Le racisme « banal », l’« expérience québécoise » et la pandémie

Rosa Pires, Nouveaux Cahiers du socialisme, no. 24, automne 2020
Pour plusieurs minorités racisées au Québec, les inégalités socioéconomiques étaient réelles bien avant la pandémie. Or, il y en a toujours pour se surprendre qu’on ose parler des habits du racisme en temps de crise, une crise due à un virus invisible qui ne choisit ni la couleur de la peau pour se poser ni le pays, mais bel et bien la fragilité du patient ou de la patiente selon son état de santé. Pourtant, s’il y a quelque chose que cette pandémie a su mettre au jour au Québec, c’est la tendance de certains nationalismes à ériger des frontières au moment même où la COVID-19 les traverse sans autorisation ni papiers.
Le Canada, terre d’accueil ?
Alors qu’un pays comme le Portugal a rapidement reconnu les migrants et les migrantes sans papiers sur son territoire le temps que dure la pandémie[1], le gouvernement canadien de Justin Trudeau, lui qui se targue sans vergogne d’ouverture à la diversité, continue d’instituer des politiques d’immigration dénuée de la générosité dont il se drape. Le gouvernement canadien refuse de reconnaître le statut de réfugié, ou du moins de légaliser la présence au Québec de ces femmes et de ces hommes demandeurs d’asile, majoritairement haïtiens, devenus des travailleurs « essentiels » en ces temps de crise sanitaire. Alors qu’il y avait là une occasion pour le Québec de se distinguer[2], le nationalisme identitaire du gouvernement de la Coalition Avenir Québec (CAQ) ne pouvait pas trouver meilleur allié dans cette situation. À l’Assemblée nationale, la motion de la députée indépendante Catherine Fournier demandant à Ottawa de reconnaître le statut de réfugié aux migrants haïtiens en territoire québécois a été battue par quoi ? Par le bon vieux racisme néolibéral et l’arrogance du nationalisme caquiste.
Quel type de société ?
Pendant que le premier ministre Trudeau évoque des raisons de sécurité nationale pour refuser de régulariser leur statut à des humains qui comblent une bonne partie des besoins en préposé·e·s aux bénéficiaires du Québec, le premier ministre Legault a réagi comme s’il s’agissait de rouvrir le chemin Roxham[3], en ajoutant que « Lionel, [est] mon ami [noir] de longue date », que « les Haïtiens sont du ben bon monde », presque « nos cousins », mais que l’on s’enlignerait sur la politique du gouvernement fédéral. Puis, comme si cela ne suffisait pas comme cafouillage, lorsqu’une journaliste des médias hispanophones le salue en espagnol, il en rajoute une couche : « Je ne parle pas espagnol ni portugais », tout en plaçant que son « beau-frère est portugais », et il finit enfin par la référer à celui qu’il cherchait du regard depuis le début : « le Dr Arruda peut peut-être vous aider ». Les pratiques discursives ont souvent l’avantage de faire la lumière sur l’imbrication pouvoir-valeurs qui fomente ce que la plupart des blancs considèrent comme un comportement « banal », voire « normal ». Dans ce cas-ci, il est assez éclairant de voir comment ce discours de François Legault ne porte pas seulement sur la façon dont on doit résoudre un problème, mais davantage sur qui peut légitimement le résoudre et, plus généralement, de quel type de société et de gouvernance ce discours fait la promotion.
Le « eux » et le « nous »
Si l’Ontario a rapidement reconnu les qualifications du personnel de la santé formé à l’étranger, ce qui lui permet ainsi de prêter main-forte dans les CHSLD[4], la bureaucratie québécoise trouve le moyen de refuser des bras prêts à travailler[5], par racisme « banal », ou au nom de l’incommensurabilité de l’expérience québécoise, ce qui contredit les appels à l’aide répétés du premier ministre. Cette expérience québécoise, rien ne semble pouvoir la dépasser, pas même l’extraordinaire expertise nationale et internationale de Joanne Liu, médecin et ex-présidente de Médecins sans frontières, reconnue par le magazine Time comme l’une des 100 personnes les plus influentes de la planète. Cette Québécoise, fille d’immigrants chinois, a géré plusieurs crises pandémiques dans le monde, dont celle de l’Ebola en Afrique. Cette expertise nationale permet, d’habitude, aux personnes de deuxième génération issues de l’immigration de se faire entendre, puisqu’elles parlent comme « nous », ont étudié au Québec et connaissent « notre réalité ». Comment expliquer alors que la docteure Liu, une sommité internationale en matière de pandémies, ait été si rapidement écartée de la solution québécoise ? Son capital national n’en faisait-il pas une candidate idéale prête à jouer un rôle dans la crise sanitaire qui nous frappe ?
