Bonnes feuilles de :

Le Nouveau Vieux Monde de Perry Anderson

Par Mis en ligne le 25 février 2012

À mesure que l’Europe est deve­nue plus inté­grée, il est aussi devenu plus dif­fi­cile d’écrire à son propos. L’Union, qui s’étend désor­mais de Limerick à Nicosie, a donné au conti­nent une ossa­ture ins­ti­tu­tion­nelle englo­bante et com­plexe, qui se place au-dessus des nations la com­po­sant et fait de cette partie du monde un lieu à part. Cette struc­ture est si nou­velle et si impo­sante que le terme d’« Europe », tel qu’il est aujourd’hui cou­ram­ment employé, ren­voie sou­vent à l’Union euro­péenne elle-même, comme si les deux réa­li­tés étaient inter­chan­geables.

Ce qu’elles ne sont pas, bien sûr. Moins à cause des quelques ter­ri­toires dis­per­sés qui ne font pas encore partie de l’Union qu’à cause de la diver­sité et de la sou­ve­rai­neté coriace des États-nations qui l’ont déjà rejointe. La ten­sion entre les deux dimen­sions de l’Europe, le natio­nal et le supra­na­tio­nal, place qui­conque tente de recons­ti­tuer l’histoire récente de la région en face d’un curieux dilemme ana­ly­tique. Pour la raison qu’on peut pré­sen­ter de la façon sui­vante : quoique sans pré­cé­dent sur le plan his­to­rique, l’Union n’en est pas moins incon­tes­ta­ble­ment un régime poli­tique, pro­dui­sant des effets plus ou moins uni­formes sur le ter­ri­toire de sa juri­dic­tion. Et pour­tant, dans les États qui la com­posent, la vie poli­tique per­siste à obéir à des logiques internes, et ce avec une inten­sité incom­pa­ra­ble­ment supé­rieure. Concilier ces deux réa­li­tés dans une même pers­pec­tive conver­gente est une tâche qui, jusqu’à pré­sent, est restée hors de portée de ceux qui s’y sont essayés. De ce point de vue, l’Europe semble être un objet impos­sible. Il n’est donc pas sur­pre­nant que la lit­té­ra­ture qui lui a été consa­crée tende à se divi­ser en trois ensembles dis­tincts : les études spé­cia­li­sées por­tant sur le sys­tème des ins­ti­tu­tions qui consti­tue l’Union euro­péenne ; les his­toires ou les socio­lo­gies géné­rales du conti­nent depuis 1945, dans les­quelles l’Union figure au mieux de manière spo­ra­dique quand elle n’est pas tota­le­ment absente ; enfin, et ce sont les plus nom­breuses, les mono­gra­phies natio­nales de toutes sortes.

À terme, sans aucun doute, la dif­fi­culté sera sur­mon­tée. Mais pour le moment, seuls des expé­dients semblent à portée. La solu­tion adop­tée dans cet ouvrage est celle de la dis­con­ti­nuité. La pre­mière partie se penche sur le passé et le pré­sent de l’Union, telle qu’elle a été conçue par ses fon­da­teurs, puis modi­fiée par leurs suc­ces­seurs ; com­ment elle en est venue à acqué­rir les formes qui sont aujourd’hui les siennes, et quels types de conscience de soi et de champs de recherche – il s’agit de deux choses très dif­fé­rentes – se sont déve­lop­pés autour d’elle. L’intégration euro­péenne sera consi­dé­rée comme un projet dont les objec­tifs et les pra­tiques éco­no­miques – l’écrasante majo­rité de ses acti­vi­tés – ont tou­jours consti­tué, et dans plu­sieurs direc­tions dif­fé­rentes, la pour­suite de la poli­tique par d’autres moyens. Même si beau­coup le contestent, cela reste aussi vrai aujourd’hui qu’à l’époque du plan Schuman.

