Les habits neufs de l’impérialisme

Par Mis en ligne le 04 novembre 2010

Nous repro­dui­sons ici, avec l’autorisation des Prairies ordi­naires (Paris), l’introduction de l’édition fran­çaise du Nouvel impé­ria­lisme de David Harvey, qui vient juste de sortir de presse (octobre 2010).

Le Nouvel Impérialisme a été publié en anglais il y a sept ans. Il reprend le contenu de trois confé­rences don­nées par David Harvey à l’Université d’Oxford, les 5, 6 et 7 février 2003, soit une semaine avant la jour­née de mani­fes­ta­tion mon­diale du 15 février contre la guerre, et un mois et demi avant le début de l’opération Iraqi Freedom. Le hasard veut qu’il paraisse pour la pre­mière fois en fran­çais au len­de­main du retrait du gros des troupes états-uniennes d’Irak [1].

À ce jour, les opé­ra­tions mili­taires et la longue occu­pa­tion de ce pays auraient fait plus de 100 000 morts vio­lentes (avec une sur­mor­ta­lité peut-être dix fois supé­rieure) et 5 mil­lions de dépla­cés parmi les civils ira­kiens. Du côté occi­den­tal, on dénombre plus de 6 000 tués parmi les troupes de la coa­li­tion et les mer­ce­naires privés [2]. Pour les États-Unis, cette inter­ven­tion aurait coûté 750 mil­liards de dol­lars (près de quatre fois le chiffre envi­sagé par Harvey en 2003), un mon­tant pro­ba­ble­ment plus élevé que celui de la guerre du Vietnam et plus de deux fois supé­rieur à celui de la guerre de Corée. [3]

Après les débats qui ont accom­pa­gné les pre­mières années du mou­ve­ment alter­mon­dia­liste, à comp­ter du milieu des années 1990, cen­trés prin­ci­pa­le­ment sur la libé­ra­li­sa­tion des échanges et des flux de capi­taux, la seconde guerre d’Afghanistan (dès octobre 2001), et sur­tout la troi­sième guerre d’Irak (dès mars 2003), marquent un véri­table tour­nant. En effet, comme le rele­vait iro­ni­que­ment le Movement for Global Resistance bri­tan­nique en 2001 : McDonald ne peut pas se passer de la firme aéro­nau­tique McDonnell Douglass. L’impérialisme occu­pait de nou­veau le devant de la scène, atti­rant une atten­tion renou­ve­lée sur les poli­tiques de puis­sance et le mili­ta­risme.

De ce point de vue, le livre de David Harvey pré­sente une ten­ta­tive ori­gi­nale de com­bi­ner une triple approche conjonc­tu­relle, his­to­rique et théo­rique de l’impérialisme. Il se pro­pose d’expliquer com­ment celui-ci recon­fi­gure en per­ma­nence le lien dia­lec­tique entre pou­voir éco­no­mique et pou­voir poli­tique, de situer son évo­lu­tion dans la longue durée et de le voir opérer sous nos yeux dans les pre­mières années de l’administration Bush Jr. C’est là l’originalité de sa démarche.

Conjoncture et histoire

L’auteur entame sa réflexion en par­tant des condi­tions du déclen­che­ment de la guerre en Irak, à la fin de l’hiver 2003, plus par­ti­cu­liè­re­ment de la déci­sion de l’administration Bush Jr. de passer à l’offensive, en dépit de l’opposition de deux de ses prin­ci­paux alliés, l’Allemagne et la France, mais aussi de deux de ses prin­ci­paux adver­saires de longue date, la Chine et la Russie. C’est l’objet du cha­pitre 1. Or, visi­ble­ment, les rai­sons invo­quées par Washington, que ce soit la menace des « armes de des­truc­tion mas­sives » ou la volonté d’établir un régime démo­cra­tique à l’occidentale en Irak, n’ont pas convaincu l’opinion mon­diale. Dans de telles cir­cons­tances, note Harvey, « il était dif­fi­cile de ne pas éprou­ver le sen­ti­ment que quelque chose de très impor­tant se cachait der­rière un écran de fumée », ce qui va le conduire à inter­ro­ger l’actualité à l’aune de cou­rants his­to­riques plus pro­fonds.

