Contre l’Etat prédateur

Par Mis en ligne le 05 novembre 2010

Couverture ouvrage

L’Etat pré­da­teur. Comment la droite a renoncé au marché libre et pour­quoi la gauche devrait en faire autant
James K. Galbraith
Éditeur : Seuil, 311 pages

Résumé : Dans un essai dense et convain­cant, James K. Galbraith démontre com­ment la pensée éco­no­mique conser­va­trice conti­nue de para­ly­ser la gauche, tout en ser­vant de paravent à un vaste détour­ne­ment des res­sources de l’État au profit d’intérêts par­ti­cu­liers.


Comme l’avait déjà remar­qué David Harvey 1, la pra­tique des gou­ver­ne­ments conser­va­teurs ne s’est pas tou­jours confor­mée aux prin­cipes de la doc­trine néo­li­bé­rale, laquelle a plutôt été ins­tru­men­ta­li­sée pour légi­ti­mer les réformes entre­prises. Théoriquement en retrait de la vie éco­no­mique, « l’Etat néo­li­bé­ral » ferait même preuve, en réa­lité, d’un cer­tain acti­visme lorsqu’il s’agit de défendre les inté­rêts des élites éco­no­miques et finan­cières. A partir du cas des États-Unis, c’est une his­toire assez sem­blable que nous raconte James K. Galbraith dans L’Etat pré­da­teur. Le cœur de l’ouvrage de cet éco­no­miste hété­ro­doxe, fils du célèbre John Galbraith consiste en l’exploration d’un para­doxe. Alors que le culte du marché conti­nue de domi­ner le dis­cours poli­tique, tous les dogmes de la pensée éco­no­mique conser­va­trice ont en réa­lité été aban­don­nés par la droite au pou­voir, après avoir été expé­ri­men­tés sans succès réel. Selon la thèse défen­due par l’auteur, ce para­doxe s’explique par le fait que le culte du marché n’est plus qu’une simple figure rhé­to­rique des­ti­née à mas­quer une toute autre réa­lité : celle d’un Etat non pas réduit, mais mis au ser­vice d’intérêt privés, à savoir ceux des déten­teurs du pou­voir éco­no­mique. L’ironie du sort étant que la gauche, elle, a fini par se conver­tir réel­le­ment à un cer­tain nombre de dogmes conser­va­teurs, ce qui l’empêcherait aujourd’hui de conce­voir des poli­tiques publiques alter­na­tives, au ser­vice du bien commun. Les prin­ci­pales consé­quences de cette situa­tion selon Galbraith sont d’une part un triomphe des inté­rêts par­ti­cu­liers sur l’intérêt géné­ral, et d’autre part une réduc­tion du péri­mètre du débat démo­cra­tique, autour d’un nombre limité d’options de poli­tique éco­no­mique. Au-delà du cas amé­ri­cain, c’est un « récit uni­ver­sel » que l’auteur entend pro­po­ser, celui de la sub­ver­sion de l’idée de marché libre : même morte dans les faits, elle conti­nue­rait à affai­blir « ceux qui vou­laient pré­ser­ver les notions de sécu­rité col­lec­tive, d’assistance mutuelle et de démo­cra­tie sociale » 2.

Trois par­ties struc­turent cet ouvrage. Dans la pre­mière, Galbraith expose les prin­ci­paux mythes de la pensée éco­no­mique conser­va­trice. Dans la deuxième, il entend démon­trer que ces mythes ont servi de paravent à un vaste détour­ne­ment de res­sources publiques au profit d’intérêts par­ti­cu­liers. Dans la troi­sième, l’auteur tente alors de défendre quelques solu­tions, avec la volonté de réha­bi­li­ter la pla­ni­fi­ca­tion et une poli­tique sala­riale équi­table.

