Le retour des syndicats ?

Par Mis en ligne le 30 mai 2012

Organiser les tra­vailleurs en syn­di­cats consti­tuait une idée plutôt radi­cale jusque dans la pre­mière moitié du 19ème siècle. Ces der­niers étaient alors frap­pés d’illégalité à peu près par­tout. Aussi, lorsque dans la seconde moitié de ce siècle les lois qui les inter­di­saient furent abro­gées dans cer­tains pays euro­péens, en Amérique du Nord et en Australie, il s’agissait pour les légis­la­teurs d’accorder des conces­sions aux tra­vailleurs suite à leurs diverses pres­sions sociales. Et ce, notam­ment aux tra­vailleurs urbains dans l’espoir et l’attente que les classes labo­rieuses seraient moins radi­cales dans leurs exi­gences.

Dans la plu­part des pays, les syn­di­cats se mirent à tra­vailler étroi­te­ment avec les partis poli­tiques socia­listes et tra­vaillistes qui émer­geaient au même moment. Les orga­ni­sa­tions syn­di­cales se trou­vèrent confron­tées à des ques­tions de stra­té­gie sou­vent simi­laires à celles des partis socia­listes et tra­vaillistes. La plus impor­tante d’entre elles était de savoir si – et de quelle façon – ils allaient par­ti­ci­per aux pro­ces­sus élec­to­raux. Et comme l’on sait, la plu­part d’entre elles déci­dèrent qu’elles devraient par­ti­ci­per et s’orienter vers la conquête du pou­voir dans les struc­tures de l’Etat.

En outre, les syn­di­cats esti­maient, au même titre que les partis socia­listes et tra­vaillistes, que la seule façon de deve­nir puis­sant était d’employer à plein temps des orga­ni­sa­teurs pro­fes­sion­nels. Il s’agissait de créer une bureau­cra­tie char­gée de diri­ger les orga­ni­sa­tions. Et comme dans toute bureau­cra­tie, il se trouva que les déten­teurs de ces postes avaient des inté­rêts maté­riels et poli­tiques qui n’étaient pas néces­sai­re­ment les mêmes que ceux des tra­vailleurs qui étaient membres de ces mêmes orga­ni­sa­tions.

Peu à peu, les syn­di­cats orien­tèrent leur action vers l’Etat, notam­ment parce qu’ils se défi­nis­saient eux-mêmes en tant qu’organisations natio­nales. Ils pro­cla­maient éga­le­ment un inter­na­tio­na­lisme de prin­cipe, c’est à dire une soli­da­rité avec les syn­di­cats d’autres pays. Mais dans les faits, l’internationalisme arri­vait tou­jours en seconde posi­tion der­rière la pro­tec­tion des inté­rêts des tra­vailleurs et des syn­di­cats du pays.

Même si les syn­di­cats mirent en sour­dine leurs actions les plus radi­cales, le patro­nat résis­tait encore à leur for­ma­tion au sein des entre­prises. Ils durent batailler ferme pour obte­nir des lois qui leur per­met­traient de s’organiser et d’arracher des accords favo­rables dans leurs négo­cia­tions avec les employeurs. Très len­te­ment, les syn­di­cats gagnèrent peu à peu en puis­sance.

Les vingt-cinq à trente années qui sui­virent la fin de la Deuxième guerre mon­diale furent excep­tion­nel­le­ment bonnes dans le monde entier pour les syn­di­cats. Les syn­di­qués, en nombre et en pour­cen­tage, aug­men­tèrent et les avan­tages qu’ils purent obte­nir du patro­nat éga­le­ment. Et ce, de manière consi­dé­rable. L’extraordinaire expan­sion de l’économie-monde au cours de cette période pro­vo­qua une impor­tante crois­sance des pro­fits capi­ta­listes. Il en résulta que pour de nom­breux employeurs, les grèves et autres actions de débrayages s’avéraient plus coû­teuses que le fait d’accéder aux reven­di­ca­tions des syn­di­cats.

Cette situa­tion très favo­rable pour les syn­di­cats eut un coût. D’une manière géné­rale, ceux-ci aban­don­nèrent tout ce qui leur res­tait encore de rhé­to­rique et d’activités radi­cales pour les rem­pla­cer par dif­fé­rents modes de coopé­ra­tion avec le patro­nat et les gou­ver­ne­ments. Souvent, cela se tra­dui­sait par des enga­ge­ments à ne pas faire grève pen­dant la durée des accords qu’ils avaient signés.

Dans les pays les plus riches, les syn­di­cats étaient de ce fait mal pré­pa­rés poli­ti­que­ment et psy­cho­lo­gi­que­ment à affron­ter le ralen­tis­se­ment de la crois­sance éco­no­mique mon­diale et la stag­na­tion de l’accumulation du capi­tal. Le patro­nat des pays les plus riches (et plus lar­ge­ment la droite mon­diale) ces­sèrent d’accéder aux reven­di­ca­tions des tra­vailleurs pour plus de redis­tri­bu­tion socia­li­sée. Ce fut même le contraire : ils cher­chèrent à en réduire le péri­mètre en maniant l’arme de la menace de la délo­ca­li­sa­tion des emplois. Et ils encou­ra­gèrent l’adoption de légis­la­tions anti­syn­di­cales.