Comme la Ministre alle­mande de la jus­tice, la social-démo­crate Herta Däubler-Gmelin, l’a relevé dès 2002, la poli­tique étran­gère agres­sive de l’administration Bush Jr. visait en partie à détour­ner l’attention de ses dif­fi­cul­tés inté­rieures et à faire taire une oppo­si­tion de plus en plus bruyante en ras­sem­blant les Américains contre une nou­velle figure de l’ennemi exté­rieur : le ter­ro­risme, les États « voyous », pour ne pas parler de l’islam. Harvey rap­pelle en effet que les États-Unis sont « une société extra­or­di­nai­re­ment diver­si­fiée d’immigrants », raison pour laquelle leur démo­cra­tie s’est sou­vent mon­trée « instable », « dif­fi­cile à maî­tri­ser », voire « ingou­ver­nable ». Dans cette optique, il évoque ce que Hofstadter appelle « le style para­noïde » de la poli­tique amé­ri­caine, c’est-à-dire la néces­saire invo­ca­tion de périls exté­rieurs pour ren­for­cer les soli­da­ri­tés poli­tiques inté­rieures. Sous ce rap­port, on com­prend mieux pour­quoi le 11 Septembre 2001 a pu être com­paré à Pearl Harbor.

De nom­breux com­men­ta­teurs ont signalé que la guerre contre l’Irak visait à res­tau­rer l’emprise des mul­ti­na­tio­nales anglo-amé­ri­caines sur ses res­sources pétro­lières, affai­blie par les natio­na­li­sa­tions de 1972. Mais, de façon plus signi­fi­ca­tive, Harvey explique que l’occupation de ce pays et la des­truc­tion de son régime poli­tique avaient pour but de ren­for­cer le contrôle direct de Washington sur l’ensemble du Moyen-Orient et sur ses res­sources éner­gé­tiques. Au cha­pitre 2, il montre com­ment cet objec­tif stra­té­gique de l’empire US a été mis en dif­fi­culté par la chute du shah d’Iran et la crise durable du régime saou­dien, dès la fin des années 1970. Or, le contrôle du robi­net pétro­lier mon­dial lui paraît aujourd’hui d’autant plus impor­tant que son hégé­mo­nie éco­no­mique est contes­tée par la montée en puis­sance de l’Union euro­péenne et de l’Asie de l’Est et du Sud-Est, de plus en plus domi­née par la Chine [4]. L’auteur pour­suit cette réflexion plus en détail dans le cha­pitre 5, en l’articulant à une théo­rie renou­ve­lée de l’impérialisme, qu’il déve­loppe plus par­ti­cu­liè­re­ment dans les cha­pitres 3 et 4.

Il fait certes réfé­rence aux tra­vaux majeurs des deux pre­mières décen­nies du XXe siècle, qui envi­sagent l’impérialisme comme un stade spé­ci­fique du capi­ta­lisme, por­teur de nou­velles contra­dic­tions, notam­ment les ouvrages pion­niers de J. A. Hobson, de Rudolf Hilferding et de Lénine. Il s’appuie en par­ti­cu­lier sur la per­cep­tion de Rosa Luxemburg, pour qui le capi­ta­lisme doit s’efforcer de com­pen­ser ses dés­équi­libres internes aux dépens des for­ma­tions socioé­co­no­miques non capi­ta­listes. Plus géné­ra­le­ment, il s’inspire des tra­vaux de Hannah Arendt, qui tente d’articuler l’expansion illi­mi­tée du capi­tal avec l’expansion illi­mi­tée du pou­voir poli­tique. Dans cette pers­pec­tive, il prend posi­tion sur les ten­dances domi­nantes de la mon­dia­li­sa­tion contem­po­raine en reje­tant les thèses de Michael Hardt et Toni Negri, qui tendent à déter­ri­to­ria­li­ser la notion d’empire, et fait ample­ment appel aux contri­bu­tions de Peter Gowan sur les aspects contra­dic­toires du déclin de l’hégémonie US [5].

En exa­mi­nant les moda­li­tés d’ajustement des logiques ter­ri­to­riales du pou­voir, « lour­de­ment fixées dans l’espace », en rela­tion avec les dyna­miques spa­tiales plus « ouvertes » de l’accumulation du capi­tal, l’auteur com­bine étroi­te­ment les deux approches géo­gra­phique et his­to­rique de l’impérialisme. Il reprend ainsi à Giovanni Arrighi l’idée du déve­lop­pe­ment conco­mi­tant du capi­ta­lisme et des blocs de pou­voir tou­jours plus éten­dus, des cités-États ita­liennes à la Hollande, puis de l’Angleterre aux États-Unis [6]. À chaque fois, la consti­tu­tion d’entités ter­ri­to­riales plus vastes permet de dépas­ser les pro­blèmes liés à la « sur­ex­pan­sion » et à la « sur­ex­ten­sion » de la pré­cé­dente. Dès lors, existe-t-il de nos jours un pou­voir hégé­mo­nique supé­rieur, capable de trans­cen­der les limites actuelles de l’empire états-unien ? Cette ques­tion est lon­gue­ment dis­cu­tée au cha­pitre 5.

