PENSER LA GRANDE TRANSITION

Les défis des gauches en France

Reconstruire nos mouvements

Par Mis en ligne le 21 octobre 2019

L’offensive d’ampleur du capi­tal, sui­vant la stra­té­gie de choc décrite par Naomi Klein[2], vise à détri­co­ter métho­di­que­ment les acquis sociaux du XXe siècle. L’objectif est à la fois éco­no­mique, pour réta­blir des taux de pro­fits en baisse, et idéo­lo­gique, pour affai­blir les capa­ci­tés de résis­tance du mou­ve­ment ouvrier. Ces poli­tiques, menées tant par la droite que par les partis sociaux-démo­crates, ont dura­ble­ment affai­bli les mou­ve­ments d’émancipation. Entretemps, le sys­tème est pris dans une fuite en avant pro­duc­ti­viste et consu­mé­riste, qui a des consé­quences éco­lo­giques de plus en plus désas­treuses, des­quelles découle un nou­veau cycle de luttes. D’autre part, ces crises ren­forcent les ten­sions inter­im­pé­ria­listes et mul­ti­plient les situa­tions de chaos, favo­ri­sant guerres, ter­ro­rismes et migra­tions, qui per­mettent aux diri­geants de jouer de la corde raciste et de divi­ser dura­ble­ment les classes popu­laires. De ces crises émerge une nou­velle géné­ra­tion de mili­tants asso­cia­tifs et poli­tiques, fémi­nistes, anti­ra­cistes, éco­lo­gistes ou alter­mon­dia­listes, par­fois en oppo­si­tion, par­fois en conver­gence avec l’ancien mou­ve­ment ouvrier.

Les spécificités du mouvement social français

Les grandes luttes de 1936, 1945 et 1968 ont des­siné en France un sys­tème social dans lequel les « gise­ments de com­mu­nisme » sont mul­tiples comme les ser­vices publics, le statut de la fonc­tion publique, le sys­tème des retraites ou celui de la sécu­rité sociale, ce à quoi s’est ajou­tée dans les années 2000 la semaine des 35 heures. Lorsque les classes domi­nantes ont voulu éra­di­quer ces acquis, les mobi­li­sa­tions ont été fortes (résis­tance des étu­diants et des étu­diantes en 1986, grandes grèves contre la réforme des retraites de 1995, résis­tance vic­to­rieuse contre le contrat « pre­mière embauche » en 2006, etc.). Même lorsqu’elles n’ont pas vaincu le gou­ver­ne­ment, les luttes ont ralenti la mise en place du pro­gramme libé­ral. Parallèlement, sur la bataille des idées, le libé­ra­lisme a échoué, comme la vic­toire contre le Traité consti­tu­tion­nel euro­péen en 2005. Par consé­quent, le déman­tè­le­ment des acquis sociaux a été plus lent en France qu’en Grande-Bretagne ou en Allemagne. Nous vivons l’offensive néo­li­bé­rale et ses consé­quences au ralenti. Aujourd’hui, les classes diri­geantes ont confié à Emmanuel Macron le rôle d’en finir avec une cer­taine excep­tion fran­çaise et d’opérer un rat­tra­page.

Héritage colonial et racisme

Une autre spé­ci­fi­cité fran­çaise réside dans l’existence d’un lourd héri­tage post­co­lo­nial. Ce passé a façonné les migra­tions suc­ces­sives et l’existence d’une classe ouvrière raci­sée, long­temps sur­ex­ploi­tée, et dont les enfants subissent dis­cri­mi­na­tion, racisme et exclu­sion sociale. Depuis la guerre d’Algérie, l’idéologie raciste a su se repro­duire et l’extrême droite a lar­ge­ment béné­fi­cié de l’unification de son camp opérée par le Front natio­nal[3]. Celle-ci a aussi su pro­fi­ter du contexte ter­ro­riste et de la montée des nou­veaux racismes comme l’islamophobie. Le racisme divise dura­ble­ment les classes popu­laires et les orga­ni­sa­tions de gauche peinent à orga­ni­ser les popu­la­tions raci­sées qui sont les plus exploi­tées et dis­cri­mi­nées de la société.

Le risque populiste

Le sys­tème pré­si­den­tia­liste qui pré­vaut en France, avec un par­le­ment presque fan­toche, consti­tue une troi­sième spé­ci­fi­cité fran­çaise. En réa­lité, l’élection pré­si­den­tielle sur­dé­ter­mine les rap­ports de force. La désta­bi­li­sa­tion de l’appareil d’État par d’éventuels mou­ve­ments sociaux est très dif­fi­cile. Ce sys­tème cepen­dant est vul­né­rable, une fois que la perte d’hégémonie des classes domi­nantes a dépassé un cer­tain seuil. En effet, un can­di­dat popu­liste popu­laire peut gagner cette élec­tion sans appa­reil. Ceci explique la vic­toire en 2017 d’une forme de popu­lisme du centre (Macron) qui a béné­fi­cié de son oppo­si­tion à la popu­liste d’extrême droite (Marine Le Pen). Ce sys­tème ren­force les dyna­miques popu­listes mon­dia­le­ment à l’œuvre du fait du manque d’hégémonie cultu­relle du néo­li­bé­ra­lisme et consti­tue un verrou/​levier incon­tour­nable.

