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L’entrée de la gauche à l’hôtel de ville de Québec

LE DÉFI DE L’IMMIGRATION AU QUÉBEC :LES ÉLECTIONS MUNICIPALES 2021- NCS numéro 27 hiver 2022

Dans son analyse du contexte politique de la ville de Québec en septembre dernier, Antoine Casgrain concluait en disant que « le résultat [des élections] s’annonce déjà décevant pour la gauche, et les mouvements sociaux urbains ne pourront se satisfaire des timides avancées de l’ère Labeaume. La capitale écologique et égalitaire demeure tout entière à construire[2] ». Je suis fier de constater que Transition Québec l’a fait mentir et a posé la première brique de la construction d’une capitale écologique et égalitaire, en faisant élire sa cheffe Jackie Smith comme conseillère municipale de Limoilou. Le présent texte se propose d’analyser ce qui a permis cette victoire historique et ce qu’elle signifie pour la Ville de Québec.

L’héritage de Labeaume

Régis Labeaume était loin d’être un maire radical. Néanmoins, profitant entre autres de sa très grande popularité et du fait qu’il ne cherchait pas à se faire réélire, il a pris ces dernières années des positions marquantes qui auront eu un impact significatif sur l’avenir de la capitale nationale : développement du projet de tramway et du laissez-passer universitaire à l’Université Laval, reconnaissance du racisme systémique, critiques cinglantes envers les radios-poubelles et, à la toute fin de son mandat, opposition au troisième lien.

Élément intéressant à noter, c’est Transition Québec – et non pas l’équipe du maire sortant, l’Équipe Marie-Josée Savard (EMJS) – qui a su se positionner en héritier de ces positions, car il est, notamment, le seul parti à garder une ligne dure contre les radios poubelles, à poursuivre la dénonciation du racisme systémique en s’attaquant au profilage racial et à s’opposer au troisième lien. Ainsi, même si la présence du maire Labeaume, qui a régné de façon presque incontestée sur la ville pendant 14 ans, se faisait évidemment sentir tout au long de la campagne, cela n’a pas du tout empêché TQ de faire bonne figure. Forte de ses positions que le maire sortant a grandement aidé à normaliser, TQ a su se tailler une place non négligeable en tant que parti de gauche dans l’écosystème politique d’une ville pourtant connue pour son amour des voitures et ses radios-poubelles.

Une ville de plus en plus à gauche

Ce virage à gauche de Québec n’est pas nouveau et s’inscrit dans un contexte sociopolitique plus large que la seule campagne électorale municipale. Citons à titre d’exemple, les victoires de Sol Zanetti et de Catherine Dorion de Québec solidaire à l’élection provinciale de 2018 qui, elles aussi, ont porté un coup à la réputation conservatrice de la capitale nationale. Ironiquement, l’évolution du parti municipal de droite Québec 21 (Qc21) illustre particulièrement bien ce changement de dynamique politique. Créé en 2017, ce parti dont la plateforme se résumait principalement à prôner le troisième lien, a fait du métro léger VALSE[3] son enjeu principal de l’élection de 2021. À l’exception de Transition Québec, Qc21 est le seul parti à avoir posé des affiches indiquant le contenu de sa plateforme, et celle-ci ne portait que sur le VALSE. En quatre ans, le parti des radios-poubelles, du tout à l’auto et du troisième lien s’est mis à faire campagne sur un projet de transport en commun structurant !

Est-ce là l’indication d’une prise de conscience de la part de Jean-François Gosselin, chef de Québec 21 ? Bien sûr que non. Le VALSE a été conçu en partie par un candidat climatosceptique[4] et n’a jamais eu la moindre crédibilité. L’objectif de cette proposition alternative au tramway était simplement de s’opposer au tramway : si Qc21 avait été élu, ce métro n’aurait sans doute jamais vu le jour. Néanmoins, il y a quelque chose de remarquable au fait que ce parti de droite qui s’est fait connaître pour sa vision radicalement banlieusarde et pro-automobile se soit senti obligé de justifier son opposition au tramway par un autre projet de transport en commun structurant. Ce calcul électoraliste, aussi insincère soit-il, montre l’évolution de l’état d’esprit de la ville de Québec qui est clairement de plus en plus favorable à la mobilité durable.