Harvey pro­pose une théo­rie de l’impérialisme qui per­mette de mieux cerner les spé­ci­fi­ci­tés de la période actuelle. Pour lui, celui-ci pro­cède de la fusion fric­tion­nelle d’un pro­ces­sus éco­no­mique régi par l’accumulation du capi­tal et d’un projet poli­tique fondé sur la maî­trise d’un ter­ri­toire, de ses habi­tants et de ses res­sources. Le cha­pitre 2, inti­tulé « Comment les États-Unis sont montés en puis­sance », s’ouvre ainsi sur un examen des ten­sions entre les deux logiques éco­no­mique et poli­tique du pou­voir, la par­ti­cu­la­rité de l’impérialisme capi­ta­liste consis­tant à subor­don­ner la seconde à la pre­mière, mais seule­ment en der­nier res­sort et pas à tous moments. Cette réflexion se pro­longe aux cha­pitres 3 et 4, où l’auteur envi­sage plus pré­ci­sé­ment com­ment « cha­cune de ces logiques est por­teuse de contra­dic­tions que l’autre doit conte­nir ».

Crises de suraccumulation et aménagements spatio-temporels

Le cha­pitre 3 envi­sage la ques­tion du point de vue de la logique éco­no­mique de l’impérialisme. Il s’efforce de démon­trer que le capi­ta­lisme a été capable de sur­vivre jusqu’ici à des dés­équi­libres chro­niques et à des crises dévas­ta­trices en réamé­na­geant constam­ment le temps et l’espace au sein des­quels il opère. Harvey y explique ainsi com­ment les contra­dic­tions internes de l’accumulation du capi­tal sont pro­vi­soi­re­ment réso­lues par des amé­na­ge­ments spatio-tem­po­rels (spatio-tem­po­ral fixes). Ces déve­lop­pe­ments reprennent et vul­ga­risent des tra­vaux anté­rieurs de l’auteur, presque tous inédits en fran­çais [7]. Il explique ainsi que des capi­taux excé­den­taires « sont diri­gés vers des pro­jets à long terme qui prennent de nom­breuses années à remettre en cir­cu­la­tion leur valeur », et que ces inves­tis­se­ments sont le plus sou­vent liés à une expan­sion géo­gra­phique du sys­tème. En d’autres termes, ils s’inscrivent dans un espace qu’ils s’approprient.

Des flux de capi­tal sont ainsi détour­nés de la pro­duc­tion et de la consom­ma­tion immé­diate (cir­cuit pri­maire) pour ali­men­ter un cir­cuit secon­daire, des­tiné à la for­ma­tion du capi­tal fixe (usines, équi­pe­ments, etc.) et à la consti­tu­tion d’un fond de consom­ma­tion (construc­tion de loge­ments, etc.). Ces immo­bi­li­sa­tions coûtent extrê­me­ment cher, sont en grande partie fixées sur le ter­ri­toire et incarnent le « cœur phy­sique » d’une région. À cela, s’ajoute un « cir­cuit ter­tiaire » qui permet de finan­cer des « infra­struc­tures sociales » à long terme, liées direc­te­ment à la pro­duc­tion (recherche et déve­lop­pe­ment) ou aux condi­tions sociales de la popu­la­tion (édu­ca­tion et santé). Ce dis­tingo conduit Harvey à insis­ter sur les consé­quences de la sur­ac­cu­mu­la­tion du capi­tal, non seule­ment dans le cir­cuit pri­maire, mais aussi dans les cir­cuits secon­daire et ter­tiaire, dans l’hypothèse où le ren­de­ment – même lon­gue­ment dif­féré – de tels inves­tis­se­ments s’avère insuf­fi­sant. Selon lui, un tel cas de figure sus­cite des crises plus pro­fondes et géné­ra­li­sées du capi­ta­lisme, comme l’éclatement de la bulle immo­bi­lière US le mon­trera de façon spec­ta­cu­laire dès 2007.

Harvey rap­pelle que le capi­tal cir­cule néces­sai­re­ment dans l’espace, et que « cette dyna­mique fluide » crée par elle-même sa propre géo­gra­phie his­to­rique, déter­mi­née en pre­mier lieu par les moda­li­tés mêmes du fonc­tion­ne­ment des mar­chés : néces­sité de l’échange et fric­tion de la dis­tance, mais aussi recherche d’avantages de loca­li­sa­tion néces­sai­re­ment mono­po­lis­tique. Cette géo­gra­phie est cepen­dant rela­ti­ve­ment cor­se­tée par le poids du capi­tal fixe « encas­tré dans le sol » (unités de pro­duc­tion, réseaux de trans­port et de com­mu­ni­ca­tion, etc.) qui résiste à la relo­ca­li­sa­tion et défi­nit des régions cohé­rentes sur une cer­taine durée. Pourtant, la pro­duc­tion capi­ta­liste est mue par une ten­dance à l’expansion dans l’espace, à l’accélération dans le temps, et donc au dés­équi­libre et à la mobi­lité. En somme, le capi­ta­lisme cherche en per­ma­nence « à créer un pay­sage géo­gra­phique afin de faci­li­ter ses acti­vi­tés en un temps donné, seule­ment pour le détruire et construire un pay­sage tota­le­ment dif­fé­rent en un temps ulté­rieur ».