L’un dans l’autre, au cours des qua­rante der­nières années, cette vague anti­syn­di­cale fut un succès. Les syn­di­cats se livrèrent à une dif­fi­cile bataille, sou­vent per­dante, pour conser­ver les acquis sociaux obte­nus ; le niveau des salaires baissa ; et le taux de syn­di­ca­li­sa­tion dégrin­gola. Les syn­di­cats réagirent sou­vent en se fai­sant encore plus accom­mo­dant avec les demandes du patro­nat. Ce ne fut pas d’un grand secours.

Dans le même temps, dans les pays vers les­quels la pro­duc­tion indus­trielle était atti­rée (pays qua­li­fiés d’« émer­gents »), la répres­sion ini­tiale contre les syn­di­cats abou­tit à leur radi­ca­li­sa­tion et à l’union de leurs efforts pour ren­ver­ser des régimes oppres­sifs (comme en Corée du Sud, en Afrique du Sud et au Brésil). Ces syn­di­cats se lièrent dans ces pays à des partis de centre gauche qui finirent par accé­der au pou­voir. Cependant, une fois ces partis au pou­voir, les syn­di­cats mirent en sour­dine leurs posi­tions les plus radi­cales.

Depuis 2007, la « crise finan­cière » a tout bou­le­versé. Le monde a vu naître de nou­veaux types de mou­ve­ments radi­caux tels que Occuper Wall Street, les IndignadosOxi et d’autres encore. Et tout d’un coup, les syn­di­cats se sont mon­trés plus com­ba­tifs et ont par­ti­cipé acti­ve­ment au sou­lè­ve­ment géné­ral à l’œuvre dans le monde du tra­vail. Et ce, notam­ment parce que l’un des objec­tifs de fond des forces poli­tiques de droite était pré­ci­sé­ment de briser les syn­di­cats.

C’est à ce moment précis que s’est pré­senté un nou­veau dilemme. La culture des nou­veaux mou­ve­ments radi­caux et celle des syn­di­cats étaient très dif­fé­rentes. Les pre­miers sont « hori­zon­taux », c’est-à-dire qu’ils croient à l’idée de mou­ve­ments par­tant de la base, qui ne s’orientent pas vers une action ciblée sur l’Etat et qui évitent la créa­tion de hié­rar­chies orga­ni­sa­tion­nelles. Les seconds sont « ver­ti­caux » et mettent l’accent sur la pla­ni­fi­ca­tion, la dis­ci­pline et une tac­tique équi­li­brée, coor­don­née par des struc­tures cen­tra­li­sées.

Pourtant, objec­ti­ve­ment, il était dans l’intérêt des syn­di­cats et des nou­veaux mou­ve­ments radi­caux de tra­vailler ensemble. Beaucoup d’entre eux le pen­saient. Mais que fal­lait-il entendre par « tra­vailler ensemble » ? Laquelle des deux cultures l’emporterait dans le cadre d’une coopé­ra­tion ? Ceci est devenu un grand enjeu de débat de part et d’autre. Et dans ce débat, cer­tains se montrent aujourd’hui intran­si­geants quand d’autres sont à la recherche de moda­li­tés pour com­bi­ner les efforts.

La force des mou­ve­ments hori­zon­taux réside dans leur capa­cité à mobi­li­ser les éner­gies et les efforts de per­sonnes qui jusque là étaient res­tées pas­sives, soit par sen­ti­ment d’impuissance poli­tique ou par manque de clarté sur les évé­ne­ments ou sur ce qui pour­rait être fait. Les forces hori­zon­tales se sont révé­lées sans conteste très bonnes jusqu’à pré­sent sur ce plan. Elles dis­posent d’une vision stra­té­gique à long terme plus claire que celle des syn­di­cats.

La force des syn­di­cats réside dans leur capa­cité à mobi­li­ser des groupes de per­sonnes rela­ti­ve­ment dis­ci­pli­nées et des sommes assez impor­tantes d’argent pour les inves­tir dans les luttes quo­ti­diennes qui sont menées par­tout à tra­vers le monde. Ils dis­posent d’une vision tac­tique de court terme plus claire que les mou­ve­ments hori­zon­taux.

Le 1er mai célèbre un combat his­to­rique. Lors d’un ras­sem­ble­ment syn­di­cal à Haymarket Square à Chicago en mai 1886 pour récla­mer une jour­née de tra­vail de huit heures, une bombe explosa et tua plu­sieurs poli­ciers et civils. L’Etat accusa les « anar­chistes » et pro­céda à quelques pen­dai­sons. Haymarket devint alors le sym­bole d’un mou­ve­ment syn­di­cal en train de naître à tra­vers le monde et la date du 1er mai fut choi­sie pour mar­quer cet évè­ne­ment (par­tout sauf aux Etats-Unis eux-mêmes). Les « anar­chistes » avaient été accu­sés à tort et l’Histoire les a depuis dédoua­nés. Mais grâce à leurs reven­di­ca­tions « radi­cales » pour une jour­née de tra­vail de huit heures, les syn­di­cats sor­tirent ren­for­cés dans leur volonté de s’organiser.

Nous ver­rons si le 1er mai 2012 aura de nou­veau ras­sem­blé les branches hori­zon­tales et ver­ti­cales de la lutte contre les inéga­li­tés dans le sys­tème-monde exis­tant. C’est seule­ment par une com­bi­nai­son entre un mou­ve­ment syn­di­cal radi­ca­lisé et des mou­ve­ments hori­zon­taux dis­ci­pli­nés sur le plan tac­tique que chacun pourra atteindre ses objec­tifs.

Une réponse à “Le retour des syndicats ?”

  1. Nicole Laudouar dit :

    Interessant his­to­rique, éclai­rant.