La seconde partie de l’ouvrage se déplace vers le niveau natio­nal. Elle s’intéresse aux trois prin­ci­paux pays parmi les six signa­taires du traité de Rome, repré­sen­tant 75 % de la popu­la­tion de la Communauté éco­no­mique euro­péenne (CEE) que celui-ci fai­sait naître : la France, l’Allemagne et l’Italie. Historiquement, ces pays peuvent être consi­dé­rés comme for­mant le cœur du pro­ces­sus d’intégration. La France et l’Allemagne en ont été depuis l’origine les deux pilotes et moteurs essen­tiels, et elles conti­nuent à l’être aujourd’hui. L’Italie, elle, a joué un rôle moins impor­tant que la Belgique ou les Pays-Bas dans la créa­tion et au cours des pre­mières années du Marché commun mais, au bout du compte, elle a pesé davan­tage sur les direc­tions prises par une Communauté en expan­sion. La France, l’Allemagne et l’Italie ne sont pas seule­ment les États les plus peu­plés et les éco­no­mies les plus puis­santes de l’Europe conti­nen­tale, mais elles dis­posent aussi, de l’avis géné­ral, de la plus riche his­toire cultu­relle et intel­lec­tuelle. Les struc­tures poli­tiques y dépendent étroi­te­ment de cette his­toire, et, en me pen­chant sur leur évo­lu­tion, j’ai tenté de donner une idée du cadre cultu­rel dans lequel les évé­ne­ments des vingt der­nières années se sont dérou­lés. En l’absence de ten­ta­tive de ce genre, il y a peu d’espoir de cap­tu­rer dans aucun pays la tex­ture spé­ci­fique de sa vie natio­nale, qui échappe inévi­ta­ble­ment à la gangue bureau­cra­tique de l’Union. Chacun de ces trois pays a été le théâtre d’un drame majeur au cours des récentes années, tou­jours décon­necté de l’évolution de l’Union. L’Allemagne a été trans­for­mée par la réuni­fi­ca­tion. L’Italie a vu l’effondrement d’une répu­blique et la rapide dégé­né­res­cence d’une autre. La France a connu sa pre­mière crise de confiance depuis l’époque où de Gaulle l’avait res­tau­rée. De tels chan­ge­ments ne per­mettent pas le même trai­te­ment, et l’approche adop­tée dans les cha­pitres consa­crés à chacun d’entre eux variera en consé­quence.

Bien que Paris, Berlin et Rome occupent une place plus grande que d’autres à la table des négo­cia­tions – c’étaient les seuls États de l’Europe conti­nen­tale membres du G7 en son temps –, ils sont loin, bien sûr, de repré­sen­ter à eux seuls toute l’Europe occi­den­tale de l’après-guerre froide. Je ne regrette pas d’avoir laissé de côté le Royaume-Uni, dont l’histoire depuis la chute de Thatcher n’offre pas grand-chose de notable. En revanche, j’aurais aimé abor­der le cas de l’Espagne, dont la moder­ni­sa­tion – quoique rela­ti­ve­ment sereine – a été l’un des traits mar­quants de la période. Les plus petits pays de la région sont une autre source de regrets pour moi, qui n’ai jamais pensé que l’intérêt était pro­por­tion­nel à la taille, de même que l’absence de l’Irlande où j’ai passé une grande partie de ma jeu­nesse. Si le volume – et, jusqu’à un cer­tain point, le temps aussi – ont dicté ces limites, les connais­sances sont évi­dem­ment la prin­ci­pale bar­rière pour qui veut par­cou­rir l’Europe dans sa tota­lité à une échelle infé­rieure à celle de l’Union. Qui pour­rait espé­rer écrire avec com­pé­tence et de manière homo­gène à propos de ses vingt-sept États ? Le pro­blème est par­ti­cu­liè­re­ment incon­tour­nable dans le cas de l’Europe orien­tale, dont les langues sont moins lar­ge­ment maî­tri­sées et les affaires sou­vent moins bien docu­men­tées, et dont les États ont des tailles plus com­pa­rables, ce qui ren­drait la sélec­tion parmi eux d’autant plus arbi­traire. Pour autant, d’une manière géné­rale, ces pays n’ont pas souf­fert d’un manque d’attention. Leur aban­don du com­mu­nisme a au contraire sus­cité une impor­tante lit­té­ra­ture, de même que leur inté­gra­tion – tou­jours en cours – au sein de l’Union, consi­dé­rée à juste titre comme l’un des prin­ci­paux accom­plis­se­ments de l’Union.