Mais com­ment ces « régio­na­li­tés », mode­lées par les pro­ces­sus molé­cu­laires d’accumulation du capi­tal, vont-elles s’articuler avec les logiques ter­ri­to­riales du pou­voir qui défi­nissent les condi­tions ins­ti­tu­tion­nelles néces­saires « pour conte­nir les conflits de classe et pour arbi­trer les pré­ten­tions des dif­fé­rentes frac­tions du capi­tal » ? Selon Harvey, la géo­gra­phie his­to­rique du capi­ta­lisme finit tou­jours par déter­mi­ner en der­nière ins­tance le posi­tion­ne­ment du corps poli­tique de l’État dans son ensemble, même si le pou­voir ter­ri­to­rial peut lui aussi agir en retour sur son déve­lop­pe­ment. Ainsi, lorsque les capi­taux excé­den­taires ne trouvent plus d’emploi pro­fi­table dans le cadre d’un État et de ses régions, ils sus­citent des pres­sions en faveur d’une poli­tique impé­ria­liste, « qui revient à impo­ser des arran­ge­ments et des condi­tions ins­ti­tu­tion­nels à d’autres ».

Tout au long du XXe siècle, l’expérience des États-Unis en Amérique latine a montré qu’une telle pro­jec­tion pou­vait par­fai­te­ment se passer d’une colo­ni­sa­tion for­melle. D’abord, l’exportation mas­sive de mar­chan­dises, qui déter­mine géné­ra­le­ment l’endettement crois­sant des réci­pien­daires, favo­rise leur dépen­dance struc­tu­relle. Ensuite, les inves­tis­se­ments sur une large échelle confèrent aux centres impé­ria­listes un contrôle sans pré­cé­dent des res­sources des pays domi­nés et de leur exploi­ta­tion. De sur­croit, depuis les années 1980, l’extrême libé­ra­li­sa­tion des flux de capi­taux permet de dépla­cer l’épicentre des crises vers les régions les plus vul­né­rables en leur fai­sant payer l’essentiel du prix de leur déva­lo­ri­sa­tion.

Après la Seconde Guerre mon­diale, cet impé­ria­lisme sans colo­ni­sa­tion s’est pra­ti­que­ment imposé à l’ensemble du monde capi­ta­liste, sous la tutelle des États-Unis. Harvey montre que l’hégémonie US repo­sait alors sur le consen­te­ment uni­ver­sel des classes domi­nantes plus que sur la contrainte, même si le recours à la force bru­tale n’a jamais cessé pour la ges­tion des conflits avec les mou­ve­ments natio­na­listes ou socia­listes du tiers-monde. Cependant, depuis une ving­taine d’années, compte tenu de l’essor éco­no­mique de l’Union Européenne, de l’implosion du bloc sovié­tique et de la crois­sance impé­tueuse de l’Asie de l’Est et du Sud-Est, cet équi­libre rela­tif a cédé pro­gres­si­ve­ment le pas à une conflic­tua­lité accrue entre les prin­ci­paux pôles dyna­miques de l’accumulation du capi­tal. Dès lors, le déclin de la puis­sance US fait de plus en plus repo­ser son hégé­mo­nie sur la contrainte, et donc sur le fac­teur mili­taire, contri­buant à durcir les riva­li­tés inter-impé­ria­listes, avec la réap­pa­ri­tion pos­sible de guerres com­mer­ciales et moné­taires, voire de guerres tout court entre pays domi­nants.

Accumulation élargie et accumulation par dépossession

Le cha­pitre 4 s’intéresse plus par­ti­cu­liè­re­ment à la mobi­li­sa­tion du pou­voir poli­tique pour faci­li­ter la concen­tra­tion, entre les mains du capi­tal, des richesses dis­po­nibles sur un ter­ri­toire donné. Il ne s’agit plus seule­ment d’accumuler la plus-value pro­duite par l’exploitation du tra­vail sala­rié, mais d’exproprier les déten­teurs de res­sources exis­tantes, qu’elles soient natu­relles ou pro­duites, immo­bi­lières ou mobi­lières, col­lec­tives ou indi­vi­duelles, au profit du capi­tal impé­ria­liste. Ainsi, paral­lè­le­ment à l’accumulation élar­gie, et en rela­tion étroite avec elle, se déve­loppent des formes contem­po­raines d’accumulation pri­mi­tive, que Harvey pré­fère appe­ler « accu­mu­la­tion par dépos­ses­sion » en leur don­nant une défi­ni­tion plus large.

