés et des groupes trans­na­tio­naux orien­tés vers l’exportation. Le modèle à suivre est celui du marché libre mon­dial et de l’individu agis­sant en entre­pre­neur de sa propre force de tra­vail et de sa propre sub­sis­tance. Pour autant que la conjonc­ture le permet, dans cer­tains pays des conces­sions sont faites, même au plan social, tandis que dans d’autres la popu­la­tion est confron­tée à des réduc­tions des avan­tages sociaux d’une ampleur incon­nue jusqu’alors.

Le point fort de cette stra­té­gie de pour­suite de l’orientation sur une base inchan­gée est son pro­fond ancrage dans les élites poli­tiques et éco­no­miques au pou­voir et dans les appa­reils idéo­lo­giques et les ins­ti­tu­tions. Aussi long­temps que le pou­voir régnant lui-même n’est pas direc­te­ment menacé, cette posi­tion ne fera l’objet d’aucune attaque sérieuse issue du bloc au pou­voir lui-même. C’est la raison pour laquelle domine un tri­pa­touillage qui doit faire de plus en plus appel à des moyens auto­ri­taires et répres­sifs.

Le point faible de cette stra­té­gie est, pre­miè­re­ment, le fait qu’elle est obli­gée de modé­rer de manière très pré­cise – au moins par­tiel­le­ment – la force de pro­pul­sion du régime d’accumulation activé par les mar­chés finan­ciers. Elle est inca­pable de faire sérieu­se­ment appel à d’autres res­sources, ni au moyen d’une aug­men­ta­tion impor­tante de l’endettement des États, ni au moyen d’un endet­te­ment des classes infé­rieures de la société. Et deuxiè­me­ment, le fait qu’elle n’a pas de base de masse stable, car elle a de moins en moins à offrir à des cercles de plus en plus larges de la popu­la­tion. C’est pour­quoi beau­coup de gens se tournent vers la nou­velle droite.

La nouvelle droite (poursuite de l’orientation sur une base rétrécie)

Aux États-Unis et dans beau­coup de pays de l’Union euro­péenne se consti­tue une nou­velle droite qui se saisit des inté­rêts et des valeurs (per­for­mance, ordre, recon­nais­sance) des couches moyennes mena­cées, com­po­sées de sala­riés et tra­vailleurs indé­pen­dants. Elle les intègre dans un projet de défense de leurs avan­tages indi­vi­duels, de leur propre ter­ri­toire, de leur propre culture, sur la base du néo­li­bé­ra­lisme. La par­ti­ci­pa­tion à ce projet est pro­po­sée aux groupes domi­nés. Dans le même temps, les droits civiques et les droits de l’Homme sont res­treints et tota­le­ment refu­sés à cer­tains membres de la société (aux « illé­gaux », « cri­mi­nels », « ter­ro­ristes, « isla­mistes », etc.) ; la déci­vi­li­sa­tion se déve­loppe. On par­vient à la construc­tion de « socié­tés for­te­resses » pré­sen­tant des élé­ments tota­li­taires. Ségrégations et exclu­sions à l’intérieur de la société et, à l’égard de l’extérieur, concen­tra­tion sur des « inté­rêts natio­naux » à court terme – une com­bi­nai­son sélec­tive entre pro­tec­tion­nisme et libre cir­cu­la­tion des capi­taux sont les élé­ments de ce projet.

Dans l’UE, la pour­suite de cette stra­té­gie divi­se­rait l’Europe en deux, un centre et une péri­phé­rie. L’étanchéité des fron­tières exté­rieures devien­drait encore plus dras­tique. Cette stra­té­gie assure la pré­sence d’une base de masse dans les centres des élites du capi­ta­lisme finan­cier et, sur­tout, permet de ren­for­cer leurs propres posi­tions de pou­voir régio­nal. Mais cela s’effectuerait sur une base limi­tée, voire même rétré­cie, et n’ouvrirait pas de nou­veaux ter­rains à l’accumulation. En revanche, cela pour­rait ouvrir la voie de tran­si­tion vers un « capi­ta­lisme vert ».