Un horizon démocratique, social et écologiste

Dans les der­nières années, un cycle de luttes sociales, éco­lo­gistes et alter­mon­dia­listes a permis l’émergence d’acteurs asso­cia­tifs (ATTAC, Alternatiba), de syn­di­cats radi­ca­li­sés (Solidaires) et de nou­veaux partis poli­tiques[4], les­quels ont façonné un nouvel ima­gi­naire autour de quelques piliers.

L’objectif est l’émancipation des indi­vi­dus par une lutte contre l’exploitation éco­no­mique, mais aussi contre toutes les oppres­sions de genre et de race.

Cette éman­ci­pa­tion à l’ère de l’anthropocène ne peut se faire contre la bio­sphère. Il faut donc opérer une tran­si­tion éco­lo­gique d’ampleur qui arti­cule des chan­ge­ments de com­por­te­ments indi­vi­duels et une pla­ni­fi­ca­tion éco­lo­gique à long terme qui s’oppose radi­ca­le­ment à la logique d’accumulation mor­ti­fère du capi­tal.

Une société socia­le­ment et éco­lo­gi­que­ment plus juste ne peut adve­nir sans une remise en cause du pou­voir du capi­ta­lisme sur nos vies.

Cet hori­zon éco­so­cia­liste est opposé au capi­ta­lisme avec une défense des com­muns et des ser­vices publics, mais sans rompre tota­le­ment avec l’économie de marché et l’État-providence. La mise en place de ce pro­gramme requiert des chan­ge­ments ins­ti­tu­tion­nels avec un pou­voir plus grand pour le par­le­ment, un strict non-cumul des man­dats et la révo­ca­bi­lité des élus. C’est ce pro­gramme qu’a porté le Front de gauche (FDG) en 2012 et la France insou­mise (FI) en 2017. Par ailleurs, cet hori­zon est par­tagé à quelques nuances par la gauche du Parti socia­liste (Benoît Hamon) jusqu’à Olivier Besancenot (Nouveau Parti anti­ca­pi­ta­liste, NPA), mais aussi par des syn­di­cats comme la CGT ou Solidaires, et des asso­cia­tions comme ATTAC. La genèse d’un pro­gramme contre-hégé­mo­nique est en bonne voie, même s’il y a des points d’achoppement (l’Europe, l’islamophobie, la ques­tion de l’accueil des migrants et migrantes, la poli­tique étran­gère, etc.).

Tripode stratégique

Il existe aussi une assez grande conver­gence quant aux moyens stra­té­giques pour faire adve­nir cet hori­zon. D’abord, les luttes sociales, comme les luttes éco­lo­gistes, sont cen­trales pour chan­ger le rap­port de force. Le prin­ci­pal pro­blème auquel nous devons faire face est que la stra­té­gie de choc du pou­voir consiste à ne jamais céder, ce qui tend depuis 10 ans à décou­ra­ger les acteurs du front social et poli­tique qui s’opposent à ces attaques mul­tiples.

Le second tri­pode stra­té­gique est la construc­tion patiente d’alternatives concrètes et le ren­for­ce­ment de l’auto-organisation des popu­la­tions. Le mou­ve­ment Alternatiba[5] a joué un rôle impor­tant en ce sens en 2015 sur les ques­tions cli­ma­tiques. L’auto-organisation est aussi mise en avant, tant par les mou­ve­ments anar­chistes, éco­lo­gistes, que par le NPA, ou plus récem­ment par la FI. Néanmoins luttes et pra­tiques de rechange trouvent leurs limites, car le pou­voir de l’État demeure très fort, tant en termes de répres­sion, qu’en termes de levier pour opérer un chan­ge­ment vers une éco­no­mie plus sociale et éco­lo­gique.

Le troi­sième tri­pode est la par­ti­ci­pa­tion aux élec­tions pour obte­nir des vic­toires élec­to­rales locales, régio­nales ou natio­nales. Le score de Jean-Luc Mélenchon en 2017 est dans ce cadre his­to­rique (près de 20 %).

Quelle tactique électorale ?

Pour obte­nir des vic­toires, la prin­ci­pale dif­fi­culté est d’unifier un bloc majo­ri­taire asso­ciant la classe ouvrière tra­di­tion­nelle, les classes popu­laires dis­cri­mi­nées ou exclues du champ social et une partie des classes moyennes en déclas­se­ment autour de l’horizon éco­so­cia­liste. Pendant long­temps, la stra­té­gie du Parti com­mu­niste (PCF) a été de s’associer au Parti socia­liste (PS). Or, en France comme ailleurs, l’acceptation par le PS de la doxa libé­rale a conduit cette stra­té­gie à une impasse. L’autre solu­tion a été une stra­té­gie de cartel mise en œuvre par le Front de gauche de 2009 à 2015, ce qui a permis à notre camp de rele­ver la tête. Néanmoins, elle n’a pas su briser un pla­fond de verre, et notam­ment elle n’a pas permis de passer devant le PS. De plus, le PCF est resté ambigu quant à sa stra­té­gie.