Depuis les années 1980-1990, la déva­lo­ri­sa­tion rela­tive des matières pre­mières, la pri­va­ti­sa­tion des biens com­muns (terres, forêts, eau, savoirs tra­di­tion­nels, etc.) et des ser­vices publics (éner­gie, loge­ments sociaux, trans­ports, télé­coms, santé, édu­ca­tion, etc.), de même que l’expropriation des habi­ta­tions et des fonds de pen­sion de mil­lions de tra­vailleurs occi­den­taux au profit du capi­tal finan­cier, ont été dénon­cées par cer­tains auteurs comme de nou­velles enclo­sures (pri­va­ti­sa­tion des terres com­mu­nales bri­tan­niques, du XVe au XVIIIe siècles). L’agent prin­ci­pal en est le capi­tal finan­cier, géné­ra­teur d’un « capi­ta­lisme de vau­tours », dont l’action se déve­loppe à l’échelle glo­bale, aux dépens des socié­tés du Sud bien sûr, mais aussi du Nord. Il se mani­feste de la même manière au tra­vers des poli­tiques de pri­va­ti­sa­tion et de libé­ra­li­sa­tion conduites dans les pays de l’ex-bloc sovié­tique et en Chine, qui ont privé les ouvriers et les pay­sans d’importants droits acquis, pro­vo­quant ainsi une pola­ri­sa­tion sans pré­cé­dent de la richesse.

Harvey dis­tingue certes l’accumulation pri­mi­tive, qui a ouvert la voie à la repro­duc­tion élar­gie, de l’accumulation par dépos­ses­sion de l’ère impé­ria­liste, qui per­turbe et détruit un chemin déjà ouvert. Il reproche cepen­dant à Marx et à la plu­part des mar­xistes de n’avoir pas com­pris la valeur des « formes sociales détruites par l’accumulation pri­mi­tive » et d’avoir défendu uni­la­té­ra­le­ment le carac­tère « pro­gres­siste » du déve­lop­pe­ment capi­ta­liste, y com­pris « de l’impérialisme bri­tan­nique en Inde ». Bien que cette cri­tique ne soit pas infon­dée, on sait que l’auteur du Capital a com­mencé à chan­ger de posi­tion par rap­port à l’Irlande dès 1867, et plus net­te­ment encore par rap­port à la Russie, en 1881-1882. Dans ce der­nier cas, Marx défen­dra même que le carac­tère com­mu­nau­taire de ses struc­tures agraires ances­trales, pre­nant appui sur le déve­lop­pe­ment indus­triel d’une Europe socia­liste, pour­raient éviter à ce pays de passer sous les fourches cau­dines du capi­ta­lisme [8].

À la même époque, l’un des intro­duc­teurs du mar­xisme en Roumanie, Constantin Dobrogeanu-Gherea, décri­vait com­ment l’intégration des socié­tés arrié­rées à l’économie mon­diale, loin d’ouvrir la voie à un déve­lop­pe­ment capi­ta­liste auto­nome, sus­ci­tait l’hybridation, la rigi­di­fi­ca­tion et la per­pé­tua­tion de struc­tures archaïques, notam­ment l’expansion du néo-ser­vage [9]. Cette approche ori­gi­nale trou­vera un écho dans les réflexions de plu­sieurs révo­lu­tion­naires est-euro­péens, en par­ti­cu­lier Parvus et Trotski. Elle sera par la suite sys­té­ma­ti­sée, notam­ment par les théo­ri­ciens de la dépen­dance dans les années 1960-1970. De son côté, à la veille de la Révolution russe, Lénine dénon­çait la vio­lence impé­ria­liste comme le bras armé d’un capi­ta­lisme de plus en plus « para­si­taire », qui se nour­ris­sait du « tribut pré­levé par le capi­tal finan­cier sur les entre­prises colo­niales et trans­océa­niques » et favo­ri­sait le « déve­lop­pe­ment extra­or­di­naire » d’une « couche de ren­tiers », dont les inté­rêts étaient défen­dus par « une poi­gnée d’États-usuriers » [10]. On croi­rait presque entendre Harvey !

Pourtant, l’URSS, la Chine et d’autres pays « socia­listes » ont légi­timé des formes d’accumulation pri­mi­tive com­pa­rables à celles du capi­ta­lisme, condui­sant « à des niveaux iden­tiques de vio­lence odieuse ». Harvey vise ici à juste titre les poli­tiques menées par les dif­fé­rents régimes sta­li­niens ou néo-sta­li­niens dans le cou­rant du XXe siècle. Pour être juste, il aurait dû rap­pe­ler les alter­na­tives débat­tues dans les pre­mières années de la révo­lu­tion russe, qui pré­co­ni­saient une autre concep­tion de l’« accu­mu­la­tion socia­liste pri­mi­tive ». Pour E. Préobrajensky notam­ment, le drai­nage de res­sources de la cam­pagne vers la ville néces­si­tait avant tout l’élévation de la pro­duc­ti­vité agri­cole, dont les fruits devaient être par­ta­gés entre les besoins de consom­ma­tion et d’accumulation du sec­teur socia­liste et l’amélioration du niveau de vie des pay­sans pauvres [11].

