Le PQ entre tous les feux

Mis en ligne le 29 octobre 2007

Le cafouillage actuel de Pauline Marois sur la ques­tion iden­ti­taire fait la joie du Parti Libéral du Québec, de Mario Dumont et de Stephen Harper. Les élites qué­bé­coi­ses et sur­tout cana­dien­nes sont aux anges. De l’autre côté, dans les rangs du PQ et du Bloc Québécois, c’est le désar­roi. Alors qu’on pen­sait capi­ta­li­ser sur le débat actuel, c’est le contraire qui se passe. Cafouillage selon les uns, erreur stra­té­gi­que selon les autres, cette dérive tra­duit peut-être quel­que chose de plus pro­fond.

Par Pierre Beaudet

De défaite en défaite

Au tour­nant des années 1970, le PQ avait créé une grande coa­li­tion autour d’un projet de société qui com­bi­nait l’indépendance poli­ti­que à une pro­fonde refonte de la société qué­bé­coise dans une pers­pec­tive de jus­tice sociale ins­pi­rée de la social-démo­cra­tie. Mais la chose a tourné avec l’épreuve du pou­voir à partir de 1976. Le cui­sant échec du pre­mier réfé­ren­dum de 1980 fut un autre coup dur. En 1995, l’échec du nou­veau réfé­ren­dum a fait aussi très mal. Par la suite, Lucien Bouchard a tenté de liqui­der l’héritage social-démo­crate pour recen­trer le parti à droite. Son départ pré­ci­pité a fait avor­ter un débat interne qui conti­nue jusqu’à aujourd’hui.

La social-démo­cra­tie deve­nue social-libé­ra­lisme

Il faut dire que le PQ n’est pas le seul parti de centre gauche à déri­ver. Un peu par­tout dans le monde, c’est la même ten­dance. Le PS fran­çais, le centre gauche ita­lien ou espa­gnol et bien d’autres ne sont plus en mesure d’humaniser le capi­ta­lisme trans­formé à la mode néo­li­bé­rale. Le grand com­pro­mis social que le projet repré­sen­tait n’est plus pos­si­ble devant un capi­ta­lisme « glo­ba­lisé», agres­sif, à l’assaut de la pla­nète. Au mieux, cette social-démo­cra­tie tente d’atténuer le choc, mais l’essentiel de son projet de redis­tri­bu­tion et d’équité n’est plus à l’ordre du jour. L’ineffable Tony Blair l’a bien com­pris, d’où ses « succès » poli­ti­ques. Il a certes brisé (à jamais ?) le Parti tra­vailliste, mais il a gardé le pou­voir pour son entou­rage et au profit des clas­ses domi­nan­tes. Pour les social-démo­cra­tes un peu par­tout dans le monde, le blai­risme repré­sente donc l’alternative « réa­liste ». Plus facile à dire qu’à faire. Car la base sociale sur laquelle cette social démo­cra­tie est construite, tout en s’effritant, ne veut pas liqui­der le bateau. Les autres grou­pes sociaux se réor­ga­ni­sent et consti­tuent des coa­li­tions de droite et de centre droite qui sem­blent plus cohé­ren­tes et affir­ma­ti­ves (comme en France). Entretemps, le Pauline Marois parle de défen­dre la social démo­cra­tie tout en inté­grant les poli­ti­ques pro­mues par la droite comme le déman­tè­le­ment des ser­vi­ces publics de santé et d’éducation et la réduc­tion des char­ges fis­ca­les.

Indépendance ou iden­tité

Amalgame sin­gu­lier entre social-démo­cra­tie et natio­na­lisme, le PQ est éga­le­ment vul­né­ra­ble sur le projet de sou­ve­rai­neté. Encore là, ce projet avait été éla­boré comme un moment de rup­ture avec le statu quo qui consa­crait l’oppression natio­nale des « nègres blancs d’Amérique ». La grande coa­li­tion vou­lait réunir clas­ses moyen­nes et popu­lai­res autour de la pers­pec­tive de mettre en place un État indé­pen­dant pro­gres­siste. Mais en fonc­tion de l’évolution actuelle du néo­li­bé­ra­lisme, cette coa­li­tion n’est plus tena­ble. Une partie des cou­ches popu­lai­res qu’on dit « moyen­nes», désar­çon­nées devant l’insécurité éco­no­mi­que, tra­vaillées par les médias et le vul­gaire dis­cours néo­li­bé­ral « anti-État», n’est plus prête à fran­chir le pas et est tentée par un retour à l’autonomise fri­leux, défen­sif, réac­tion­naire du passé. Entre Dumont et Duplessis en effet, il y a une grande conti­nuité. Le Québec de Mario, comme celui de son pré­dé­ces­seur, est une société assa­gie, pas­sive, prête à accep­ter son sort à l’ombre des puis­sants. Pour cela, il faut res­ser­rer les rangs autour des « valeurs » conser­va­tri­ces qui se résu­ment à la for­mule habi­tuelle « Dieu, famille et patrie ». Ce resou­dage impli­que à rebours de créer une iden­tité hos­tile à l’«autre ». Cet étran­ger mena­çant, hier le Juif plou­to­crate ou com­mu­niste, devient aujourd’hui l’immigrant musul­man, un barbu inquié­tant qui menace nos « valeurs ». C’est avec cela que les « spin doc­tors » du PQ veu­lent jouer pour soi-disant rega­gner les « clas­ses moyen­nes ».

Pile tu perds face je gagne

Coincé par la droite et les élites, le PQ est inca­pa­ble de se redé­ployer à gauche, ce qui impli­que­rait une évo­lu­tion radi­cale, en dehors du social-libé­ra­lisme et de l’identitarisme. Ce fai­sant, il mine ses pro­pres bases popu­lai­res, tout en ne réus­sis­sant pas à gri­gno­ter sur le ter­rain de l’adversaire des appuis sub­stan­tiels. C’est un pro­ces­sus qui est dan­ge­reux. Et qui évoque le destin de l’Union natio­nale au tour­nant des années 1970. Peut-il se sortir de cette pente des­cen­dante ? Peut-il le faire compte tenu de l’évolution de la société et de la pola­ri­sa­tion de classe qui se repro­duit à l’ombre du néo­li­bé­ra­lisme ?

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