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Les États-Unis dans le monde : hégémoniques et déclinants

La crise des crises

Par Mis en ligne le 11 novembre 2019

Avant, pen­dant et sur­tout après la Deuxième Guerre mon­diale, les États-Unis sont deve­nus LA grande puis­sance mon­diale, la puis­sance incon­tour­nable disait-on. Par la suite, durant la guerre froide (1950-1980), les États-Unis se pré­sen­taient comme le centre de gra­vité du monde capable d’assurer la sta­bi­lité des pays capi­ta­listes et des États qui avaient évité de tomber dans l’orbite de l’Union sovié­tique. Au tour­nant des années 1980, l’hégémonie amé­ri­caine a semblé se raf­fer­mir avec l’implosion de l’adversaire sovié­tique. De vastes opé­ra­tions mili­taires ont été enclen­chées pour sécu­ri­ser la domi­na­tion des États-Unis sur le Moyen-Orient, les Balkans, l’Asie cen­trale. On par­lait alors du nou­veau « siècle amé­ri­cain » qui se met­tait en place dans un contexte où il ne res­tait qu’une seule super­puis­sance, l’hyperpuissance, selon l’expression du ministre fran­çais des Affaires exté­rieures de l’époque, Hubert Védrine. Un poli­ti­co­logue état­su­nien réputé, Francis Fukuyama, par­lait de la fin de l’histoire, défi­ni­ti­ve­ment orga­ni­sée autour des États-Unis et de son sys­tème[1]. Mais, par la suite, le vent a tourné. Les échecs du projet de « réin­gé­nie­rie » de Washington se sont accu­mu­lés en Afghanistan, en Irak et ailleurs. La montée en puis­sance de la Chine en Asie a déplacé le centre de gra­vité. La com­pé­ti­tion entre les États-Unis et l’Union euro­péenne s’est aggra­vée. Tout cela a abouti en 2016 au triomphe d’un nou­veau projet sous l’égide de Donald Trump.

Le virage

Avant 2016, les États-Unis ont vécu sous le régime de Barack Obama une ten­ta­tive de réor­ga­ni­sa­tion de l’hégémonie amé­ri­caine, dans le sillon des défaites poli­tiques et mili­taires des années 2000. En effet, Obama signa­lait pour la classe poli­tique l’opportunité de reve­nir à la poli­tique du pré­sident Wilson des années d’avant-guerre, accen­tuée pen­dant le règne du pré­sident Franklin Delano Roosevelt (1933-1945), lorsque les États-Unis jouaient sur deux tableaux en même temps, la supé­rio­rité mili­taire d’une part, et l’hégémonie éco­no­mique et diplo­ma­tique d’autre part. Élu en 2008, le démo­crate Obama avait com­pris les limites de la puis­sance amé­ri­caine, d’où ses ten­ta­tives de recol­ler les pots cassés avec le monde, ce qu’il entre­prit de faire en signant des accords d’apaisement avec Cuba et l’Iran tout en pour­sui­vant une poli­tique davan­tage mul­ti­la­té­ra­liste avec l’Europe et la Chine. Certes, Obama ne vou­lait pas mettre en péril l’empire amé­ri­cain, d’où sa volonté de ren­for­cer le dis­po­si­tif mili­taire et de construire une grande coa­li­tion pour ralen­tir la pro­gres­sion de la Chine. Les avan­cées par­tielles d’Obama ont été rapi­de­ment remises en ques­tion par l’opposition répu­bli­caine, notam­ment par son aile bat­tante, le Tea Party, com­posé d’éléments de droite et d’ultradroite bien appuyés par des lobbys affai­ristes et mili­ta­ristes.