Un débat nécessaire

Le Nouvel Impérialisme de D. Harvey renou­velle la com­pré­hen­sion de l’impérialisme à la lumière du monde actuel dans une tra­di­tion mar­xiste. Sur plus d’un point, il devrait donc contri­buer à sti­mu­ler des débats d’une grande actua­lité. En 2006, la revue bri­tan­nique Historical Materialism a engagé une telle dis­cus­sion en consa­crant un numéro spé­cial à l’appréciation cri­tique de ce livre [12]. Nous allons reve­nir ici briè­ve­ment sur quelques aspects de cette contro­verse.

L’importance, et sur­tout l’autonomie rela­tive, confé­rées par Harvey aux logiques ter­ri­to­riales du pou­voir, en tant que forces struc­tu­rantes de l’impérialisme actuel, sont contes­tées notam­ment par Ellen Meiksins Wood. Pour elle, sa spé­ci­fi­cité réside pré­ci­sé­ment « dans l’unique capa­cité du capi­tal d’imposer son hégé­mo­nie sans étendre son pou­voir poli­tique ter­ri­to­rial ». Ainsi, les États-Unis seraient le pre­mier empire véri­ta­ble­ment capi­ta­liste, parce qu’ils dis­po­se­raient d’un pou­voir éco­no­mique tel, qu’il les dis­pen­se­rait de toute ambi­tion ter­ri­to­riale [13]. De son côté, Robert Brenner conteste que les logiques ter­ri­to­riales de l’impérialisme puissent être en contra­dic­tion avec ses logiques éco­no­miques : par exemple, si la guerre du Vietnam ne répon­dait certes pas « aux exi­gences immé­diates de l’accumulation du capi­tal », elle visait bien à « garder le monde aussi ouvert que pos­sible à l’accumulation du capi­tal ».

Le déve­lop­pe­ment du concept d’« accu­mu­la­tion par dépos­ses­sion » à partir de celui d’« accu­mu­la­tion pri­mi­tive », refor­mu­lée par Marx sur la base d’un pos­tu­lat d’Adam Smith, pose un cer­tain nombre de pro­blèmes de défi­ni­tion et de cohé­rence théo­rique. Certes, l’accumulation pri­mi­tive ne peut pas être consi­dé­rée comme une phase révo­lue de l’accumulation du capi­tal [14] ; dès lors, aucune raison ne s’oppose à dési­gner aujourd’hui des phé­no­mènes qui lui sont appa­ren­tés sous le nom certes plus expli­cite d’« accu­mu­la­tion par dépos­ses­sion » ; mais le véri­table enjeu est celui de son rôle spé­ci­fique et de son poids par rap­port à d’autres opé­ra­tions du capi­tal. Plusieurs cri­tiques ont sou­li­gné que Harvey fai­sait un usage trop exten­sif de ce terme, en ne le dis­tin­guant pas clai­re­ment de cer­tains aspects de l’accumulation élar­gie. De son côté, il recon­naît que ce concept doit être affiné, tout en sou­li­gnant son excel­lente lisi­bi­lité : « Lorsqu’un chan­ge­ment facile de lan­gage peut être poli­ti­que­ment beau­coup plus effi­cace, pour­quoi y renon­cer ? » [15]

On regret­tera cepen­dant qu’il ne fasse pas tou­jours la dif­fé­rence entre la dépos­ses­sion des petits pro­prié­taires et des col­lec­ti­vi­tés publiques, mais aussi la pri­va­ti­sa­tion des biens com­muns, d’une part, et l’exploitation accrue des sala­riés (baisse du salaire indi­rect) ou la concur­rence bru­tale des déten­teurs de capi­taux pour le par­tage des richesses (concen­tra­tion du capi­tal), d’autre part. Ces phé­no­mènes recouvrent en effet des dyna­miques sociales dif­fé­rentes. De sur­croît, le fait de les ranger dans la même caté­go­rie conduit Harvey à conclure, de façon dis­cu­table, que « l’accumulation par dépos­ses­sion a conquis le devant de la scène en tant que contra­dic­tion prin­ci­pale au sein de l’organisation impé­ria­liste de l’accumulation du capi­tal ». Pour autant, il ne sug­gère pas d’opposer les inté­rêts des peuples oppri­més à ceux des tra­vailleurs exploi­tés et défend au contraire la construc­tion d’un large bloc social anti­ca­pi­ta­liste qui aurait pour mis­sion de sti­mu­ler la conver­gence des résis­tances à l’« accu­mu­la­tion par dépos­ses­sion » autour d’objectifs uni­ver­sa­listes, mais aussi de mieux les arti­cu­ler aux luttes des sala­riés. Leur oppo­si­tion com­mune aux poli­tiques des ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales (FMI, OMC, etc.), relayées par les prin­ci­paux États, contri­bue d’ailleurs déjà aujourd’hui à favo­ri­ser un tel rap­pro­che­ment.