Pour 2017, Mélenchon a fait le choix de lancer sa can­di­da­ture et un mou­ve­ment (FI) en sor­tant de la logique du cartel. Ce choix a fini d’achever le PS et a permis à FI de deve­nir hégé­mo­nique à gauche. Mais il est dif­fi­cile de savoir si cette réus­site est due à ce chan­ge­ment de tac­tique ou aux condi­tions spé­ci­fiques de cette élec­tion. L’année 2018 a été l’occasion d’approfondissements de la tac­tique de FI – hégé­mo­nie idéo­lo­gique à gauche avec un groupe par­le­men­taire offen­sif, accent mis sur l’auto-organisation –, mais aussi de rajus­te­ments. Un cer­tain sub­sti­tu­tisme de la FI vis-à-vis des mou­ve­ments sociaux a laissé la place à la construc­tion d’un front social et poli­tique plu­riel contre Macron. Plus récem­ment, le dis­cours de la FI est devenu plus ouvert vis-à-vis des autres forces poli­tiques.

Perspectives et enjeux

Il est d’abord néces­saire d’infliger une défaite sociale à Macron. Il n’y a pro­ba­ble­ment pas d’autres voies qu’un mou­ve­ment d’ensemble radi­cal asso­ciant mani­fes­ta­tions de masse, grèves et occu­pa­tions de lieux de vie ou de tra­vail. Il faudra alors appro­fon­dir l’organisation du front social et poli­tique et voir com­ment mieux arti­cu­ler les forces poli­tiques, syn­di­cales et asso­cia­tives. Ce front devra être capable d’associer les mili­tants et les mili­tantes des quar­tiers popu­laires qui luttent contre le racisme.

D’autre part, pour que les pers­pec­tives poli­tiques demeurent ouvertes, il est néces­saire que la FI main­tienne son hégé­mo­nie poli­tique à gauche. Ceci passe par de bons résul­tats aux pro­chaines élec­tions muni­ci­pales et euro­péennes. Pour réus­sir ces échéances, il est néces­saire de gagner en effi­ca­cité et en démo­cra­tie interne. En effet, la FI est carac­té­ri­sée par une grande hori­zon­ta­lité avec des groupes d’appuis locaux et thé­ma­tiques très auto­nomes et divers, mais aussi par une forte ver­ti­ca­lité concer­nant quelques ques­tions essen­tielles dont la ges­tion est assu­rée par une équipe d’animation res­treinte non élue. Comment rester un mou­ve­ment dyna­mique et large (entre 50 000 et 100 000 sym­pa­thi­sants et sym­pa­thi­santes) en étant effi­cace et démo­cra­tique ? C’est une ques­tion com­plexe que nous devons affron­ter en s’inspirant d’expériences exis­tantes (Podemos, Québec soli­daire…).

Pour obte­nir des vic­toires élec­to­rales, il est néces­saire d’élargir la base sociale. Cela passe évi­dem­ment par un tra­vail idéo­lo­gique inclu­sif en direc­tion de cer­taines couches de la popu­la­tion. Mais cela dépend aussi de notre capa­cité à rompre avec d’anciens codes pour être en mesure de tou­cher un élec­to­rat his­to­ri­que­ment de droite sans en renier d’autres. L’équation est dif­fi­cile et, selon les situa­tions, il est pos­sible qu’il faille adop­ter plutôt une logique de ras­sem­ble­ment de la gauche ou une orien­ta­tion plus « popu­liste » pour fédé­rer le peuple.

Enfin, la France n’est pas isolée du monde. Toute avan­cée ici dépend de et a une influence sur ce qui se passe ailleurs. Nous devons ensemble recons­truire rapi­de­ment un inter­na­tio­na­lisme mis à mal par les évo­lu­tions en Amérique latine et le déclin du Forum social mon­dial.

Auteur : Hendrik Davi, Chercheur fran­çais en éco­lo­gie[1]


  1. L’auteur est membre d’Ensemble, mou­ve­ment pour une alter­na­tive de gauche éco­lo­giste et soli­daire, ainsi que de la Confédération géné­rale du tra­vail (CGT). Il fut can­di­dat de France insou­mise aux légis­la­tives de 2017 à Marseille.
  2. Naomi Klein, La stra­té­gie de choc. La montée d’un capi­ta­lisme du désastre, Toronto, Léméac/​Actes Sud, 2008.
  3. Lors des der­nières élec­tions pré­si­den­tielles en 2017, la can­di­date du Front natio­nal Marine le Pen est arri­vée deuxième avec 33,9 % des voix.
  4. Principalement, le Nouveau Parti anti­ca­pi­ta­liste, le Front de gauche et plus récem­ment, la France insou­mise.
  5. <https://​alter​na​tiba​.eu/>.

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