L’Émancipation des travailleurs. Une histoire de la première internationale

Par Mis en ligne le 30 mai 2012

Mathieu Léonard,
L’Émancipation des tra­vailleurs. Une his­toire de la pre­mière inter­na­tio­nale,
Paris, La Fabrique, 2011.

Pourquoi reve­nir sur la Première Internationale ? Parce qu’elle est mécon­nue, sou­vent cari­ca­tu­rée ? Est-ce uni­que­ment parce que se crée alors une diver­gence qui struc­ture le mou­ve­ment ouvrier entre par­ti­san d’une « syn­di­ca­li­sa­tion géné­ra­li­sée » de la société et socia­listes dit éta­tistes, insis­tant au contraire sur la néces­sité de conqué­rir l’Etat ? Comment com­prendre sa dis­lo­ca­tion finale ? Est-elle avant tout l’histoire d’un échec ou d’une fon­da­tion ? L’histoire de la Première inter­na­tio­nale est-elle riche d’autres ensei­gne­ments ?

Cet ouvrage de Mathieu Léonard s’emploie à faire œuvre de syn­thèse sur ce sujet. A tra­vers une recon­tex­tua­li­sa­tion rigou­reuse, cher­chant à éviter tout déter­mi­nisme, il sait nous éclair­cir sur les points qui se prêtent trop sou­vent à des sim­pli­fi­ca­tions his­to­riques (et à des usages poli­tiques). Ainsi, le rôle de Marx, trop sou­vent sur­éva­lué, est cla­ri­fié. Ce der­nier joua ainsi un rôle secon­daire dans la créa­tion de l’Association Internationale des Travailleurs (A.I.T), mais il fut amené à tenir un rôle de pivot dans la montée en puis­sance de l’A.I.T, ainsi que dans sa dis­lo­ca­tion en 1872. Car cette syn­thèse ne cherche pas à dis­si­mu­ler la dis­pute alors cen­trale dans l’A.I.T entre « auto­ri­taires » et « anti-auto­ri­taires ». Pour autant il ne sera guère dif­fi­cile d’établir de quel « côté » penche le cœur de l’auteur – par ailleurs col­la­bo­ra­teur au jour­nal C.Q.F.D.

Mathieu Léonard replace la nais­sance de l’Internationale dans la conti­nua­tion d’idées déjà très dis­tinc­te­ment énon­cées pen­dant la Révolution fran­çaise : celle d’une fra­ter­nité des peuples contre les tyrans, de l’égalité des hommes par-delà les fron­tières, et d’une soli­da­rité concrète. Car la révo­lu­tion indus­trielle en fai­sant écla­ter les anciens cadres éco­no­miques natio­naux placent de fait les tra­vailleurs en situa­tion de concur­rence per­ma­nente. Le mani­feste com­mu­niste de 1848 rap­pelle que les coa­li­tions ouvrières sont déjà anciennes. Dès 1836, le mou­ve­ment ouvrier anglais, à tra­vers les diri­geants char­tistes, rédige une adresse de soli­da­rité aux ouvriers belges qui fait grand bruit en Europe. De fait l’A.I.T pos­sède des pré­cur­seurs peu connus, à l’existence éphé­mère, que l’ouvrage a le mérite de rap­pe­ler.

De même, nul hasard si l’A.I.T naît à Londres, capi­tale de la pre­mière puis­sance indus­trielle, où se concentrent les réfu­giés poli­tiques venus de toute l’Europe après le Printemps des Peuples de 1848. Cette pre­mière Internationale dure huit ans. Huit années que Mathieu Léonard pério­dise ainsi : une pre­mière courte séquence mode­lée par les trade-unions anglais, suivie d’une période de sou­tien aux grèves qui se mul­ti­plient à partir de 1866, puis une séquence de montée de la lutte des classes et de la répres­sion (culmi­nant avec la Commune), et enfin l’explosion de l’A.I.T en 1872.

L’A.I.T sera avant tout une agence et un réseau, avec peu d’adhérents et peu de moyens – « une grande âme dans un petit corps » disait Charles Rappoport. Elle sera une somme d’intérêts dis­pa­rates, qui se retrouve der­rière la ban­nière de l’émancipation du pro­lé­ta­riat, sans chef, sans dra­peau, sans doc­trine offi­cielle, avant que naissent des sec­tions natio­nales, de poids très dif­fé­rents.