Sans nier la néces­sité d’un tel lien, bien au contraire, Sam Ashman et Alex Callinicos contestent que le capi­ta­lisme avancé – notam­ment US – soit prin­ci­pa­le­ment pré­da­teur : pour eux, il conti­nue à tirer l’essentiel de ses pro­fits de l’exploitation du tra­vail sala­rié, ceci prin­ci­pa­le­ment au sein des pays de l’OCDE et en Chine [16]. Harvey n’en dis­con­vient pas, au moins pour ce qui est de la Chine, puisqu’il sou­ligne que « de nou­veaux et puis­sants com­plexes de pro­duc­tion indus­trielle [y] sont appa­rus », portés autant par les expor­ta­tions que par la demande inté­rieure (consom­ma­tion et infra­struc­tures). Au sein de ce pays-conti­nent, il admet même qu’un for­mi­dable pro­ces­sus d’accumulation « véri­ta­ble­ment pri­mi­tive » est aujourd’hui à l’œuvre, et qu’il pour­rait débou­cher sur un déve­lop­pe­ment phé­no­mé­nal du sec­teur indus­triel « capable d’absorber une grande partie du capi­tal excé­den­taire de la pla­nète ». Bob Sutcliffe lui reproche d’ailleurs de ne pas en tirer toutes les consé­quences, en par­ti­cu­lier la relance pro­bable d’une nou­velle période his­to­rique d’expansion sino-cen­trée du capi­ta­lisme [17]. Harvey a sans doute raison de se mon­trer plus pru­dent.

Pour autant, il n’exclut pas le bas­cu­le­ment pos­sible du centre de gra­vité de l’économie mon­diale vers une Asie de l’Est et du Sud-Est domi­née par la Chine. Dans une telle hypo­thèse, il sou­ligne que les États-Unis ne seraient plus en mesure de drai­ner une bonne partie des capi­taux excé­den­taires de la pla­nète pour sou­te­nir leur consom­ma­tion impro­duc­tive (mili­taire et privée), ce qui les sou­met­trait de facto à un plan d’ajustement brutal, auquel ils pour­raient être tentés de répondre par des aven­tures mili­taires aux consé­quences impré­vi­sibles. Dès aujourd’hui, leur volonté de contrô­ler à tout prix le robi­net pétro­lier mon­dial (en Irak, en Iran, en Afghanistan, etc.) pré­fi­gure les risques d’un tel scé­na­rio. Pendant ce temps, sur le plan éco­no­mique, Arrighi a raison d’observer que la Chine est aujourd’hui « la véri­table gagnante de la guerre contre le ter­ro­risme ». Sur le plan mili­taire même, Sutcliffe note qu’elle est en train de réduire son han­di­cap par rap­port aux États-Unis (à parité de pou­voir d’achat, ses dépenses mili­taires repré­sen­te­raient déjà la moitié de celles de Washington) [18].

Pour tenir tête à la ver­sion par­ti­cu­liè­re­ment bel­li­queuse de l’impérialisme promue par Washington, Harvey pro­pose de défendre un « New Deal » pla­né­taire porté par des États inter­ven­tion­nistes et redis­tri­bu­teurs. À ses yeux, un tel scé­na­rio favo­ri­se­rait une entente impé­ria­liste moins agres­sive, du moins en atten­dant que « des solu­tions beau­coup plus radi­cales » soient pos­sibles. Il y a une cen­taine d’années, un « ultra-impé­ria­lisme » du même type avait été envi­sagé suc­ces­si­ve­ment par John A. Hobson (1903), Karl Liebknecht (1907) et Karl Kautsky (1912 et 1914), même s’ils ne le per­ce­vaient pas comme un « moindre mal ». De son côté, Lénine le consi­dé­rait au mieux comme une hypo­thèse théo­rique pour un futur loin­tain. Comment Harvey envi­sage-t-il qu’une telle pers­pec­tive puisse s’imposer aux prin­ci­paux centres de pou­voir du capi­ta­lisme ? Et si un chan­ge­ment radi­cal des rap­ports de force sociaux le per­met­tait, pour­quoi les sala­riés et les peuples oppri­més du monde devraient-ils se conten­ter aujourd’hui d’un tel hori­zon ? Enfin, en admet­tant une nou­velle phase d’expansion « consen­suelle » du capi­ta­lisme, com­ment pour­rait-elle trou­ver des réponses à la crise éco­lo­gique glo­bale, qui néces­site une sortie urgente du pro­duc­ti­visme ? [19]