Le « capitalisme vert » (changement d’orientation sur une base modifiée)

Depuis long­temps déjà, la moder­ni­sa­tion éco­lo­gique et le déve­lop­pe­ment des éner­gies renou­ve­lables font partie des options en faveur du renou­vel­le­ment des bases tech­no­lo­giques et de l’accès à de nou­velles sources d’accumulation. La révo­lu­tion infor­ma­tion­nelle et com­mu­ni­ca­tion­nelle, ainsi que celle des trans­ports au cours des trente der­nières années, doit être accom­pa­gnée d’une révo­lu­tion de la pro­duc­tion éner­gé­tique et des bases maté­rielles. Les bases capi­ta­listes et bour­geoises de la société conti­nuent d’évoluer (« se révo­lu­tion­ner ») et en même temps les struc­tures de domi­na­tion sont main­te­nues. Les domi­nés res­tent dans une large mesure des objets pas­sifs de cette évo­lu­tion. Certains inté­rêts pré­dé­ter­mi­nés sont inté­grés dans le bloc domi­nant. Certaines par­ties des groupes qui dirigent les mou­ve­ments pro­tes­ta­taires y sont incor­po­rées.

Une telle stra­té­gie exige une modi­fi­ca­tion du mode de régu­la­tion. L’élargissement massif de l’accumulation dans les domaines concer­nés par une moder­ni­sa­tion éco­lo­gique n’est pos­sible que si cela implique des pro­jets poli­tiques contrai­gnants et réa­li­sables, si des pro­grammes pro­mo­tion­nels et d’investissement créent des inci­ta­tions et offrent de la sécu­rité, et si, dans ces domaines, on sus­cite une demande ciblée. Des élé­ments de la théo­rie key­né­sienne de la régu­la­tion des mar­chés seraient alors accom­pa­gnés d’une régu­la­tion néo­li­bé­rale, d’un élar­gis­se­ment des domaines de valo­ri­sa­tion. Le capi­ta­lisme vert signi­fie simul­ta­né­ment pour­suite du néo­li­bé­ra­lisme et rup­ture. La pour­suite et l’intensification d’une « accu­mu­la­tion par expro­pria­tion » (Harvey) dans le domaine des res­sources natu­relles – allant jusqu’à l’appropriation de ter­rains ou à l’individualisation de pro­blèmes envi­ron­ne­men­taux (le « consom­ma­teur éclairé ») – tout comme le com­merce des émis­sions de CO2 et son exten­sion témoignent de la conti­nua­tion de la logique des mar­chés en matière de lutte contre les pol­lu­tions envi­ron­ne­men­tales. Le but recher­ché n’est pas seule­ment de par­ve­nir à une régu­la­tion limi­tée des mar­chés finan­ciers, mais aussi et sur­tout de créer des ins­tru­ments nou­veaux.

Le point fort de cette stra­té­gie se situe dans les domaines d’une nou­velle poli­tique indus­trielle. Elle peut être capi­ta­li­sée sur­tout par des pays orien­tés vers l’exportation, ayant une pro­por­tion élevée de biens d’investissements (l’Allemagne, le Japon et de plus en plus aussi la Chine), mais, en revanche, elle place d’autres pays sous une pres­sion accrue. Elle crée de nou­veaux ter­rains d’activité pour les par­ties des couches moyennes orien­tées vers les mar­chés et, en même temps, menace les indus­tries tra­di­tion­nelles, sans offrir d’alternatives suf­fi­santes. Elle est apte à s’accorder avec le néo­li­bé­ra­lisme et n’exige que quelques modi­fi­ca­tions des ins­ti­tu­tions exis­tantes, une adap­ta­tion des acteurs domi­nants (comme par exemple des grandes entre­prises éner­gé­tiques), ainsi que l’intégration de nou­veaux groupes.

Le capi­ta­lisme vert est un « capi­ta­lisme bâtard » qui com­bine des traits for­te­ment contra­dic­toires dans son mode de régu­la­tion et d’accumulation. Ce point faible du projet du capi­ta­lisme vert ouvre sur un « New Deal Vert » socio-liber­taire.

