L’université populaire des NCS

L’économie politique du capitalisme canadien.

Axe 1 - Le Canada, d’hier à aujourd’hui : capitalisme, patriarcat et colonialisme

Par Mis en ligne le 21 septembre 2019

Avec Mathieu Perron-Dufour, Audrey Laurin-Lamothe et Ariane Gobeil [1]

Le 150e anni­ver­saire de la Confédération cana­dienne a été l’occasion pour nos élites de rabâ­cher le récit libé­ral van­tant ce « beau et grand pays », pré­ten­du­ment carac­té­risé par un esprit de tolé­rance et d’ouverture. Loin de ces âne­ries, une autre his­toire du Canada se des­sine lorsqu’on s’intéresse à l’économie poli­tique. Le Canada perd du coup ses habits de « plus beau pays au monde » pour retrou­ver, plus légi­ti­me­ment, ceux d’un État qui s’est construit selon les inté­rêts de sa classe domi­nante.

Le Canada : une his­toire de mar­chands

L’histoire du Canada est d’abord celle d’une suc­ces­sion d’empires visant le contrôle des res­sources qu’offre le ter­ri­toire. De la four­rure au bois, en pas­sant par le blé ou les mine­rais, l’économie cana­dienne s’est construite pour satis­faire les besoins en res­sources de puis­sances étran­gères (France, Royaume-Uni, États-Unis) autour d’une classe domi­nante com­po­sée essen­tiel­le­ment de mar­chands et de finan­ciers. Ceci explique pour­quoi on y trouve une classe domi­nante si atta­chée au libre-échange : elle n’a jamais voulu miser sur le déve­lop­pe­ment des capa­ci­tés indus­trielles cana­diennes afin que celles-ci contri­buent au déve­lop­pe­ment du marché natio­nal, mais a pré­féré plutôt les placer au ser­vice du marché mon­dial. Selon cette inter­pré­ta­tion, la Confédération serait le fruit d’une négo­cia­tion com­mer­ciale. Les ports du Haut et du Bas-Canada étant fermés six mois par année, les élites mar­chandes vou­laient avoir à leur dis­po­si­tion un port libre de glace pour expé­dier leurs mar­chan­dises. C’est de cette néces­sité qu’est né le projet de joindre la Nouvelle-Écosse à l’ensemble cana­dien pour béné­fi­cier des avan­tages du port de Halifax.

Les inci­dences de la finan­cia­ri­sa­tion

L’histoire du Canada peut donc être com­prise comme celle d’un ter­ri­toire soumis à des impé­ra­tifs éco­no­miques se situant à mille lieues de l’intérêt des gens et des peuples y habi­tant. Cette dyna­mique, si l’on excepte quelques ten­ta­tives d’un déve­lop­pe­ment centré sur le marché cana­dien insuf­flé par les poli­tiques du gou­ver­ne­ment Trudeau dans les années 1970, n’a jamais véri­ta­ble­ment fléchi. Avec la finan­cia­ri­sa­tion, cette dépos­ses­sion tend même à s’accélérer. Si les impé­ra­tifs de satis­fac­tion du marché exté­rieur demeurent, ceux-ci sont désor­mais soumis aux méca­nismes vou­lant que seule la valo­ri­sa­tion action­na­riale puisse être rete­nue comme cri­tère d’évaluation d’une firme. Une consé­quence de la finan­cia­ri­sa­tion est d’amener les entre­prises à se recen­trer sur une seule acti­vité afin de sim­pli­fier le juge­ment finan­cier porté sur leurs affaires. Le déve­lop­pe­ment d’une entre­prise qui tra­vaille à diver­si­fier ses acti­vi­tés pour péren­ni­ser son déve­lop­pe­ment devient ainsi chose du passé. Pour per­mettre aux ges­tion­naires de por­te­feuilles de limi­ter leur prise de risques, c’est tout le déve­lop­pe­ment éco­no­mique qui se réduit à n’être évalué que selon la valeur des actions.

La spé­cu­la­tion sur les terres

Cette ten­dance à la finan­cia­ri­sa­tion favo­rise l’essor de pra­tiques spé­cu­la­tives dans le domaine agri­cole, un phé­no­mène en expan­sion avec l’implication de grands groupes comme Pangea, Investerre, ou la Banque Nationale. Le tout prend place dans un contexte d’accaparement, soit l’acquisition des terres agri­coles par des inves­tis­seurs étran­gers ou par des ges­tion­naires de por­te­feuilles. Cette situa­tion pousse à la hausse le prix des terres, favo­rise leur concen­tra­tion et trans­forme les agri­cul­teurs en loca­taires ou en simples sala­rié-e-s. Depuis 1867, le Canada s’est construit autour des inté­rêts de sa classe domi­nante com­po­sée de mar­chands et de ban­quiers. Cette logique a conduit à la Confédération et c’est tou­jours elle qui explique la réa­lité de ce pays ainsi que ses contra­dic­tions.

Synthèse par Philippe Hurteau

Notes

  1. Mathieu Perron-Dufour est éco­no­miste, enseigne à l’Université du Québec en Outaouais et est cher­cheur à l’IRIS. Audrey Laurin-Lamothe est cher­cheuse asso­ciée à l’IRIS. Ariane Gobeil est doc­to­rante à l’Université du Québec à Chicoutimi. Philippe Hurteau est cher­cheur à l’IRIS. 

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