Ce ter­rain est aujourd’hui si bien balisé qu’il sem­blait pré­fé­rable de regar­der plus loin vers l’est, aux limites extrêmes de l’Union d’aujourd’hui, et vers les lieux pos­sibles de sa future exten­sion en Asie. En consé­quence, la troi­sième partie de ce livre s’intéresse à Chypre, qui a rejoint l’Union en 2004, et à la Turquie, accep­tée comme can­di­date à l’entrée deux ans plus tôt. Ici, les deux extrêmes, en termes de taille, sont étroi­te­ment liés : un pays de moins d’un mil­lion d’habitants, et un autre de plus de soixante-dix mil­lions, qui va bien­tôt dépas­ser l’Allemagne et deve­nir plus peuplé qu’aucun membre actuel de l’Union. Si la ques­tion des rela­tions entre ces deux pays est l’un des points les plus immé­dia­te­ment explo­sifs de l’agenda de l’élargissement, la can­di­da­ture de la Turquie confronte l’« Europe », enten­due au sens de l’Union, à ce qui est de loin son plus grand défi dans l’avenir. L’ampleur de ce défi est d’un autre ordre que celui d’absorber les anciens membres du Comecon. Mais sa nature exacte est beau­coup moins livrée à la dis­cus­sion. La raison n’en est guère dif­fi­cile à voir. Car l’intégration des anciens pays de la zone com­mu­niste ne venait pas remettre en cause les idées domi­nantes au sein de l’Europe occi­den­tale ; au contraire, elle a même eu ten­dance à les confor­ter. Le destin de Chypre et la pres­sion de la Turquie, par contraste, posent des ques­tions gênantes à la bonne conscience de l’Europe, les­quelles ont été jusque-là répri­mées par ses meneurs d’opinion poli­cés, aussi bien offi­ciels que média­tiques. Et l’on verra plus loin à quel point elles sont effec­ti­ve­ment gênantes. La lumière que la nou­velle Question d’Orient pro­jette sur l’image que l’Union a d’elle-même peut être ainsi com­pa­rée, sur le plan his­to­rique, à celle que pro­je­tait l’ancienne sur le concert des nations.

Partant de ce constat, j’ai adopté dans cette partie une pers­pec­tive de plus longue durée que dans la partie pré­cé­dente et je m’y suis plus stric­te­ment concen­tré sur l’histoire poli­tique des deux socié­tés concer­nées. Dans le cas du trio des trois grands États de l’Europe occi­den­tale, les anté­cé­dents de la période immé­dia­te­ment contem­po­raine sont bien connus, comme d’autres cha­pitres fami­liers de l’histoire du XXe siècle. C’est loin d’être le cas pour Chypre et la Turquie, d’où la néces­sité de retra­cer sur une période plus longue les che­mins qui ont conduit ces deux pays jusqu’aux situa­tions qui sont les leurs aujourd’hui. Cette évi­dence se passe de com­men­taires. En revanche, le choix de com­bi­ner, à propos de la France, de l’Allemagne et de l’Italie, une approche à la fois plus large et moins éten­due dans le temps pose ques­tion. Par manque de docu­ments et de dis­tance, toutes les formes d’histoire très contem­po­raine sont moins que de la véri­table his­toire. Et toutes les ten­ta­tives pour saisir une société moderne sur une ving­taine d’années seule­ment, à bout por­tant, ne peuvent être qu’hasardeuses. Les dan­gers de ce qu’une tra­di­tion fran­çaise condamne comme une coupe d’essence*1 sont réels, et je suis conscient de les avoir courus. Les sim­pli­fi­ca­tions et les erreurs que cet exer­cice par­ti­cu­lier sup­pose, qui s’ajoutent aux erreurs plus ordi­naires de juge­ment et à celles cau­sées par l’ignorance, seront rec­ti­fiées, avec le temps, par d’autres que moi. Bien que rédi­gés sur une dizaine d’années, les essais qui forment les cha­pitres suc­ces­sifs de ce livre ont été écrits dans des contextes dif­fé­rents et en portent la trace. Je les ai rela­ti­ve­ment peu rema­niés, pré­fé­rant les donner comme autant de témoi­gnages du moment et de réflexions sur celui-ci. En tête de chaque cha­pitre, on trou­vera la date de sa pre­mière rédac­tion.