Le New Deal Vert socio-libertaire (Changement d’orientation sur une base nouvelle)

Cette stra­té­gie visant à modé­rer et à frei­ner le capi­tal, défen­due par des frac­tions de la classe moyenne de sen­si­bi­lité éco­lo­gique, contient une trans­for­ma­tion socio-éco­lo­gique qui s’accompagne d’une des­truc­tion mas­sive du capi­tal. Celle-ci concerne les sec­teurs les plus puis­sants du capi­tal : les indus­tries liées aux éner­gies fos­siles, allant de l’extraction du pétrole à l’automobile. Or, ces sec­teurs ne sont pas homo­gènes, puisque les grandes indus­tries éner­gé­tiques, chi­miques ou de l’automobile, font elles-mêmes partie des plus impor­tants inves­tis­seurs dans les tech­no­lo­gies vertes. Une déva­lo­ri­sa­tion « contrô­lée » et une des­truc­tion de l’ancien capi­tal fixe devien­draient donc extrê­me­ment dif­fi­ciles.

Actuellement, les condi­tions poli­tiques néces­saires à la mise en œuvre d’un tel mode de régu­la­tion et d’accumulation ne sont pas encore réunies, même si cer­taines bases concep­tuelles impor­tantes ont été créées et si cette option est promue par cer­tains groupes d’experts influents. Pour cela, il serait néces­saire de former cer­taines par­ties des élites domi­nantes, ainsi que de dis­po­ser de puis­santes forces anta­go­nistes aptes à agir et ayant des objec­tifs clairs. À l’intérieur du bloc domi­nant, les élites des mar­chés finan­ciers subi­raient une impor­tante perte d’influence, tandis que d’autres forces devraient choi­sir des orien­ta­tions nou­velles. Cela exi­ge­rait des syn­di­cats et des forces de gauche qu’ils com­binent la défense claire et nette des inté­rêts immé­diats à des stra­té­gies de conver­sion.

Contrairement à l’après 1945, il est actuel­le­ment impos­sible de déclen­cher une spi­rale durable sur la base de la crois­sance du PIB et d’une élé­va­tion de la consom­ma­tion privée. Ce qui doit aug­men­ter très net­te­ment, c’est la part des dépenses publiques consa­crées aux ser­vices publics. La trans­for­ma­tion struc­tu­relle recher­chée exige des inter­ven­tions pro­fondes dans les droits de pro­priété privés. Une réelle éco­lo­gi­sa­tion est impos­sible sans dépas­ser la domi­na­tion du profit et l’obligation de crois­sance, ainsi que la cen­tra­lité accor­dée à la consom­ma­tion et aux reve­nus. Un New Deal Vert ne peut pas être un New Deal ancien sim­ple­ment décoré d’un signal vert, mais il doit mettre en ques­tion les struc­tures fon­da­men­tales du capi­ta­lisme lui-même sous peine d’entrer en contra­dic­tion pro­fonde avec le tour­nant éco­lo­gique requis.