La publi­ca­tion en fran­çais du Nouvel Impérialisme devrait contri­buer à infor­mer des débats de ce type en les nour­ris­sant aux sources d’une pensée ima­gi­na­tive et rigou­reuse. Elle témoigne aussi du fait que les nom­breuses ques­tions sou­le­vées par le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste, mais aussi par le mou­ve­ment anti-guerre, au cours de ces der­nières années, ont contri­bué à l’essor d’un mar­xisme vivant, dont la voca­tion est de répondre aux défis éco­no­miques, sociaux, poli­tiques et éco­lo­giques de ce début du XXIe siècle.

Jean Batou


[1] Un article de David Harvey publié en fran­çais reprend quelques pas­sages de ce livre sans s’y réfé­rer expli­ci­te­ment : « Le “Nouvel Impérialisme” : accu­mu­la­tion par expro­pria­tion », Actuel Marx, Vol. 1, n° 35, 2004, pp. 71-90. [2] Voir notam­ment John Tirman, « The Twenty Years War », The Boston Globe, 1er août 2010 ; « Iraq’s Shocking Human Toll », The Nation, 2 février 2009 ; Iraq Body Count (www​.ira​q​bo​dy​count​.org) ; Iraq Coalition Casuality Count (http://​ica​sual​ties​.org/). [3] Joseph Stiglitz & Linda Bilmes, The Three Trillion Dollar War, New York, Norton & Co., 2008. Pour mémoire, la guerre du Vietnam aurait coûté 686 mil­liards de dol­lars (valeur 2009) (Julian E. Barnes, « Cost of Iraq War Will Surpass Vietnam by Year’s End », Los Angeles Times, 11 avril 2009). [4] Selon le Financial Times, la consom­ma­tion éner­gé­tique totale de la Chine vient de dépas­ser celle des États-Unis (20 juillet 2010). [5] M. Hardt & T. Negri, Empire, Exils, Paris, 2000 ; P. Gowan, The Global Gamble. Washington’s Faustian Bid for World Dominance, Verso, Londres & New York, 1999. [6] Giovanni Arrigi, The Long Twentieth Century, Verso, Londres & New York, 1994. [7] Voir notam­ment D. Harvey, Spaces of Capital. Towards a Critical Geography, Routledge, New York, 2001, Part II, pp. 237-411. Deux cha­pitres de ce livre ont été tra­duits en fran­çais sous le titre Géographie de la domi­na­tion, Les Prairies ordi­naires, 2008. [8] M. Rubel, « Karl Marx et le socia­lisme popu­liste russe », Revue socia­liste, n° 11, mai 1947 (dis­po­nible en ligne : http://​plus​loin​.org/​p​l​u​s​loin/). [9] J. L. Love, « Dependency Theories in Rumania Before 1945 », in J. Batou et T. David (sous la dir. de), Le Développement inégal de l’Europe, 1918-1939, Droz, Genève, 1998, p. 87. [10] V. I. Lénine, L’Impérialisme stade suprême du capi­ta­lisme, in Œuvres, tome 22, Éditions Sociales, Paris, Éditions en langues étran­gères, Moscou, 1960. [11] E. Préobrajensky, La Nouvelle Economique (1925), EDI, Paris, 1968. [12] « Symposium : On David Harvey’s “The New Imperialism” », Historical Materialism, Vol. 14, n° 4, 2006, pp. 3-166. [13] E. Meiskins Wood, « Logics of Power », in « Symposium… », p. 13. [14] En 1968, E. Mandel décri­vait déjà l’actualité de l’« accu­mu­la­tion pri­mi­tive » dans les pays du tiers-monde et expli­quait pour­quoi elle ne pou­vait pas débou­cher sur une accu­mu­la­tion élar­gie (« Accumulation pri­mi­tive et Tiers-Monde », in Victor Fay (pré­senté par), En par­tant du « Capital », Anthropos, Paris, 1968, pp. 143-168). [15] D. Harvey, « Comment on Commentaries », in « Symposium… », pp. 158-159. [16] S. Ashman & A. Callinicos, « Capital Accumulation and the State System », in « Symposium… », p. 108. [17] G. Arrighi, « Hegemony Unrevelling II », New Left Review, Vol. 2, N° 33, p. 115 ; B. Sutcliffe, « Imperialism Old and New », in « Symposium… », p. 69. [18] Ibid., p. 70. [19] Voir à ce propos l’excellent livre de D. Tanuro, L’Impossible Capitalisme vert, La Découverte, Paris, 2010.

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