L’unité de la période cou­verte, qui fixe les para­mètres de ce livre, est celle de la montée du néo­li­bé­ra­lisme. Historiquement, cette montée a été scan­dée par deux grands chan­ge­ments de régime. Le pre­mier est inter­venu au tour­nant des années 1980, avec l’arrivée au pou­voir de Reagan et de Thatcher, la déré­gu­la­tion inter­na­tio­nale des mar­chés finan­ciers et la pri­va­ti­sa­tion des indus­tries et ser­vices qui a suivi à l’Ouest. Le second, au tour­nant des années 1990, a vu l’effondrement du com­mu­nisme dans le bloc sovié­tique et l’extension du libé­ra­lisme à l’Est. Prise dans ce double tour­billon, l’Union a changé de forme, et tous les pays qui la com­posent ont été entraî­nés dans de nou­velles direc­tions. Comment ces pres­sions se sont-elles exer­cées, au niveau supra­na­tio­nal comme au niveau natio­nal, et quelles orien­ta­tions poli­tiques – exté­rieures comme inté­rieures – ont-elles dic­tées ? Ce sont là des thèmes récur­rents de ce livre. Aujourd’hui, le sys­tème néo­li­bé­ral est en crise. Pour beau­coup, y com­pris parmi ceux qui s’en étaient faits les cham­pions, il n’est plus d’actualité, au moment où le monde s’enfonce dans la réces­sion com­men­cée au qua­trième tri­mestre de 2008. À quel point ce sys­tème aura été modi­fié quand la crise sera passée (si elle passe), ou par quoi il aura été rem­placé reste à voir. À l’exception du second cha­pitre consa­cré à la France, toutes ces pages ont été écrites avant l’effondrement des mar­chés finan­ciers aux États-Unis. Si j’ai men­tionné le déclen­che­ment de la crise, je n’ai pas modi­fié leur contenu en vue d’étudier ses effets jusque-là et à venir. Mais je tiens compte de ces effets dans les réflexions qui viennent conclure le livre et qui portent sur les idées que l’on s’est faites et que l’on se fait aujourd’hui de l’Europe.

Depuis l’origine, l’Angleterre a pro­duit plus d’eurosceptiques que n’importe quel autre pays membre de l’Union. Bien que je sois cri­tique envers l’Union, je ne par­tage pas ce point de vue. En 1972, la New Left Review, dont j’étais alors le rédac­teur en chef, a publié sous la forme d’un numéro spé­cial un long essai de Tom Nairn, « La gauche contre l’Europe ? ». À l’époque, non seule­ment le Parti tra­vailliste dans son ensemble, mais aussi l’écrasante majo­rité des socia­listes à sa gauche s’opposaient à l’entrée du Royaume-Uni dans la CEE, qu’un gou­ver­ne­ment conser­va­teur venait de faire voter par le Parlement. L’essai de Nairn ne fai­sait pas que rompre avec un consen­sus massif ; il demeure encore aujourd’hui, un quart de siècle plus tard, l’argumentation la plus per­ti­nente déve­lop­pée, à gauche, en faveur de l’intégration euro­péenne. Rien de com­pa­rable n’est jamais sorti des rangs de ses partis offi­ciels, social-démo­crate, post­com­mu­niste ou vert, qui se drapent aujourd’hui dans les plis de la ban­nière bleue aux étoiles d’or. L’Union du début du XXIe siècle n’est pas la Communauté des années 1950 et 1960, mais mon admi­ra­tion pour ses pre­miers archi­tectes n’a pas dimi­nué. Leur entre­prise n’avait pas de pré­cé­dent his­to­rique et sa gran­deur conti­nue de hanter ce qu’elle est deve­nue depuis.