Les dogmes conser­va­teurs passés au crible

Au tour­nant des années 1980, le para­digme key­né­sien, sem­blant frappé d’obsolescence, est peu à peu aban­donné par les gou­ver­ne­ments des pays déve­lop­pés. Ceux-ci se conver­tissent alors à une doc­trine néo­li­bé­rale qui réunit divers cou­rants d’économistes ayant en commun une hos­ti­lité à Keynes et à l’intervention de l’État, ainsi qu’une croyance dans les méca­nismes auto­ré­gu­la­teurs du marché. Cette « révo­lu­tion conser­va­trice » pou­vait se résu­mer en quelques prin­cipes simples, parmi les­quels la baisse des impôts des plus riches, une poli­tique moné­taire res­tric­tive des­ti­née à ter­ras­ser l’inflation, et un assaut géné­ral contre les régle­men­ta­tions éta­tiques. Dressant un tableau apo­ca­lyp­tique des fruits de cette poli­tique (crises finan­cières, effets nuls sur l’investissement, mal­ver­sa­tions faci­li­tées au sein des entre­prises), l’auteur remarque néan­moins que de nom­breux élus de gauche exaltent encore le marché par peur de paraître archaïques. Tentant de « libé­rer » leurs esprits, Galbraith s’attaque en pre­mier lieu à « la liberté d’acheter » vantée aux masses par les puis­sants, et qui a sup­planté une concep­tion plus ambi­tieuse de la liberté en termes de par­ti­ci­pa­tion poli­tique et sociale. Il se livre alors à une cri­tique du concept de « marché », dont il sou­ligne l’imperfection per­ma­nente, et explique en quoi la « liberté d’acheter » sans intru­sion des pou­voirs publics, se réduit en fait à la liberté des grandes entre­prises de régir la vie éco­no­mique.

S’intéressant ensuite aux réduc­tions d’impôt visant à aug­men­ter l’épargne indi­vi­duelle et donc l’investissement, Galbraith mobi­lise la théo­rie et l’histoire éco­no­miques pour démon­trer la fausse évi­dence d’un tel lien. L’effet réel de ces baisses d’impôt, sou­ligne-t-il, est d’augmenter le pou­voir de déci­sion des indi­vi­dus les plus riches au détri­ment des entre­prises, ce qui conduit à une orien­ta­tion socia­le­ment inutile de l’investissement privé. Dans un autre cha­pitre, l’économiste se livre à nou­veau à une démons­tra­tion empi­rique pour mettre en évi­dence que, contrai­re­ment à ce que pro­fes­sait Milton Friedman, le lien entre la masse moné­taire et l’inflation n’existe pas. Si cette der­nière a dura­ble­ment dis­paru au début des années 1980, c’est sur­tout en raison de l’écroulement du pou­voir syn­di­cal et de l’importation accrue de pro­duits fabri­qués dans les pays à bas salaires. Toute la théo­rie moné­ta­riste, qui visait à contrô­ler la masse moné­taire pour pré­ve­nir l’inflation, était donc fausse ! Mais le pre­mier pilier conser­va­teur à s’être écroulé, constate l’auteur, est celui de l’équilibre bud­gé­taire. Dès Reagan, les répu­bli­cains ont com­pris que l’État fédé­ral ne se gérait pas comme un ménage, contrai­re­ment aux démo­crates s’enorgueillissant des bons résul­tats obte­nus sous Clinton, bien que ceux-ci s’expliquent prin­ci­pa­le­ment par le boom inat­tendu des nou­velles tech­no­lo­gies. Le parti de l’Âne serait tou­jours truffé, selon Galbraith, de « per­ro­quets de conser­va­teurs morts, qui n’ont aucun des­cen­dant vivant et dont les thèses sont concrè­te­ment inap­pli­cables dans le monde moderne » 3. En effet, le sys­tème éco­no­mique mon­dial est fondé sur la supré­ma­tie du dollar, ce qui se tra­duit par une demande crois­sante de cette mon­naie par les autres éco­no­mies. De cette situa­tion, il résul­tera tou­jours un défi­cit bud­gé­taire et un défi­cit com­mer­cial des États-Unis, nous explique Galbraith, qui juge que ces der­niers n’ont aucune raison de ne pas pro­fi­ter de ce statut pri­vi­lé­gié.

Enfin, l’auteur ter­mine son pas­sage en revue des dogmes conser­va­teurs en s’attaquant au libre-échange. En quelques pages, il pul­vé­rise la théo­rie de Ricardo selon laquelle une nation aura tou­jours inté­rêt à spé­cia­li­ser sa pro­duc­tion et à l’échanger. Mais plus que son plai­doyer en faveur de la diver­si­fi­ca­tion pro­duc­tive, ce qui retient l’attention est sa dénon­cia­tion des condi­tions dans les­quelles est promu le libre-échange actuel­le­ment. Avec les accords de Bretton Woods (1945), explique-t-il, il s’agissait de rap­pro­cher le com­merce inter­na­tio­nal du com­merce natio­nal. A l’échelle natio­nale, ce der­nier se carac­té­rise par l’absence de droits de douane et une mon­naie com­mune. A l’échelle mon­diale, la baisse pro­gres­sive des droits de douane était donc équi­li­brée par la sta­bi­lité des taux de change des mon­naies, ce qui néces­si­tait un contrôle des mou­ve­ments de capi­taux. Or, depuis 1973 et la fin de ce sys­tème, « la dis­tinc­tion entre marché des titres et mar­chés des biens et ser­vices a dis­paru » 4. Plus que le libre-échange en soi, ce qui est à redou­ter est donc la menace per­ma­nente que fait planer un marché libre des capi­taux sur les stra­té­gies de déve­lop­pe­ment.

