PENSER LA GRANDE TRANSITION

Construire un rapport de force

Reconstruire nos mouvements

Par Mis en ligne le 27 octobre 2019

Le capi­ta­lisme repose en grande partie sur l’exploitation de la force de tra­vail. Et le sys­tème de santé n’échappe pas à cette logique. On exploite, d’une part, le tra­vail rému­néré réa­lisé par les tra­vailleuses et les tra­vailleurs au quo­ti­dien auprès des patientes et des patients. Et on ne recon­naît pas, d’autre part, le tra­vail de la sphère domes­tique, ce tra­vail invi­sible, non rému­néré, qui incombe, encore en 2018, majo­ri­tai­re­ment aux femmes. Cette double exploi­ta­tion que subissent les femmes, sur laquelle comptent notre sys­tème et nos diri­geants poli­tiques pour conti­nuer d’accumuler du capi­tal, est venue à bout des pro­fes­sion­nelles en soin.

Les professionnelles de la santé sont à bout

Percevoir la main-d’œuvre du sec­teur de la santé comme des pions dépla­çables, rem­pla­çables et jetables après usage, en appli­quant une pensée froi­de­ment comp­table, au détri­ment de la santé des tra­vailleuses et de la qua­lité des soins, relève d’une pensée pro­pre­ment capi­ta­liste.

Actuellement, il y a 4610 pro­fes­sion­nelles de la santé membres de la Fédération inter­pro­fes­sion­nelle de la santé du Québec (FIQ) qui sont en arrêt de tra­vail, en assu­rance salaire, sans comp­ter celles qui sont sous le régime de la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécu­rité au tra­vail (CNESST). Ce nombre équi­vaut au nombre total de méde­cins sur l’île de Montréal ! Devant cette crise, les pro­fes­sion­nelles de la santé ont pris la parole. Habituées à nous taire, à demeu­rer « pro­fes­sion­nelles » en toute cir­cons­tance, nous n’avions pas déve­loppé ce réflexe de dénon­cia­tion, qu’on consi­dé­rait comme quelque chose de néga­tif. En réa­lité, nous avons com­pris que la dénon­cia­tion, c’est le refus de se plier aveu­glé­ment à la volonté de cer­tains ges­tion­naires.

Prendre la parole

Inspirées par ces idées, nous prô­nons depuis plu­sieurs années la démarche d’advo­cacy. C’est le fait de se porter à la défense des patientes et des patients, c’est faire confiance à son juge­ment pro­fes­sion­nel pour dénon­cer des situa­tions qui nous appa­raissent insen­sées. Cela a donné lieu dans nos rangs à un chan­ge­ment de men­ta­lité. Ces dénon­cia­tions sont pré­sen­tées dans le « Livre noir de la sécu­rité des soins[1] ». C’est dans ce contexte qu’en jan­vier 2018, nous nous sommes levées, encou­ra­gées par l’impact du mes­sage Facebook d’une jeune infir­mière de la région de L’Estrie, Émilie Ricard, qui rela­tait avec indi­gna­tion et tris­tesse ses condi­tions de tra­vail de nuit dans un centre d’hébergement de soins de longue durée (CHSLD), qui la contraignent à ne pas offrir à ses patients des soins sécu­ri­taires et de qua­lité. Ce mes­sage a été relayé 50 000 fois, ce qui a eu l’effet d’une véri­table bombe pour le gou­ver­ne­ment et l’opinion publique.

Mouvements et syndicats

Des groupes sociaux auto­nomes sont issus de ce cri du cœur, comme Infirmières en mou­ve­ment[2], un groupe public Facebook. Même si ces groupes sociaux cri­tiquent par­fois les syn­di­cats, ce qui n’est pas tou­jours facile à prendre, cri­ti­quer pour mieux recons­truire est leur carac­té­ris­tique. Nous consi­dé­rons que notre rôle comme syn­di­cat dans la fonc­tion publique est d’éveiller la flamme mili­tante, amener nos membres à s’affranchir de leur obéis­sance pro­fes­sion­nelle à tout prix et à prendre la parole. Une fois que nous leur don­nons des outils pour mili­ter, il faut s’attendre à ce qu’elles les uti­lisent. Souvent, aux côtés de leur syn­di­cat, par­fois dans des groupes sociaux auto­nomes. Tout cela a permis à la FIQ d’établir un rap­port de force qui n’aurait jamais été pos­sible sans cette mobi­li­sa­tion des membres.

Le capitalisme n’est pas une fatalité

Penser un sys­tème de santé post­ca­pi­ta­liste n’est pas une utopie. Certes, on ne peut nier que nous évo­luons dans un sys­tème sclé­rosé, dif­fi­cile à chan­ger, qui s’impose comme le seul sys­tème pos­sible, une fata­lité avec laquelle il faut com­po­ser. Pendant des décen­nies, les pré­ten­dants au pou­voir, tous hori­zons confon­dus, ont par­tagé cette vision qu’il n’y a aucune alter­na­tive au modèle néo­li­bé­ral. « There is no alter­na­tive », disait Margaret Thatcher. Mais aujourd’hui, sur­tout depuis la crise éco­no­mique de 2007-2008 et sui­vantes, le modèle est remis en ques­tion. Des partis et des can­di­dats ouver­te­ment socia­listes obtiennent des succès inté­res­sants, ce qui était impen­sable il y a 10 ans, comme on l’a vu avec Bernie Sanders aux États-Unis et Jeremy Corbyn en Angleterre. Ici au Québec, nous avons vécu en 2012 l’un des plus impor­tants mou­ve­ments de contes­ta­tion d’un modèle qui prio­rise la ren­ta­bi­lité et le profit au détri­ment de l’humanisme et de l’égalité. Chaque jour, je constate que les pro­fes­sion­nelles en soins ont com­pris. Elles ont retenu que l’action col­lec­tive peut faire chan­ger les choses et que c’est en fait le seul moyen de bous­cu­ler l’ordre établi.

Auteure : Nancy Bédard, pré­si­dente de la Fédération inter­pro­fes­sion­nelle de la santé du Québec (FIQ)


  1. FIQ, On a notre quota. À bout de souffle. À bout de nerfs. Besoins de ratios sécu­ri­taires, 2017.
  2. <https://​www​.face​book​.com/​g​r​o​u​p​s​/​1​2​7​4​0​1​1​0​1​4​0​7980/>.

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