L’idéologie euro­péenne qui s’est déve­lop­pée, autour d’une réa­lité dif­fé­rente, est une toute autre affaire. L’autosatisfaction des élites euro­péennes et de leurs porte-parole est deve­nue telle que l’Union est désor­mais lar­ge­ment pré­sen­tée comme un modèle au reste du monde, alors même qu’elle est de moins en moins capable de gagner la confiance de ses citoyens et qu’elle méprise de plus en plus ouver­te­ment la volonté de la popu­la­tion. Cette dérive est-elle irré­ver­sible ? Personne ne peut le dire. Pour l’enrayer, il faudra se défaire de nom­breuses illu­sions. L’une d’entre elles est la croyance – sur laquelle repose une bonne partie de l’idéologie actuelle – qu’au sein de l’écoumène atlan­tique, l’Europe incarne un ensemble de valeurs supé­rieur à celui des États-Unis, et qu’elle joue un rôle plus sti­mu­lant dans le monde. Dans la mesure où cela peut être objec­tivé, on peut reje­ter cette doc­trine en insis­tant, à l’avantage des États-Unis, sur ce qu’ils par­tagent d’admirable, ou en poin­tant, au détri­ment de l’Europe, ce qu’ils ont en commun de répré­hen­sible. Pour les Européens, cette deuxième cri­tique est la plus néces­saire2. Vis-à-vis de l’Amérique, ce ne sont pas seule­ment leurs dif­fé­rences que les Européens ont ten­dance à sur­es­ti­mer, mais aussi leur degré d’autonomie. La rela­tion bila­té­rale est par­ti­cu­liè­re­ment bien illus­trée par le champ même des études sur l’Union, auquel le troi­sième essai de la pre­mière partie est ici consa­cré.

Pour l’essentiel, ce champ est un uni­vers clos pro­dui­sant une lit­té­ra­ture sou­vent très tech­nique, avec bien peu de débou­chés vers un public plus étendu. En Europe, il a généré une vaste indus­trie faite d’articles spé­cia­li­sés, de rap­ports de recherche ou d’expertise, pour la plu­part finan­cés par Bruxelles, qui, s’ils ne sont pas les meilleurs du genre, n’en occupent pas moins la plus grande partie du ter­rain. La den­sité des échanges inter­eu­ro­péens au sein de cette sphère atteint un niveau sans pré­cé­dent, et ces échanges ajou­tés à beau­coup d’autres – confé­rences, sémi­naires de tra­vail, col­loques, cours donnés dans des dis­ci­plines proches, de l’histoire et de l’économie jusqu’au droit et la socio­lo­gie – ont créé ce qui pour­rait consti­tuer les bases d’une com­mu­nauté intel­lec­tuelle capable de débattre vigou­reu­se­ment par-dessus les fron­tières natio­nales. En pra­tique, cela reste encore spec­ta­cu­lai­re­ment rare. Pour une part, cela tient aux tares habi­tuelles du monde uni­ver­si­taire, quand le savoir se replie exclu­si­ve­ment sur sa dis­ci­pline plutôt que de s’ouvrir aussi vers une culture plus large. Mais c’est avant tout le reflet d’une absence de tout cli­vage poli­tique sus­cep­tible de pro­vo­quer le débat dans un champ qui est – ou qui devrait être – émi­nem­ment poli­tique et dominé par des poli­to­logues. Il serait injuste de parler d’une pensée unique* : il s’agit plutôt de quelque chose comme une pensée ouate* lar­ge­ment léni­fiante. Les médias offrent peu ou pas de contre­poids, les colonnes des jour­naux et les édi­to­riaux fai­sant preuve d’un euro-confor­misme encore plus pro­noncé que celui des chaires d’université ou des think tanks.