Origines et carac­té­ris­tiques de l’ « Etat pré­da­teur »

Si les pré­ceptes conser­va­teurs se sont révé­lés aussi désas­treux, com­ment expli­quer que l’économie des États-Unis soit restée rela­ti­ve­ment pros­père ? Grâce à l’héritage du New Deal, répond Galbraith. Ou plus exac­te­ment, grâce aux ins­ti­tu­tions édi­fiées par les admi­nis­tra­tions démo­crates, de Roosevelt à Johnson. Hybrides car mi-pri­vées mi-publiques, pré­sentes dans de nom­breux sec­teurs tels que la santé, le loge­ment, l’enseignement… elles sont « des pôles essen­tiels de puis­sance éco­no­mique » 5. Pas tou­jours effi­cientes ni uni­ver­selles, elles sont néan­moins pour­voyeuses d’emplois et géné­ra­trices d’effets sta­bi­li­sa­teurs sur l’économie. Contrairement aux idées reçues, il n’existe donc pas aux États-Unis de pure éco­no­mie de marché libre : « il s’agit bel et bien d’un pays post­in­dus­triel avancé comme les autres, où le sec­teur public assure net­te­ment plus de la moitié de l’activité éco­no­mique »6.

Pour autant, les poli­tiques d’inspiration conser­va­trice ont eu des effets réels, qui expliquent l’essor de l’État pré­da­teur. D’une part, les réduc­tions d’impôts et la libé­ra­tion du marché des capi­taux ont contri­bué à la hausse des inéga­li­tés de reve­nus et à une concen­tra­tion sans pré­cé­dent du pou­voir éco­no­mique. D’où la for­ma­tion d’une sorte d’oligarchie, qui a com­pris que l’action publique peut créer des dépla­ce­ments « spec­ta­cu­laires » de richesse, et cherche donc à « user et abuser de l’État » 7. D’autre part, les répu­bli­cains ont par­ti­cipé à « la crise de la grande entre­prise ». Alors que l’après-guerre avait été domi­née par un sys­tème de grandes firmes indus­trielles com­po­sant avec des contre-pou­voirs éta­tique et syn­di­cal, la poli­tique moné­ta­riste du début des années 1980 lui a porté un coup fatal, et a contri­bué à une redis­tri­bu­tion du pou­voir éco­no­mique au profit des finan­ciers, d’entreprises de tech­no­lo­gies de pointe et d’une nou­velle classe de PDG. Ces der­niers ont de plus en plus consi­déré l’entreprise comme un outil d’enrichissement per­son­nel, tandis que les per­for­mances bour­sières à court-terme deve­naient l’obsession prin­ci­pale. En consé­quence, « si les scan­dales d’entreprises sont nés de la sub­ver­sion des normes sociales et juri­diques, celles-ci avaient déjà été affai­blies par les pres­sions de Wall Street et par la consti­tu­tion des plus hauts diri­geants d’entreprise en classe pré­da­trice »8.

Selon Galbraith, les membres de cette nou­velle classe ont sur­tout agi en pré­da­teurs vis-à-vis des ins­ti­tu­tions héri­tières du New Deal. Le but : pas tant l’affaiblissement de l’État, que sa prise de contrôle pour en reti­rer le plus d’argent pos­sible ! L’État pré­da­teur peut donc être décrit comme une « coa­li­tion d’adversaires […] du cadre règle­menté, com­po­sée d’entreprises dont les prin­ci­pales acti­vi­tés lucra­tives concur­rencent les grands ser­vices publics de l’increvable New Deal » 9. La déré­gle­men­ta­tion du sys­tème de finan­ce­ment du loge­ment est l’exemple le plus frap­pant, qui a abouti au désastre des sub­primes. Galbraith évoque aussi les nomi­na­tions déci­dées par Bush à la tête des dif­fé­rentes auto­ri­tés de régle­men­ta­tion : il s’agissait sys­té­ma­ti­que­ment des adver­saires les plus achar­nés de la pro­tec­tion de l’environnement ou des consom­ma­teurs ! A la lec­ture de l’essai, il appa­raît que cette situa­tion est grave pour deux rai­sons. Non seule­ment parce que le bien commun est négligé par une « République-entre­prise » dis­tri­buant les pré­bendes, mais aussi parce que c’est la frange réac­tion­naire du sec­teur privé qui béné­fi­cie de ces pré­bendes, au détri­ment des milieux d’affaires les plus inno­vants et les plus pro­gres­sistes.