Malgré les ori­gines anglaises de l’Internationale, Mathieu Léonard s’emploie à décrire pré­fé­ren­tiel­le­ment la plus grosse sec­tion : la sec­tion fran­çaise. Celle-ci est très majo­ri­tai­re­ment prou­dho­nienne, pro-coopé­ra­tive, consti­tué d’ouvriers ins­truits – qui refusent tout intel­lec­tuel ou tout bour­geois. Elle est en proie à l’opposition externe puis interne des Blanquistes qui rejoin­dront l’Internationale à partir de 1870. Les rap­ports avec Marx seront éga­le­ment com­plexes, Marx vouant un véri­table mépris à Proudhon et à ses idées, mais res­pectent les membres fran­çais de l’Internationale comme des véri­tables repré­sen­tants de la classe ouvrière. C’est donc une véri­table his­toire, détaillée, du mou­ve­ment ouvrier euro­péen, de son évo­lu­tion, à tra­vers le prisme de l’Internationale, qui s’offre ici à la lec­ture.

Progressivement, malgré les dis­sen­sions, les dis­putes, l’Internationale adopte un pro­gramme, s’élargit, recrute, prend posi­tion sur le temps de tra­vail, l’instruction gra­tuite, la guerre civile amé­ri­caine, le tra­vail des femmes, etc. A partir de 1867 sa sec­tion fran­çaise est éga­le­ment en butte à la répres­sion napo­léo­nienne (procès, amende, arres­ta­tions, inter­dic­tion) qui la trans­forme. Une nou­velle géné­ra­tion en prend la tête, qui la des­tine plus clai­re­ment au rôle d’organisation révo­lu­tion­naire. Pour se dis­tin­guer des Blanquistes, cette nou­velle géné­ra­tion (Varlin, Malon, Combault) se fait appe­ler « com­mu­nistes libé­raux » (ou « anti­au­to­ri­taires »). L’influence de Marx y est alors quasi-nul (Malon ne le connait même pas de nom en 1869).

A l’occasion de la vague de grève de 1867-68, l’Internationale semble trou­ver alors une voca­tion d’agence inter­gré­viste, ser­vant de relais (notam­ment de caisse de grève) à l’échelon euro­péen, et les adhé­sions de cœur se mul­ti­plient (1 mil­lion d’adhérents en 1869), mais le nombre de coti­sants réels est ridi­cule. C’est aussi la date à laquelle Bakounine consti­tue pro­gres­si­ve­ment un « Etat dans l’Etat » en rejoi­gnant l’Internationale avec son parti, l’Alliance des révo­lu­tion­naires socia­listes. Le duel qui s’ensuit ne peut se résu­mer à un « combat des chefs » de deux indi­vi­dua­li­tés, car il exprime de vrais diver­gences idéo­lo­giques. Mathieu Léonard cepen­dant ne cherche pas à cacher le rôle de la rumeur et la mes­qui­ne­rie de l’affrontement pour le contrôle de l’Internationale.

Enjeu véri­table, comme la sec­tion fran­çaise le prou­vera. Ainsi ses membres joue­ront un rôle déci­sif dans l’organisation de la Commune, notam­ment grâce à la légi­ti­mité qu’ils acquièrent dans le sou­tien aux grèves ouvrières des années 1860. Le gou­ver­ne­ment de Napoléon III, conscient du bouillon­ne­ment, tente un plé­bis­cite de libé­ra­li­sa­tion du régime tout en frap­pant l’Internationale. Les procès ne font que rendre plus célèbre l’Internationale – même si la presse en donne une image dis­pro­por­tion­née et défor­mée – et servent de tri­bunes à ses idées. Mais c’est la guerre de 1870 qui va véri­ta­ble­ment divi­ser l’Internationale.

Une fois la répu­blique pro­cla­mée, Marx sou­tient la lutte des Français et craint une révolte de Paris, dont il entre­voit déjà l’échec. Le désastre d’un pre­mier sou­lè­ve­ment à Lyon, où Bakounine est partie pre­nante – il par­vient cepen­dant à s’enfuir – le confirme dans cette idée. Pour Marx, Bakounine est res­pon­sable du dis­cré­dit qui risque de retom­ber sur l’Internationale (« vous com­pre­nez que le fait même qu’un Russe – repré­sen­tés par les jour­naux de la Bourgeoisie comme un agent de Bismarck – vint pré­tendre à s’imposer comme le chef d’un comité du salut de la France était tout à fait suf­fi­sant pour faire tour­ner l’opinion publique » écrit-il à Beesly le 19 octobre 1870). Notons que pen­dant la Commune les sec­tions fran­çaises de l’Internationale sont pro­fon­dé­ment désor­ga­ni­sées et chacun agira, du moins dans un pre­mier temps, de son côté. Quant à Marx, moins d’un mois après les débuts de la Commune, il écrit : « S’ils suc­combent, ce sera uni­que­ment pour avoir été “trop gen­tils”. Il eut fallu mar­cher tout de suite sur Versailles […] » (Lettre à Kugelman du 12 avril 1871). Le mas­sacre de la Commune va per­mettre de consom­mer la rup­ture entre les deux camps de l’Internationale, malgré le sou­tien commun à l’expérience com­mu­nard.