L’un des effets d’un tel una­ni­misme est d’empêcher l’émergence d’une véri­table sphère publique en Europe. Dès lors que tout le monde s’accorde à l’avance sur ce qui est sou­hai­table et sur ce qui ne l’est pas – voir les réfé­ren­dums suc­ces­sifs –, rien ne vient encou­ra­ger la curio­sité envers la vie et la pensée des autres nations. Pourquoi prendre le moindre inté­rêt à ce qui se dit ou s’écrit ailleurs si cela répète, pour l’essentiel, à l’identique ce qui est déjà dis­po­nible chez soi ? De ce point de vue, il est permis de penser que le concert d’échos qu’est aujourd’hui l’Union est moins authen­ti­que­ment euro­péen que la majeure partie de la vie cultu­relle de l’entre-deux-guerres ou même de l’avant-1914. Il n’y a pas beau­coup d’équivalents aujourd’hui de la cor­res­pon­dance entre Sorel et Croce, de la col­la­bo­ra­tion entre Larbaud et Joyce, du débat entre Eliot, Curtius et Mannheim, ou encore de la dis­cus­sion entre Ortega y Gasset et Husserl ; sans parler des polé­miques au sein de la deuxième et de la troi­sième inter­na­tio­nales. Les intel­lec­tuels for­maient un groupe beau­coup plus res­treint et moins ins­ti­tu­tion­na­lisé à cette époque, bien plus enra­ciné dans une culture huma­niste com­mune. La démo­cra­ti­sa­tion a dis­persé tout cela, tout en ver­sant un nombre très supé­rieur de talents dans l’arène. Quoi qu’il en soit, et quels que soient les fruits de cette démo­cra­ti­sa­tion – à l’évidence nom­breux – dans d’autres domaines, elle est loin d’avoir jusqu’ici mené à ce qui serait une répu­blique des lettres à l’échelle de l’Union euro­péenne. L’espoir de ce livre est de contri­buer à prendre ce chemin.

Post-scrip­tum (juillet 2011)

Deux années ont passé depuis l’achèvement de ce livre. Nombre de ses prin­ci­paux argu­ments ont trouvé une illus­tra­tion dans les évé­ne­ments qui se sont pro­duits au cours de cette période. Précipitée, comme nous l’avions prévu, par l’éclatement de la bulle immo­bi­lière amé­ri­caine, la crise finan­cière a d’abord frappé celle des éco­no­mies de l’Union qui était la plus expo­sée à ce même type de risque, à savoir l’Irlande. À un taux d’intérêt écra­sant de 5,8 %, et en contre­par­tie d’économies bud­gé­taires dras­tiques, un prêt de quatre-vingt-cinq mil­liards d’euros a été imposé à Dublin par la Banque cen­trale euro­péenne et le FMI pour s’assurer que le capi­tal euro­péen investi dans le sys­tème ban­caire irlan­dais ne subisse pas de pertes sus­cep­tibles de désta­bi­li­ser toute la zone euro. Au prin­temps sui­vant, le Portugal se retrou­vait à son tour entre les mains de ces mêmes ins­ti­tu­tions, et soumis aux mêmes contraintes. Dans ces deux pays, les gou­ver­ne­ments en place (Fianna Fáil et socia­liste) ont été battus aux élec­tions par des oppo­si­tions qui n’avaient pas de poli­tiques alter­na­tives à pro­po­ser. L’Espagne, qui a presque perdu la confiance des mar­chés obli­ga­taires après l’éclatement d’une bulle immo­bi­lière com­pa­rable par son ampleur à celle de l’Irlande, voit le gou­ver­ne­ment Zapatero subir un sort sem­blable. Là, les jeunes (au moins) se sont mon­trés moins pas­sifs et sont des­cen­dus dans les rues et sur les places pour pro­tes­ter contre les coupes bud­gé­taires par les­quelles le gou­ver­ne­ment a tenté d’éviter la débâcle finan­cière. En Grèce, la résis­tance au train de mesures le plus dra­co­nien – un ensemble de réduc­tion des dépenses publiques et de pri­va­ti­sa­tions dic­tées par la Banque cen­trale euro­péenne et le FMI dans l’espoir de dif­fé­rer un défaut de paie­ment qui ris­que­rait d’entraîner un effon­dre­ment de l’euro – se pour­suit. On ignore encore si la sou­mis­sion totale de la social-démo­cra­tie grecque réus­sira à mettre la popu­la­tion à genoux devant l’autel des banques fran­çaises et alle­mandes.