C’est en capi­ta­li­sant sur ces ten­sions qu’un sec­teur poli­tique et média­tique par­ti­cu­lier s’est rallié à la can­di­da­ture d’un « out­si­der » de la poli­tique amé­ri­caine, le mil­liar­daire Donald Trump. Celui-ci a joué habi­le­ment sur la montée du mécon­ten­te­ment parmi les couches moyennes et popu­laires, assaillies par les dégâts de la mon­dia­li­sa­tion (pertes d’emplois indus­triels, réduc­tion des ser­vices sociaux, etc.). Il a réussi à recom­po­ser un bloc poli­tique autour d’un dis­cours popu­liste, avec des tona­li­tés racistes et xéno­phobes, contre la popu­la­tion afro-amé­ri­caine, contre les immi­grants, les immi­grantes et les réfu­gié-e-s. Un des aspects de sa poli­tique a été de prôner le pro­tec­tion­nisme éco­no­mique avec son slogan « America First », appa­rais­sant comme une arme mena­çante contre le reste du monde. Après son intro­ni­sa­tion comme pré­sident, Donald Trump a main­tenu le cap avec un lan­gage de confron­ta­tion sou­tenu par un tour­nant mili­ta­riste concré­tisé par l’augmentation et le ren­for­ce­ment des forces amé­ri­caines. Depuis quelques années, le budget mili­taire a atteint des som­mets inéga­lés.

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Source : Institut inter­na­tio­nal de recherche et de paix (SIPRI)

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Un ordre mondial bousculé

Pour Donald Trump, la réus­site de cette nou­velle poli­tique inter­na­tio­nale doit repo­ser sur sa concep­tion de la gou­ver­nance. Le retrait de l’accord sur le nucléaire ira­nien, signé sous la gou­verne d’Obama, a été la pre­mière salve pour annon­cer que la poli­tique étran­gère des États-Unis allait fon­da­men­ta­le­ment chan­ger. Parallèlement, les États-Unis ont conso­lidé leurs liens avec Israël et l’Arabie saou­dite en ciblant l’Iran comme l’ennemi prin­ci­pal.

Par ailleurs, Trump a renoncé au projet de Partenariat trans­pa­ci­fique, qui devait ral­lier les pays de l’Asie-Pacifique dans une grande coa­li­tion excluant la Chine. De cette manière, les États-Unis veulent que le Japon réta­blisse une sorte de pou­voir « sous-impé­ria­liste » en Asie, avec l’aide d’autres alliés de Washington dans la région, tels la Corée du Sud, Taïwan, le Vietnam, l’Australie, l’Inde, les Philippines et la Malaisie, tout cela pour consti­tuer autour de la Chine une sorte de mur vir­tuel. De plus, les sanc­tions com­mer­ciales impo­sées par Trump contre la Chine à l’automne 2018 aggravent les ten­sions, tout en ampli­fiant une crise dans l’économie chi­noise, et fra­gi­lisent la posi­tion poli­tique du pré­sident Xi Jinping. Il ne faut pas se trom­per : la cible des États-Unis, sous Obama et main­te­nant sous Trump, est la Chine.

Entretemps, les trans­for­ma­tions de l’ALENA, les tarifs de 25 % sur l’acier, de 10 % sur l’aluminium et de 292 % sur Bombardier (ce qui a forcé Bombardier à vendre la Série C à Airbus) font partie de cette stra­té­gie d’utiliser les échanges com­mer­ciaux comme arme éco­no­mique. La lutte anti-immi­gra­tion, la construc­tion d’un mur sur la fron­tière mexi­caine, les dépor­ta­tions et arres­ta­tions arbi­traires qui ciblent les Latinos comme s’ils étaient des cri­mi­nels, l’interdiction de l’immigration musul­mane venant de six pays cibles sont autant de mesures qui ter­ri­fient les mino­ri­tés visibles et invi­sibles.

« Make America Great Again » n’était pas seule­ment un slogan pour tenter de gagner les pro­chaines élec­tions, mais une nou­velle phi­lo­so­phie qui guide les États-Unis dans une démarche pour recon­qué­rir le monde, mais qu’en sera-t-il des consé­quences sur les États-Unis eux-mêmes ?

Donald Cuccioletta, cher­cheur à l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand de l’UQAM


  1. Francis Fukuyama, La fin de l’Histoire et le der­nier homme, Paris, Flammarion, 1992.

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