Cette dynamique n’est pas sans impact négatif, cependant. Autant l’utilisation d’une rhétorique environnementaliste par un parti de droite illustre un changement de culture positif, autant la droite adopte-t-elle cette rhétorique parce qu’elle porte ses fruits. En effet, de nombreux citoyens et citoyennes qui se soucient de l’environnement ont pu être séduits par l’idée d’un métro qui ne couperait pas d’arbres sur son parcours[5], nonobstant le fait que TQ a proposé un plan de révision du trajet et des aménagements autour du tramway qui auraient évité la grande majorité de ces coupes.

La bataille des centristes

La conjoncture électorale a aussi été marquée par une compétition multipartite féroce : cinq partis aspiraient sérieusement à gagner des sièges à l’hôtel de ville, contre trois en 2017 et deux en 2013. Cette compétition s’illustre notamment par l’émergence de Québec forte et fière (QFF), un parti politique dont l’idéologie ne se différencie pratiquement pas de l’EMJS. Le nom du parti reprend même le slogan de Labeaume en 2013, « Pour une ville fière et forte »[6] ! Si quelques positions pouvaient les distinguer ici et là, les grandes lignes demeurent les mêmes : deux partis très libéraux, pro-tramway, qui n’osent pas se prononcer sur le troisième lien, ne veulent pas augmenter les taxes et prônent la vertu (sécurité routière, verdissement des quartiers, inclusion et la diversité, promotion de la culture…) de la façon la plus inoffensive possible afin de ne pas inquiéter les adeptes du statu quo. Très rapidement, la course à la mairie s’est avérée être une lutte entre ces deux partis qui courtisaient le même électorat.

Cette dynamique a eu plusieurs effets sur la campagne électorale. D’abord, cette compétition a évidemment mené à une division du vote du centre. Si les calculs électoraux de ce genre sont toujours réducteurs et simplistes, il n’en reste pas moins intéressant de noter que l’addition des votes de QFF et d’EMJS aurait suffi pour remporter l’entièreté des districts. Cette division est sans doute aussi ce qui a permis à Qc21 d’augmenter son nombre de sièges malgré une diminution du nombre de votes, et elle a certainement rendu possible l’entrée de Jackie Smith au conseil municipal pour le district de Limoilou.

Au-delà de cette division du vote, la lutte serrée que se sont menée ces deux partis a capté l’attention des médias, bien plus que ce à quoi on aurait pu s’attendre si Régis Labeaume s’était représenté, par exemple. En effet, devant un duel acharné entre deux figures peu connues, les électrices et les électeurs devaient porter une plus grande attention aux débats et sorties publics de ces deux partis. Cela a eu comme effet secondaire d’augmenter aussi l’intérêt pour les autres partis, dont TQ qui a su tirer son épingle du jeu. La brillante performance de Jackie au débat organisé par Radio-Canada a notamment marqué un tournant dans la campagne du parti de gauche. Cependant, c’est l’ensemble des débats, articles et entrevues qui ont permis à TQ de se tailler une bonne part de l’attention médiatique, et de passer du statut de formation politique obscure à celui d’un acteur incontournable de la politique municipale à Québec. D’ailleurs, cette notoriété sert encore le parti aujourd’hui, car les médias reprennent systématiquement les critiques et les demandes de Jackie Smith envers le maire élu, Bruno Marchand de QFF.

Dans le contexte d’une ville qui tend de plus en plus à gauche, on a également assisté à une course électorale où deux partis centristes tentaient tant bien que mal de se dépasser par la gauche tout en restant assez près du statu quo pour ne pas faire peur à la portion plus conservatrice de l’électorat. TQ ne s’est pas gêné pour tirer avantage de cette dynamique. C’est ainsi que Madeleine Cloutier, colistière de Jackie Smith dans Limoilou, déclarait lors du bilan de campagne du parti :

C’est clair qu’on a fait changer la conversation, on a prouvé notre pertinence ! On a mis les enjeux du troisième lien, de la transition écologique, de la crise du logement et de la lutte aux discriminations sur la table et on en a fait des incontournables de la campagne. Grâce à nous, la protection des arbres le long du tramway est maintenant une considération pour tous les partis. En proposant la gratuité des transports en commun pour tout le monde, on a amené une conversation sur toute la question de la tarification[7].