La crise que subit l’Union moné­taire créée à Maastricht n’a rien de mys­té­rieux. Elle s’explique par l’existence de taux d’intérêt bas dans toute l’Europe, pres­crits par le pacte de sta­bi­lité et impo­sés par la Banque cen­trale euro­péenne, qui ont inondé de crédit bon marché les éco­no­mies péri­phé­riques du sud et de l’extrême ouest de la zone euro, condui­sant à la for­ma­tion de bulles immo­bi­lières et au creu­se­ment des défi­cits bud­gé­taires – aux­quels s’est com­bi­née une perte de leur com­pé­ti­ti­vité à partir de l’hiver 2010, quand il leur est devenu impos­sible de déva­luer leur mon­naie. Cette double pres­sion est venue d’Allemagne, à la fois archi­tecte d’une auto­rité moné­taire irres­pon­sable, mode­lée sur une Bundesbank échap­pant à tout contrôle popu­laire, et maître d’œuvre d’une décen­nie de com­pres­sion sala­riale qui a miné la com­pé­ti­ti­vité des coûts du tra­vail dans le sud de l’Union. En ce sens, une nou­velle puis­sance hégé­mo­nique s’est impo­sée en Europe. Mais une puis­sance boi­teuse, inca­pable de déman­te­ler le sys­tème moné­taire à l’origine du désordre ou de le dépas­ser pour s’orienter vers une union poli­tique dans laquelle il lui fau­drait accep­ter des trans­ferts fis­caux dont ses élec­teurs ne veulent pas entendre parler. Refusant d’admettre la cer­ti­tude d’une faillite grecque, impo­sant des mesures qui ne peuvent qu’aggraver les pro­blèmes des éco­no­mies ren­dues non com­pé­ti­tives par ses propres poli­tiques, Berlin – qui conteste aujourd’hui autant qu’il coor­donne les expé­dients uti­li­sés pour pro­té­ger les inté­rêts des grandes banques et déten­teurs d’obligations à Bruxelles et Francfort – a perdu toute direc­tion cohé­rente. Il est revenu à Jean-Claude Trichet, à la tête de la Banque cen­trale, de pro­po­ser la fuite en avant* d’un ministre des Finances euro­péen déta­ché de tout sem­blant de mandat démo­cra­tique, capable de punir les membres les plus faibles de l’Union grâce à des pleins pou­voirs de « sur­veillance et de veto » en cas de défaillance.

