Les défis des gauches en France

L’offensive d’ampleur du capital, suivant la stratégie de choc décrite par Naomi Klein[2], vise à détricoter méthodiquement les acquis sociaux du XXe siècle. L’objectif est à la fois économique, pour rétablir des taux de profits en baisse, et idéologique, pour affaiblir les capacités de résistance du mouvement ouvrier. Ces politiques, menées tant par la droite que par les partis sociaux-démocrates, ont durablement affaibli les mouvements d’émancipation. Entretemps, le système est pris dans une fuite en avant productiviste et consumériste, qui a des conséquences écologiques de plus en plus désastreuses, desquelles découle un nouveau cycle de luttes. D’autre part, ces crises renforcent les tensions interimpérialistes et multiplient les situations de chaos, favorisant guerres, terrorismes et migrations, qui permettent aux dirigeants de jouer de la corde raciste et de diviser durablement les classes populaires. De ces crises émerge une nouvelle génération de militants associatifs et politiques, féministes, antiracistes, écologistes ou altermondialistes, parfois en opposition, parfois en convergence avec l’ancien mouvement ouvrier.

Les spécificités du mouvement social français

Les grandes luttes de 1936, 1945 et 1968 ont dessiné en France un système social dans lequel les « gisements de communisme » sont multiples comme les services publics, le statut de la fonction publique, le système des retraites ou celui de la sécurité sociale, ce à quoi s’est ajoutée dans les années 2000 la semaine des 35 heures. Lorsque les classes dominantes ont voulu éradiquer ces acquis, les mobilisations ont été fortes (résistance des étudiants et des étudiantes en 1986, grandes grèves contre la réforme des retraites de 1995, résistance victorieuse contre le contrat « première embauche » en 2006, etc.). Même lorsqu’elles n’ont pas vaincu le gouvernement, les luttes ont ralenti la mise en place du programme libéral. Parallèlement, sur la bataille des idées, le libéralisme a échoué, comme la victoire contre le Traité constitutionnel européen en 2005. Par conséquent, le démantèlement des acquis sociaux a été plus lent en France qu’en Grande-Bretagne ou en Allemagne. Nous vivons l’offensive néolibérale et ses conséquences au ralenti. Aujourd’hui, les classes dirigeantes ont confié à Emmanuel Macron le rôle d’en finir avec une certaine exception française et d’opérer un rattrapage.

Héritage colonial et racisme

Une autre spécificité française réside dans l’existence d’un lourd héritage postcolonial. Ce passé a façonné les migrations successives et l’existence d’une classe ouvrière racisée, longtemps surexploitée, et dont les enfants subissent discrimination, racisme et exclusion sociale. Depuis la guerre d’Algérie, l’idéologie raciste a su se reproduire et l’extrême droite a largement bénéficié de l’unification de son camp opérée par le Front national[3]. Celle-ci a aussi su profiter du contexte terroriste et de la montée des nouveaux racismes comme l’islamophobie. Le racisme divise durablement les classes populaires et les organisations de gauche peinent à organiser les populations racisées qui sont les plus exploitées et discriminées de la société.

Le risque populiste

Le système présidentialiste qui prévaut en France, avec un parlement presque fantoche, constitue une troisième spécificité française. En réalité, l’élection présidentielle surdétermine les rapports de force. La déstabilisation de l’appareil d’État par d’éventuels mouvements sociaux est très difficile. Ce système cependant est vulnérable, une fois que la perte d’hégémonie des classes dominantes a dépassé un certain seuil. En effet, un candidat populiste populaire peut gagner cette élection sans appareil. Ceci explique la victoire en 2017 d’une forme de populisme du centre (Macron) qui a bénéficié de son opposition à la populiste d’extrême droite (Marine Le Pen). Ce système renforce les dynamiques populistes mondialement à l’œuvre du fait du manque d’hégémonie culturelle du néolibéralisme et constitue un verrou/levier incontournable.

Un horizon démocratique, social et écologiste

Dans les dernières années, un cycle de luttes sociales, écologistes et altermondialistes a permis l’émergence d’acteurs associatifs (ATTAC, Alternatiba), de syndicats radicalisés (Solidaires) et de nouveaux partis politiques[4], lesquels ont façonné un nouvel imaginaire autour de quelques piliers.

L’objectif est l’émancipation des individus par une lutte contre l’exploitation économique, mais aussi contre toutes les oppressions de genre et de race.

Cette émancipation à l’ère de l’anthropocène ne peut se faire contre la biosphère. Il faut donc opérer une transition écologique d’ampleur qui articule des changements de comportements individuels et une planification écologique à long terme qui s’oppose radicalement à la logique d’accumulation mortifère du capital.

Une société socialement et écologiquement plus juste ne peut advenir sans une remise en cause du pouvoir du capitalisme sur nos vies.

Cet horizon écosocialiste est opposé au capitalisme avec une défense des communs et des services publics, mais sans rompre totalement avec l’économie de marché et l’État-providence. La mise en place de ce programme requiert des changements institutionnels avec un pouvoir plus grand pour le parlement, un strict non-cumul des mandats et la révocabilité des élus. C’est ce programme qu’a porté le Front de gauche (FDG) en 2012 et la France insoumise (FI) en 2017. Par ailleurs, cet horizon est partagé à quelques nuances par la gauche du Parti socialiste (Benoît Hamon) jusqu’à Olivier Besancenot (Nouveau Parti anticapitaliste, NPA), mais aussi par des syndicats comme la CGT ou Solidaires, et des associations comme ATTAC. La genèse d’un programme contre-hégémonique est en bonne voie, même s’il y a des points d’achoppement (l’Europe, l’islamophobie, la question de l’accueil des migrants et migrantes, la politique étrangère, etc.).

