Les États-Unis dans le monde : hégémoniques et déclinants

Avant, pendant et surtout après la Deuxième Guerre mondiale, les États-Unis sont devenus LA grande puissance mondiale, la puissance incontournable disait-on. Par la suite, durant la guerre froide (1950-1980), les États-Unis se présentaient comme le centre de gravité du monde capable d’assurer la stabilité des pays capitalistes et des États qui avaient évité de tomber dans l’orbite de l’Union soviétique. Au tournant des années 1980, l’hégémonie américaine a semblé se raffermir avec l’implosion de l’adversaire soviétique. De vastes opérations militaires ont été enclenchées pour sécuriser la domination des États-Unis sur le Moyen-Orient, les Balkans, l’Asie centrale. On parlait alors du nouveau « siècle américain » qui se mettait en place dans un contexte où il ne restait qu’une seule superpuissance, l’hyperpuissance, selon l’expression du ministre français des Affaires extérieures de l’époque, Hubert Védrine. Un politicologue étatsunien réputé, Francis Fukuyama, parlait de la fin de l’histoire, définitivement organisée autour des États-Unis et de son système[1]. Mais, par la suite, le vent a tourné. Les échecs du projet de « réingénierie » de Washington se sont accumulés en Afghanistan, en Irak et ailleurs. La montée en puissance de la Chine en Asie a déplacé le centre de gravité. La compétition entre les États-Unis et l’Union européenne s’est aggravée. Tout cela a abouti en 2016 au triomphe d’un nouveau projet sous l’égide de Donald Trump.

Le virage

Avant 2016, les États-Unis ont vécu sous le régime de Barack Obama une tentative de réorganisation de l’hégémonie américaine, dans le sillon des défaites politiques et militaires des années 2000. En effet, Obama signalait pour la classe politique l’opportunité de revenir à la politique du président Wilson des années d’avant-guerre, accentuée pendant le règne du président Franklin Delano Roosevelt (1933-1945), lorsque les États-Unis jouaient sur deux tableaux en même temps, la supériorité militaire d’une part, et l’hégémonie économique et diplomatique d’autre part. Élu en 2008, le démocrate Obama avait compris les limites de la puissance américaine, d’où ses tentatives de recoller les pots cassés avec le monde, ce qu’il entreprit de faire en signant des accords d’apaisement avec Cuba et l’Iran tout en poursuivant une politique davantage multilatéraliste avec l’Europe et la Chine. Certes, Obama ne voulait pas mettre en péril l’empire américain, d’où sa volonté de renforcer le dispositif militaire et de construire une grande coalition pour ralentir la progression de la Chine. Les avancées partielles d’Obama ont été rapidement remises en question par l’opposition républicaine, notamment par son aile battante, le Tea Party, composé d’éléments de droite et d’ultradroite bien appuyés par des lobbys affairistes et militaristes.

C’est en capitalisant sur ces tensions qu’un secteur politique et médiatique particulier s’est rallié à la candidature d’un « outsider » de la politique américaine, le milliardaire Donald Trump. Celui-ci a joué habilement sur la montée du mécontentement parmi les couches moyennes et populaires, assaillies par les dégâts de la mondialisation (pertes d’emplois industriels, réduction des services sociaux, etc.). Il a réussi à recomposer un bloc politique autour d’un discours populiste, avec des tonalités racistes et xénophobes, contre la population afro-américaine, contre les immigrants, les immigrantes et les réfugié-e-s. Un des aspects de sa politique a été de prôner le protectionnisme économique avec son slogan « America First  », apparaissant comme une arme menaçante contre le reste du monde. Après son intronisation comme président, Donald Trump a maintenu le cap avec un langage de confrontation soutenu par un tournant militariste concrétisé par l’augmentation et le renforcement des forces américaines. Depuis quelques années, le budget militaire a atteint des sommets inégalés.

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Source : Institut international de recherche et de paix (SIPRI)

Aller chercher l’image à cette adresse : https://fr.statista.com/infographie/9126/le-top-15-des-budgets-militaires-mondiaux/

Un ordre mondial bousculé

Pour Donald Trump, la réussite de cette nouvelle politique internationale doit reposer sur sa conception de la gouvernance. Le retrait de l’accord sur le nucléaire iranien, signé sous la gouverne d’Obama, a été la première salve pour annoncer que la politique étrangère des États-Unis allait fondamentalement changer. Parallèlement, les États-Unis ont consolidé leurs liens avec Israël et l’Arabie saoudite en ciblant l’Iran comme l’ennemi principal.

Par ailleurs, Trump a renoncé au projet de Partenariat transpacifique, qui devait rallier les pays de l’Asie-Pacifique dans une grande coalition excluant la Chine. De cette manière, les États-Unis veulent que le Japon rétablisse une sorte de pouvoir « sous-impérialiste » en Asie, avec l’aide d’autres alliés de Washington dans la région, tels la Corée du Sud, Taïwan, le Vietnam, l’Australie, l’Inde, les Philippines et la Malaisie, tout cela pour constituer autour de la Chine une sorte de mur virtuel. De plus, les sanctions commerciales imposées par Trump contre la Chine à l’automne 2018 aggravent les tensions, tout en amplifiant une crise dans l’économie chinoise, et fragilisent la position politique du président Xi Jinping. Il ne faut pas se tromper : la cible des États-Unis, sous Obama et maintenant sous Trump, est la Chine.

Entretemps, les transformations de l’ALENA, les tarifs de 25 % sur l’acier, de 10 % sur l’aluminium et de 292 % sur Bombardier (ce qui a forcé Bombardier à vendre la Série C à Airbus) font partie de cette stratégie d’utiliser les échanges commerciaux comme arme économique. La lutte anti-immigration, la construction d’un mur sur la frontière mexicaine, les déportations et arrestations arbitraires qui ciblent les Latinos comme s’ils étaient des criminels, l’interdiction de l’immigration musulmane venant de six pays cibles sont autant de mesures qui terrifient les minorités visibles et invisibles.

« Make America Great Again » n’était pas seulement un slogan pour tenter de gagner les prochaines élections, mais une nouvelle philosophie qui guide les États-Unis dans une démarche pour reconquérir le monde, mais qu’en sera-t-il des conséquences sur les États-Unis eux-mêmes ?

Donald Cuccioletta, chercheur à l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand de l’UQAM


  1. Francis Fukuyama, La fin de l’Histoire et le dernier homme, Paris, Flammarion, 1992.

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