Que faire ?

Parmi les solu­tions pro­po­sées par Galbraith, l’imposition de nou­velles normes est un point cen­tral. Loin d’entraver l’économie, elles pro­fi­te­ront aux entre­prises amé­lio­rant leurs tech­no­lo­gies et maî­tri­sant leur impact sur l’environnement. Favoriser la frange pro­gres­siste des milieux d’affaires passe donc par le retour des règles en éco­no­mie, mais aussi par la pla­ni­fi­ca­tion. Conscient que le mot est à peu près devenu l’équivalent de « Satan » aux États-Unis, Galbraith argu­mente pied à pied, en expli­quant que les entre­prises pri­vées pla­ni­fient aussi la pro­duc­tion et les inves­tis­se­ments qu’elles réa­lisent. Ce qui compte, c’est donc de savoir qui pla­ni­fie, en fonc­tion de quels objec­tifs et avec quelle effi­ca­cité. Bref, « la pla­ni­fi­ca­tion et les mar­chés ne se contre­disent pas » 10, et si la pla­ni­fi­ca­tion publique est légi­time, c’est parce qu’elle est la plus à même d’intégrer l’intérêt col­lec­tif futur. Prenant le cas de la ges­tion de l’ouragan Katrina sur la Nouvelle-Orléans, l’auteur en fait l’incarnation du pro­blème de la pla­ni­fi­ca­tion « en petit », alors que le réchauf­fe­ment cli­ma­tique, auquel il consacre un long déve­lop­pe­ment, en est l’incarnation « en grand ». Alarmiste, il pré­vient que si la pla­ni­fi­ca­tion est aban­don­née à l’aile pré­da­trice des milieux d’affaire, « dans un siècle ou deux le monde indus­triel déve­loppé n’existera peut-être plus » 11. L’économiste se fait alors patriote, voire quelque peu mes­sia­nique, en appe­lant les États-Unis à œuvrer pour la civi­li­sa­tion, via une mobi­li­sa­tion de son éco­no­mie au moins com­pa­rable à ce qu’elle fut durant la Seconde Guerre mon­diale. Tout l’enjeu rési­dant dans la capa­cité à gérer la tran­si­tion entre d’une part la contrac­tion de l’économie d’aujourd’hui, et d’autre part le déve­lop­pe­ment de la nou­velle, celle qui res­pec­tera les limites des res­sources natu­relles et de la bio­sphère.

Au final, c’est un essai dense que nous livre James K. Galbraith. Bien que des­tiné au grand public, il est pro­bable que le lec­teur peu à l’aise avec le voca­bu­laire ou le rai­son­ne­ment éco­no­mique soit vite perdu. En outre, l’auteur puise des exemples dans toute l’histoire éco­no­mique amé­ri­caine et inter­na­tio­nale depuis les années 1970, au risque de par­fois diluer son propos. La thèse cen­trale n’en est pas moins très claire et convain­cante, s’inscrivant dans une ten­dance plus large qui vise à remettre en cause la domi­na­tion intel­lec­tuelle du para­digme conser­va­teur en éco­no­mie. Galbraith se livre à cet assaut avec les armes de l’économie ins­ti­tu­tion­na­liste, dont il nous donne envie d’en savoir plus. Outre la méta­phore des pré­da­teurs et des proies, ce cou­rant pro­pose en effet une com­pré­hen­sion de l’économie à partir des ins­ti­tu­tions créées par les hommes dans des contextes socio­po­li­tiques précis. La crise actuelle ayant mis à mal le mythe de l’homo œco­no­mi­cus ration­nel et cal­cu­la­teur, il est à espé­rer que ce cou­rant devienne plus influent auprès des déci­deurs. Si tel est le cas, Galbraith y aura pris une part impor­tante.

rédac­teur : Fabien ESCALONA,
Illustration : / flickr​.com

Notes :
1 – David Harvey, A Brief History of Neoliberalism, Oxford University Press, 2005
2 – p.11
3 – p.108
4 – p. 115
5 – p.158
6 – p.167
7 – p. 154
8 – p.184
9 – p. 192
10 – p.238
11 – p. 251

Titre du livre : L’Etat pré­da­teur. Comment la droite a renoncé au marché libre et pour­quoi la gauche devrait en faire autant
Auteur : James K. Galbraith
Éditeur : Seuil
Titre ori­gi­nal : The Predator State. How Conservatives Abandoned the Free Market and Why Liberals Should Too
Nom du tra­duc­teur : Paul et Françoise Chemla
Collection : Economie humaine
Date de publi­ca­tion : 03/09/09
N° ISBN : 2020998009

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