Tripode stratégique

Il existe aussi une assez grande convergence quant aux moyens stratégiques pour faire advenir cet horizon. D’abord, les luttes sociales, comme les luttes écologistes, sont centrales pour changer le rapport de force. Le principal problème auquel nous devons faire face est que la stratégie de choc du pouvoir consiste à ne jamais céder, ce qui tend depuis 10 ans à décourager les acteurs du front social et politique qui s’opposent à ces attaques multiples.

Le second tripode stratégique est la construction patiente d’alternatives concrètes et le renforcement de l’auto-organisation des populations. Le mouvement Alternatiba[5] a joué un rôle important en ce sens en 2015 sur les questions climatiques. L’auto-organisation est aussi mise en avant, tant par les mouvements anarchistes, écologistes, que par le NPA, ou plus récemment par la FI. Néanmoins luttes et pratiques de rechange trouvent leurs limites, car le pouvoir de l’État demeure très fort, tant en termes de répression, qu’en termes de levier pour opérer un changement vers une économie plus sociale et écologique.

Le troisième tripode est la participation aux élections pour obtenir des victoires électorales locales, régionales ou nationales. Le score de Jean-Luc Mélenchon en 2017 est dans ce cadre historique (près de 20 %).

Quelle tactique électorale ?

Pour obtenir des victoires, la principale difficulté est d’unifier un bloc majoritaire associant la classe ouvrière traditionnelle, les classes populaires discriminées ou exclues du champ social et une partie des classes moyennes en déclassement autour de l’horizon écosocialiste. Pendant longtemps, la stratégie du Parti communiste (PCF) a été de s’associer au Parti socialiste (PS). Or, en France comme ailleurs, l’acceptation par le PS de la doxa libérale a conduit cette stratégie à une impasse. L’autre solution a été une stratégie de cartel mise en œuvre par le Front de gauche de 2009 à 2015, ce qui a permis à notre camp de relever la tête. Néanmoins, elle n’a pas su briser un plafond de verre, et notamment elle n’a pas permis de passer devant le PS. De plus, le PCF est resté ambigu quant à sa stratégie.

Pour 2017, Mélenchon a fait le choix de lancer sa candidature et un mouvement (FI) en sortant de la logique du cartel. Ce choix a fini d’achever le PS et a permis à FI de devenir hégémonique à gauche. Mais il est difficile de savoir si cette réussite est due à ce changement de tactique ou aux conditions spécifiques de cette élection. L’année 2018 a été l’occasion d’approfondissements de la tactique de FI – hégémonie idéologique à gauche avec un groupe parlementaire offensif, accent mis sur l’auto-organisation –, mais aussi de rajustements. Un certain substitutisme de la FI vis-à-vis des mouvements sociaux a laissé la place à la construction d’un front social et politique pluriel contre Macron. Plus récemment, le discours de la FI est devenu plus ouvert vis-à-vis des autres forces politiques.

Perspectives et enjeux

Il est d’abord nécessaire d’infliger une défaite sociale à Macron. Il n’y a probablement pas d’autres voies qu’un mouvement d’ensemble radical associant manifestations de masse, grèves et occupations de lieux de vie ou de travail. Il faudra alors approfondir l’organisation du front social et politique et voir comment mieux articuler les forces politiques, syndicales et associatives. Ce front devra être capable d’associer les militants et les militantes des quartiers populaires qui luttent contre le racisme.

D’autre part, pour que les perspectives politiques demeurent ouvertes, il est nécessaire que la FI maintienne son hégémonie politique à gauche. Ceci passe par de bons résultats aux prochaines élections municipales et européennes. Pour réussir ces échéances, il est nécessaire de gagner en efficacité et en démocratie interne. En effet, la FI est caractérisée par une grande horizontalité avec des groupes d’appuis locaux et thématiques très autonomes et divers, mais aussi par une forte verticalité concernant quelques questions essentielles dont la gestion est assurée par une équipe d’animation restreinte non élue. Comment rester un mouvement dynamique et large (entre 50 000 et 100 000 sympathisants et sympathisantes) en étant efficace et démocratique ? C’est une question complexe que nous devons affronter en s’inspirant d’expériences existantes (Podemos, Québec solidaire…).

Pour obtenir des victoires électorales, il est nécessaire d’élargir la base sociale. Cela passe évidemment par un travail idéologique inclusif en direction de certaines couches de la population. Mais cela dépend aussi de notre capacité à rompre avec d’anciens codes pour être en mesure de toucher un électorat historiquement de droite sans en renier d’autres. L’équation est difficile et, selon les situations, il est possible qu’il faille adopter plutôt une logique de rassemblement de la gauche ou une orientation plus « populiste » pour fédérer le peuple.

Enfin, la France n’est pas isolée du monde. Toute avancée ici dépend de et a une influence sur ce qui se passe ailleurs. Nous devons ensemble reconstruire rapidement un internationalisme mis à mal par les évolutions en Amérique latine et le déclin du Forum social mondial.

Auteur: Hendrik Davi, Chercheur français en écologie[1]


  1. L’auteur est membre d’Ensemble, mouvement pour une alternative de gauche écologiste et solidaire, ainsi que de la Confédération générale du travail (CGT). Il fut candidat de France insoumise aux législatives de 2017 à Marseille.
  2. Naomi Klein, La stratégie de choc. La montée d’un capitalisme du désastre, Toronto, Léméac/Actes Sud, 2008.
  3. Lors des dernières élections présidentielles en 2017, la candidate du Front national Marine le Pen est arrivée deuxième avec 33,9 % des voix.
  4. Principalement, le Nouveau Parti anticapitaliste, le Front de gauche et plus récemment, la France insoumise.
  5. <https://alternatiba.eu/>.

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