Quel que soit le camp poli­tique qui réus­sira, sous sa direc­tion, à inté­grer d’autres groupes dans une réor­ga­ni­sa­tion du bloc au pou­voir, l’évolution vers un capi­ta­lisme vert est d’ores et déjà en cours. Or, en République fédé­rale, il est à noter que ceux qui se pré­parent à jouer un rôle diri­geant sont ceux qui, jusqu’alors, ont puis­sam­ment bloqué tout tour­nant éner­gé­tique : les oli­go­poles de la dis­tri­bu­tion d’électricité. On y favo­rise les solu­tions tech­niques et mar­chandes notam­ment à des pro­jets de haute tech­no­lo­gie comme DESERTEC, des parcs d’éoliennes off-shore géants, des réseaux mono­po­li­sés et – en dépit de tout – l’énergie nucléaire, sinon dans le pays mais comme pro­duit d’exportation. Les indus­triels de l’automobile, pro­mo­teurs des éner­gies fos­siles, misent sur des voi­tures élec­triques et de nou­veaux com­por­te­ments cita­dins de voi­tu­rage par­tagé. Entreprises de trans­port, dis­tri­bu­teurs d’électricité, socié­tés de che­mins de fer et entre­prises muni­ci­pales se font concur­rence dans la construc­tion des infra­struc­tures requises. Dans le contexte des rap­ports de force dans la société actuelle et de l’approfondissement ins­ti­tu­tion­nel de la poli­tique fis­cale et bud­gé­taire néo­li­bé­rale, la mise en place d’un New Deal Vert socio-liber­taire est plutôt impro­bable – les chances plutôt du côté d’une évo­lu­tion plus pous­sée du capi­ta­lisme vert, qui pour­rait tou­te­fois, sous la pres­sion de forces sociales, de pro­ces­sus péda­go­giques et de réus­sites expé­ri­men­tales et du nou­veau choc pro­vo­qué par la crise, aller vers un New Deal Vert.

Thèse 10 : Une poli­tique réa­liste radi­cale de trans­for­ma­tion socio-éco­lo­gique exige, en temps de crise, la double stra­té­gie de déve­lop­per des approches auto­nomes vers une société soli­daire et vers un socia­lisme démo­cra­tique vert, ainsi que d’introduire de telles approches dans les com­bats actuels.

Avant toute chose, la gauche est appe­lée à appor­ter sa propre approche trans­for­ma­trice pour résoudre la crise actuelle, sous la forme concrète de pro­jets de départ.

Les pro­jets cen­traux de restruc­tu­ra­tion devraient, avant tout, avoir pour but :

1. des condi­tions de tra­vail soli­daires,

2. le trans­fert vers des sys­tèmes soli­daires et anti­pau­vreté de pro­tec­tion de base et de sécu­ri­sa­tion du niveau de vie,

3. un tour­nant éner­gé­tique (dans la pro­duc­tion et l’utilisation),

4. la démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive dans l’économie, sur le plan local et dans toute la société,

5. un tour­nant vers le renou­vel­le­ment démo­cra­tique, éco­lo­gique et social de l’Union euro­péenne et un ordre éco­no­mique mon­dial soli­daire.

Thèse 11 : La gauche doit se pré­pa­rer à de durs com­bats défen­sifs, à des efforts pour main­te­nir et déve­lop­per sa base ins­ti­tu­tion­nelle et sociale et pour consti­tuer une mosaïque de gauche renou­ve­lée soli­daire (en Allemagne, dans l’UE et au niveau mon­dial).

Le parti die Linke n’a pas réussi à tirer un avan­tage poli­tique de la plus grande honte que le capi­ta­lisme finan­cier ait subie depuis 80 ans. Au lieu de cela, sa posi­tion s’est rapi­de­ment dété­rio­rée autant dans son « camp » social – celui des pauvres et des exclus – que dans celui des couches moyennes. Dans le même temps, le mécon­ten­te­ment s’accroît. En Europe et aux États-Unis les luttes sont de retour, même si sou­vent elles sont peu orga­ni­sées et qu’il existe tou­jours le danger que sans repré­sen­ta­tion elles ne puissent se faire entendre, ou qu’elles soient « récu­pé­rées » par des repré­sen­tants dou­teux.

La gauche est placée devant la tâche d’articuler la vision d’une nou­velle civi­li­sa­tion por­teuse d’un déve­lop­pe­ment libre et soli­daire à des pro­jets immé­diats concrets sus­cep­tibles de s’insérer dans les com­bats concrets.


Institut d’analyse des socié­tés (Fondation Rosa Luxemburg, Allemagne)

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Avec la col­la­bo­ra­tion de Lutz Brangsch, Michael Brie, Mario Candeias, Erhard Crome, Judith Dellheim, Ralf Ehlert, Markus Euskirchen, Conny Hildebrandt, Christina Kaindl, Dieter Klein, Tadzio Müller, Rainer Rilling, Florian Wilde et Fanny Zeise.

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