Après 1870, les insultes anti­sé­mites visant Marx répondent aux accu­sa­tions de sec­ta­risme contre les hommes de Bakounine. Le congrès de la Haye de 1872 achève la rup­ture, Bakounine, mino­ri­taire sauf dans les pays latins, décide le boy­cott du congrès. Certaines sec­tions natio­nales (Espagnoles ou Italiennes par exemple) choi­sissent très majo­ri­tai­re­ment un camp. Le congrès lui même est enta­ché d’irrégularités dans la dis­tri­bu­tion des man­dats. Marx est à la manœuvre en per­sonne. La mino­rité pré­sente conteste la trans­for­ma­tion du Conseil géné­ral en direc­tion poli­tique et la cen­tra­li­sa­tion crois­sante. A l’issue du congrès le Conseil géné­ral peut désor­mais dis­soudre des sec­tions – pou­voir jus­ti­fié par la pos­si­bi­lité de sec­tions véro­lées par la police – et la cen­tra­li­sa­tion est encore ren­for­cée. Le conseil géné­ral est trans­féré à New York, hors de l’influence des anar­chistes, des blan­quistes et lais­sant Marx libre de se consa­crer à ses tra­vaux théo­riques. Les blan­quistes, notam­ment les anciens de la Commune, quittent l’Internationale. Les Anglais font de même en se repliant sur leurs ques­tions internes. La fédé­ra­tion juras­sienne, la belge éga­le­ment, entrent en séces­sion comme de nom­breuses sec­tions, pas for­ce­ment anar­chistes, mais atta­chées à leur auto­no­mie. En sep­tembre 1872 naît une Internationale anti­au­to­ri­taire, qui s’isole et subit la répres­sion, loin de pou­voir de consti­tuer un mou­ve­ment de masse. L’A.I.T « offi­cielle » est éga­le­ment un échec, avec un congrès de 1873 où nul ne vient. Elle est dis­soute en 1876.

Ce court résumé tente de mon­trer que cet ouvrage n’est pas une aride his­toire dés­in­car­née des idées, mais un récit, plus ou moins fluide, don­nant à voir cette conjonc­tion concrète de la pra­tique mili­tante et de l’élaboration théo­rique qu’a voulu être l’A.I.T. Cependant, plus le livre avance, plus il semble s’appesantir et hési­ter entre des­crip­tion des luttes embrouillés entre les deux fac­tions, et le lien entre l’Internationale et le contexte euro­péen plus géné­ral de la lutte sociale. La des­crip­tion se fait par­fois aussi juge­ment, qui ne semble pas vou­loir tran­cher, offrant ainsi – invo­lon­tai­re­ment ? – l’image d’un Marx machia­vé­lique, d’un Bakounine fan­tasque, et d’une A.I.T de plus en plus déta­chée du mou­ve­ment réel de la lutte des classes. Mouvement qui ne semble pas sortir du cadre natio­nal. Tardivement dans le livre, des coupes – ou plutôt des choix de très courts pas­sages – dans des cita­tions d’Engels (notam­ment le texte de 1873 « les Bakouninistes à l’œuvre ») jettent un doute sur la neu­tra­lité que l’auteur affi­chait jusque-là. Dans les der­nières phrases du der­nier cha­pitre, dans une for­mule contra­dic­toire, il juge que la forme de la 2ème Internationale – sou­vent pré­senté, selon une logique déter­mi­niste, comme consé­quence logique de l’évolution his­to­rique du mou­ve­ment ouvrier – était condam­née à se bureau­cra­ti­ser. Il affirme en tout cas que l’Internationale « n’a lais­sée que peu d’outils pour ren­for­cer la soli­da­rité des tra­vailleurs du monde entier. »

Si l’on par­tage cer­tains des constats his­to­riques de l’auteur – « dans chaque pays, le pro­lé­ta­riat, enca­dré par des partis ouvriers natio­naux, s’intègre dans la col­lec­ti­vité natio­nale et le natio­na­lisme peut faire son lit sur le déclin de l’idée inter­na­tio­na­liste à la fin du XIXème siècle » – l’analyse n’ira pas plus loin. Ce n’est peut-être d’ailleurs pas l’objectif de ce livre, qui reste le plus sou­vent fac­tuel et des­crip­tif. On aura cepen­dant plus de mal à conclure avec l’auteur qu’il y a un danger dont Marx « n’a jamais voulu prendre en consi­dé­ra­tion, c’est celui de la “bureau­cra­tie rouge” ». Un ouvrage peut-être déci­sif pour ouvrir des débats tout aussi déci­sifs pour le mou­ve­ment ouvrier.

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