Tout ceci n’est pas une victoire en soi cependant. Cette popularité des idées de gauche et l’empressement des partis centristes de se les approprier en apparence signifient que ces idées sont grandement à risque d’être empruntées de façon électoraliste pour ensuite être abandonnées ou diluées au point d’être méconnaissables. L’écoblanchiment du budget « vert » de Bruno Marchand en est un excellent exemple[8]. Cela dit, ces différents éléments indiquent clairement que la vision d’une ville plus juste, plus verte et plus démocratique rejoint la vaste majorité des électrices et électeurs, au point où même les partis de droite essaient de se déguiser pour paraître correspondre à cette vision. Le rôle de la gauche n’est alors plus de convaincre que ses objectifs sont les bons, mais bien de convaincre que seule une gauche assumée peut les atteindre.

Quelle gauche pour Québec ?

Quiconque lit le programme de TQ[9] y constatera une vision radicale au sens premier du terme : le parti va à la racine des choses et propose des actions conséquentes. Crise du logement, gestion des déchets, transport collectif et actif, économie sociale, interventions policières, démocratie municipale… tout y est et tout y est abordé de façon holiste et idéologiquement cohérente, sans compromis électoralistes.

Cela contraste fortement avec l’ancienne opposition de gauche de Démocratie Québec (DQ), qui adoptait des positions beaucoup moins radicales, en particulier sous la direction de Jean Rousseau. Que TQ ait supplanté DQ aux dernières élections tient selon moi en grande partie au fait d’avoir un programme cohérent qui va au fond des choses. L’enthousiasme que le parti a su soulever en particulier auprès des jeunes, des milieux militants et des groupes communautaires était beau à voir sur le terrain; il s’agit là d’un enthousiasme qu’un programme électoraliste qui n’assume pas pleinement sa position idéologique ne saurait susciter.

Et maintenant…

Malgré cette victoire, la gauche municipale à Québec a encore du pain sur la planche. On peut certainement espérer que la présence de Jackie Smith à l’hôtel de ville aura un impact positif durant les quatre prochaines années, en particulier si l’on tient compte de la composition éclectique du conseil municipal – 9 élu·e·s de l’EMJS, 6 de QFF, 3 de Qc21, 1 de TQ et 2 indépendants – qui ouvre la porte à de nombreuses alliances et négociations. Néanmoins, un seul siège au conseil municipal ne permet pas la mise en place des plus importantes et conséquentes propositions de TQ, alors que la crise climatique en particulier rend la transition environnementale et sociale souhaitée par le parti d’autant plus urgente.

Transition Québec n’en est pas moins en bonne position. Après avoir obtenu une victoire claire dans Limoilou, s’être bâti une notoriété et une popularité importante dans l’espace public et s’être imposé comme étant la seule véritable incarnation de la gauche à la Ville de Québec, le parti a les cartes en main pour pouvoir développer une vision progressiste de la politique municipale. D’ici les prochaines élections, c’est à nous, citoyennes et citoyens de Québec, de renforcer ce virage à gauche de notre ville en faisant la promotion et en appliquant nos valeurs de solidarité, de justice sociale, de protection de l’environnement et de démocratie dans nos milieux.

Charles-Émile Fecteau est étudiant au doctorat en chimie et au certificat en philosophie à l’Université Laval


  1. L’auteur est militant pour Transition Québec.
  2. Antoine Casgrain, « Les luttes urbaines à Québec après l’ère Labeaume », Nouveaux Cahiers du socialisme, n° 26, automne 2021.
  3. VALSE : véhicule automatique léger souterrain électrique.
  4. Taïeb Moalla, « Métro léger de Québec 21 : l’étude d’opportunité cosignée par le candidat au discours climatosceptique », Le Journal de Québec, 5 novembre 2021.
  5. Dominique Lelièvre, « Coup d’éclat pour sauver des arbres menacés par le tramway », Journal de Québec, 31 juillet 2021.
  6. Louise Boisvert, « Québec forte et fière : nouveau parti ou vieux slogan », ICI Québec, 6 octobre 2021.
  7. Sarah-Jane Vincent, Transition Québec dresse son bilan de campagne, communiqué, 5 novembre 2021, <https://transitionqc.org/2021/11/transition-quebec-dresse-son-bilan-de-campagne/>.
  8. Judith Desmeules, « Budget 2022 : “pas si vert que ça”, dit Jackie Smith », Le Soleil, 7 décembre 2021.
  9. Transition Québec, Programme de Transition Québec 2021, <https://transitionqc.org/wp-content/uploads/2021/05/programme-2021-TQ-VF.pdf>.