Le PQ entre tous les feux

Le cafouillage actuel de Pauline Marois sur la question identitaire fait la joie du Parti Libéral du Québec, de Mario Dumont et de Stephen Harper. Les élites québécoises et surtout canadiennes sont aux anges. De l’autre côté, dans les rangs du PQ et du Bloc Québécois, c’est le désarroi. Alors qu’on pensait capitaliser sur le débat actuel, c’est le contraire qui se passe. Cafouillage selon les uns, erreur stratégique selon les autres, cette dérive traduit peut-être quelque chose de plus profond.

Par Pierre Beaudet

De défaite en défaite

Au tournant des années 1970, le PQ avait créé une grande coalition autour d’un projet de société qui combinait l’indépendance politique à une profonde refonte de la société québécoise dans une perspective de justice sociale inspirée de la social-démocratie. Mais la chose a tourné avec l’épreuve du pouvoir à partir de 1976. Le cuisant échec du premier référendum de 1980 fut un autre coup dur. En 1995, l’échec du nouveau référendum a fait aussi très mal. Par la suite, Lucien Bouchard a tenté de liquider l’héritage social-démocrate pour recentrer le parti à droite. Son départ précipité a fait avorter un débat interne qui continue jusqu’à aujourd’hui.

La social-démocratie devenue social-libéralisme

Il faut dire que le PQ n’est pas le seul parti de centre gauche à dériver. Un peu partout dans le monde, c’est la même tendance. Le PS français, le centre gauche italien ou espagnol et bien d’autres ne sont plus en mesure d’humaniser le capitalisme transformé à la mode néolibérale. Le grand compromis social que le projet représentait n’est plus possible devant un capitalisme «globalisé», agressif, à l’assaut de la planète. Au mieux, cette social-démocratie tente d’atténuer le choc, mais l’essentiel de son projet de redistribution et d’équité n’est plus à l’ordre du jour. L’ineffable Tony Blair l’a bien compris, d’où ses «succès» politiques. Il a certes brisé (à jamais ?) le Parti travailliste, mais il a gardé le pouvoir pour son entourage et au profit des classes dominantes. Pour les social-démocrates un peu partout dans le monde, le blairisme représente donc l’alternative «réaliste». Plus facile à dire qu’à faire. Car la base sociale sur laquelle cette social démocratie est construite, tout en s’effritant, ne veut pas liquider le bateau. Les autres groupes sociaux se réorganisent et constituent des coalitions de droite et de centre droite qui semblent plus cohérentes et affirmatives (comme en France). Entretemps, le Pauline Marois parle de défendre la social démocratie tout en intégrant les politiques promues par la droite comme le démantèlement des services publics de santé et d’éducation et la réduction des charges fiscales.

Indépendance ou identité

Amalgame singulier entre social-démocratie et nationalisme, le PQ est également vulnérable sur le projet de souveraineté. Encore là, ce projet  avait été élaboré comme un moment de rupture avec le statu quo qui consacrait l’oppression nationale des «nègres blancs d’Amérique». La grande coalition voulait réunir classes moyennes et populaires autour de la perspective de mettre en place un État indépendant progressiste. Mais en fonction de l’évolution actuelle du néolibéralisme, cette coalition n’est plus tenable. Une partie des couches populaires qu’on dit «moyennes», désarçonnées devant l’insécurité économique, travaillées par les médias et le vulgaire discours néolibéral «anti-État», n’est plus prête à franchir le pas et est tentée par un retour à l’autonomise frileux, défensif, réactionnaire du passé. Entre Dumont et Duplessis en effet, il y a une grande continuité. Le Québec de Mario, comme celui de son prédécesseur, est une société assagie, passive, prête à accepter son sort à l’ombre des puissants. Pour cela, il faut resserrer les rangs autour des «valeurs» conservatrices qui se résument à la formule habituelle «Dieu, famille et patrie». Ce resoudage implique à rebours de créer une identité hostile à l’«autre». Cet étranger menaçant, hier le Juif ploutocrate ou communiste, devient aujourd’hui l’immigrant musulman, un barbu inquiétant qui menace nos «valeurs». C’est avec cela que les «spin doctors» du PQ veulent jouer pour soi-disant regagner les «classes moyennes».

Pile tu perds face je gagne

Coincé par la droite et les élites, le PQ est incapable de se redéployer à gauche, ce qui impliquerait une évolution radicale, en dehors du social-libéralisme et de l’identitarisme. Ce faisant, il mine ses propres bases populaires, tout en ne réussissant pas à grignoter sur le terrain de l’adversaire des appuis substantiels. C’est un processus qui est dangereux. Et qui évoque le destin de l’Union nationale au tournant des années 1970. Peut-il se sortir de cette pente descendante ? Peut-il le faire compte tenu de l’évolution de la société et de la polarisation de classe qui se reproduit à l’ombre du néolibéralisme ?