La fameuse « expérience québécoise »
La raison officielle évoquée pour expliquer la décision de ne pas retenir ses services est le manque d’expérience québécoise. Cette raison découle d’une idée assez simpliste selon laquelle un problème survenant sur le territoire québécois ne peut être résolu que par des gens ayant une expérience québécoise en la matière. « On lui a offert d’aller dans le Grand Nord. Pour eux, son expérience en Afrique coïncidait plus avec les réalités autochtones », confiera l’une des personnes proches de la médecin à La Presse[6]. Évidemment, la décision a rapidement été relayée au rang de bourde bureaucratique, sans pour autant que l’on remette en question la fonction même de la catégorie que constitue « l’expérience québécoise ». Faudrait-il en conclure que cette catégorie a toujours sa place, si ce n’est que les bureaucrates devraient davantage faire preuve de jugement dans son application ?
Pour ma part, j’estime qu’elle occulte tous les biais (in)conscients qui mènent à la décision d’opter pour telle ou tel porte-parole. Les nouveaux habits du racisme ont une fonction bien précise dans la gouvernance publique : exclure les non-désiré·e·s, les trop zélé·e·s, les trop étrangères ou étrangers, puis surtout, ne pas les laisser entrer toutes et tous en même temps. Sans prétendre au complot et sans la moindre connaissance en psychanalyse, c’est du Portrait du colonisé d’Albert Memmi que je m’inspire pour réinterpréter, ici, en contexte québécois, la complexité du réel vécu par le colonisé (le racisé) et par le colonisateur (le majoritaire). Je ne cherche pas à mettre en concurrence celles et ceux que l’on prétend ne pas « raciser », mais plutôt à démontrer comment les dominants perpétuent au moyen de « banalités » du discours des processus de distribution des privilèges. « Le privilège colonial n’est pas uniquement économique […]. La découverte marxiste de l’importance de l’économie n’est pas en cause. Mais cette relation contient d’autres traits que j’ai cru découvrir dans la relation coloniale », disait Memmi[7]. En tant que Québécoise et fille d’immigrants portugais, moi qui cherche désespérément depuis mon enfance à retrouver une personne qui me ressemble à l’écran, j’aurai grandement appris en ces temps de pandémie sur ma propre assimilation à la « masse des colonisé·e·s ».
Portrait du colonisé
Si le Dr Horàcio Arruda est devenu en quelques jours une vedette au sein de l’équipe gouvernementale anti-COVID-19, alors qu’on indiquait poliment à la docteure Liu de « prendre son trou », c’est tout simplement parce que les marqueurs d’identité (dans ce cas-ci l’imbrication de la « race » et du « genre ») ont tendance à s’effacer ou à s’amplifier, selon le camp choisi. Monsieur Arruda, un médecin d’expérience et un communicateur hors pair, a acheté la recette proposée par le gouvernement en place pour faire face à la crise. En bon soldat, il se présente à tous les points de presse aux côtés du premier ministre, rassurant la population et cautionnant la posture de bon père de famille adoptée par monsieur Legault; il se garde bien d’évoquer les décisions passées du gouvernement qui aurait pu avoir un impact négatif sur la crise actuelle. Dans ce contexte, la « différence » de monsieur Arruda qui a pris en début de pandémie le visage d’un exotisme rafraichissant est devenue le biais (in)conscient qui justifie la « générosité » du majoritaire. Les « Portugais » bénéficient aujourd’hui d’un préjugé positif de « bons immigrants », ce qui n’a pas toujours été le cas[8].
Au début de cette crise, il a suffi au Québécois d’origine portugaise, outre l’expertise qu’on lui a reconnue, de parler d’une recette de tartelettes portugaises pour conquérir en ces temps difficiles le cœur de tous, y compris le mien. Rapidement, ses gesticulations méditerranéennes ont été commentées par quelques prophètes en relations publiques qui ont trouvé que M. Arruda offrait « des réponses très longues, un message mal formaté » et qu’« il était très coloré, ce qui fait qu’on ne retenait pas nécessairement les faits, mais surtout les aspects plus spectaculaires[9] ». Il suffit pourtant d’une connaissance sommaire en communication publique, voire en éducation, pour comprendre qu’on retient plus facilement des règles lorsqu’elles sont « colorées ». Mais le Dr Arruda a bénéficié d’un appui public massif sous le mot-clic #TeamArruda qui démontrera aux experts de la communication qu’il est parfois préférable d’opter pour les théories de l’affect que pour celles du choix rationnel.
Mais toutes ces nuances de l’aveuglement racial du néolibéralisme québécois demeurent insignifiantes sinon taboues pour encore trop de Québécois et de Québécoises. Il y en a toujours pour me rappeler qu’il ne faut pas utiliser le mot « racisme » à la légère, comme si mon propre corps était demeuré étranger à sa « folklorisation ».
Portrait du colonisateur
Étrangement, cette incommensurabilité dressée entre l’homme « civilisé » et l’« autre » prend son essor dès le XVe siècle avec le traité de Tordesillas (1494), celui-là même qui a divisé le monde entre Espagnols et Portugais. Je fais le pari qu’à cette époque, les monarques ibériques n’ont jamais soupçonné qu’un jour leurs descendants « légitimes » seraient inscrits comme « trop colorés » lorsqu’ils immigreraient dans les « colonies » au nord. Également, comme fille d’un exilé politique du régime fasciste portugais, quelle ne fut pas ma déception d’entendre un enfant d’immigrants açoriens[10] qui avaient fui la misère causée par ce régime autoritaire chanter « On est chanceux d’avoir François Legault/Suspends tous mes droits, j’te donne le go[11] ». Le Dr Arruda a présenté par la suite des excuses senties et plaidé l’ignorance de ce qu’il disait, mais la position de la « naïveté », lorsqu’on détient des privilèges, est toujours plus confortable. Au Portugal, pendant plus de soixante ans, les dictatures ont empêché les « autres » et les « pauvres » de danser.
Depuis la Révolution des œillets de 1974, les gouvernements portugais croient qu’ils n’occupent plus la position de colonisateur parce que de temps à autre, ils assouplissent les règles envers des sans-papiers. Tout comme François Legault doit croire qu’il n’occupe plus la position du colonisé vis-à-vis du gouvernement Trudeau qui refuse de légaliser le statut des migrants haïtiens déjà sur place. À droite et à gauche, plusieurs défenseurs du nationalisme québécois ont sans doute oublié que Speak White n’était pas qu’un poème, mais bel et bien un langage coconstitué avec le pouvoir qui a su garder les Québécoises et les Québécois francophones en dehors des cercles du pouvoir, sans privilèges et sans pays.
Pour ne pas en oublier certaines dans le bateau
« C’est dans les moments difficiles que l’on reconnaît les véritables amis », dit l’adage. Cette pandémie a su mettre au jour les failles d’un discours de l’universalisme fraternel selon lequel nous sommes tous sur le même bateau. Le virus ne choisit évidemment pas le genre, ni la couleur de peau, ni l’accent de l’allophone, mais il s’en prendra peut-être davantage à celles dont « l’expérience québécoise » est assez bonne pour être placées au front, mais pas assez pour diriger la bataille. S’il y a « une prochaine fois », celle que souhaitait René Lévesque et que semblent encore souhaiter certains solidaires, assurez-vous de ne pas oublier des femmes et des hommes qui ont empêché votre bateau de couler.
Nos performances de colonisateur/colonisé sont à la fois simultanées et imbriquées dans les biais (in)conscients que révèlent les discours banals. Pour mettre fin à ces performances au cœur de la reproduction sociale, commençons par reconnaître et embaucher dans les établissements celles (et ceux) à qui le pouvoir colonial peut à la fois tout enlever et tout donner.

NOTES

[1] François Musseau, « Coronavirus. Le Portugal régularise temporairement ses sans-papiers », Libération, 30 mars 2020.
[2] Dans les années 1980, le gouvernement Lévesque a demandé à Ottawa d’accueillir des Vietnamiens et cela lui avait été accordé.
[3] Peu après l’élection de Trump, des migrants et migrantes ont franchi la frontière canado-américaine de façon irrégulière par le chemin Roxham pour demander l’asile au Canada. (NdR)
[4] CHSLD : centres d’hébergement et de soins de longue durée.
[5] Audrey Ruel-Manseau, « Volontaire, qualifiée… et sur les lignes de côté », La Presse, 16 avril 2020.
[6] Sophie Langlois, « La Dre Joanne Liu écartée par Québec car on la craignait “incontrôlable” », Radio-Canada, 19 avril 2020.
[7] Albert Memmi, Portrait du colonisé, Paris, Éditions de l’Étincelle, 1972 [1966], p 15.
[8] Les immigrants portugais, tous masculins, n’ont été admis au Canada qu’à partir des années 1950, et ce, uniquement à titre de fermiers. Ils devaient alors montrer leurs mains aux douaniers pour démontrer qu’elles étaient usées par le travail de la terre. Voir le documentaire de Carol Coffey et Felipe Gomes, Strong Hearts, Steady Hands, 2004.
[9] Guillaume Bourgault-Côté, « Une stratège politique pour le Dr Arruda », Le Devoir, 6 mai 2020.
[10] Les Açores sont reconnues comme une région autonome du Portugal. Cette autonomie leur a été accordée par le premier gouvernement démocratique du Portugal élu à la suite de la Révolution des œillets de 1974.
[11] Isabelle Authier, « La dance d’Horacio [vidéo] », La Voix de l’Est, 6 mai 2020.