Dans ce contexte de panique à peine voilée et de récri­mi­na­tion réci­proque, il n’est pas éton­nant que les trois prin­ci­paux gou­ver­ne­ments de la zone euro soient en plein désar­roi. En Allemagne, Merkel a perdu une série d’élections régio­nales, même dans le plus sûr bas­tion chré­tien­dé­mo­crate, le Bade-Wurtemberg, tandis que ses par­te­naires du FDP sont mena­cés, une fois de plus, d’extinction élec­to­rale. En France, Sarkozy a perdu le vote Front natio­nal sans com­pen­sa­tion au centre, s’étant aliéné une grande partie de l’opinion conser­va­trice par son incon­ve­nance, et se trouve main­te­nant menacé même par les médio­cri­tés du PS. En Italie, où l’économie est presque atone, Berlusconi, empê­tré dans des scan­dales per­son­nels, ne peut au mieux qu’attendre la fin de son mandat. De tous les régimes étu­diés dans ce livre, seul celui d’Erdoğan a pros­péré depuis, s’assurant un troi­sième mandat durant l’été 2011, même s’il a obtenu un score infé­rieur à ceux de Menderes ou Demirel au plus fort de leur succès, et qu’il a pu pro­fi­ter d’un boom de la consom­ma­tion qui a peu de chance de durer. Comme avec Menderes, chaque exten­sion de son pou­voir s’est accom­pa­gnée d’une répres­sion accrue : noyau­tage* de la police et de la jus­tice, empri­son­ne­ment de jour­na­listes, matra­quage d’étudiants et de syn­di­ca­listes. Mais cela ne suffit pas à dis­qua­li­fier la Turquie aux yeux de l’Union, qui laisse la porte entrou­verte dans l’attente d’un retour des sociaux-démo­crates à Paris et Berlin.

Sur la scène inter­na­tio­nale, comme prévu éga­le­ment, la Nouvelle Europe, malgré ses contra­dic­tions internes, a répété pour la pre­mière fois son rôle d’empire auxi­liaire dans son propre théâtre régio­nal. Comme on pou­vait s’y attendre, c’est Sarkozy qui a pris l’initiative. Avec une cote de popu­la­rité en berne à domi­cile et une posi­tion com­pro­mise au plan inter­na­tio­nal par ses liens avec les dic­ta­tures déchues en Tunisie et en Égypte, il a choisi d’attaquer leur homo­logue libyen pour se refaire une vir­gi­nité et res­tau­rer sa popu­la­rité. Enrôlant le Royaume-Uni, l’Italie presque malgré elle, ainsi que quelques autres pays mineurs, dans une attaque aérienne dépen­dant des États-Unis, même s’ils n’en ont pas assuré la direc­tion, l’entreprise n’a pas été sans évo­quer une ver­sion moins ris­quée de l’expédition de Suez – le Conseil de coopé­ra­tion du Golfe et la Ligue arabe don­nant des garan­ties en cou­lisse, un peu comme l’avait fait Israël à Sèvres. Si, d’un point de vue pure­ment mili­taire, le bom­bar­de­ment de la Libye n’a pas été un succès immé­diat, il consti­tue un pré­cé­dent impé­rial pour de futures aven­tures plus consis­tantes, si besoin. Les consé­quences pour la société euro­péenne d’un retour à une ancienne implan­ta­tion en Afrique du Nord n’ont pas encore apparu. Mais déjà les ten­sions que cela pour­rait géné­rer se sont fait sentir dans les que­relles entre la France et l’Italie sur le sort des immi­grants magh­ré­bins, la remise en cause des règles de Schengen et la montée d’un vote anti-esta­blish­ment à droite. Tunis reste, on l’a noté, plus près de Rome et de Paris que ne l’est Ankara. La rive sud de la Méditerranée a peu de chance d’offrir indé­fi­ni­ment à l’Europe une bonne conscience à peu de frais.

  • 1. Tous les mots ou expres­sions en ita­lique suivis d’un asté­risque sont en fran­çais dans le texte. [nde]
  • 2. Pour la pre­mière, lire le feu d’artifice sta­tis­tique de Peter Baldwin, The Narcissism of Minor Differences : Why America and Europe are Alike (2009), qui vise à confondre les pré­ju­gés anti­amé­ri­cains de ce côté de l’Atlantique en mon­trant que, si on consi­dère un clas­se­ment des socié­tés euro­péennes selon dif­fé­rents indi­ca­teurs, la société amé­ri­caine se situe à l’intérieur de la four­chette des pays euro­péens, et fait même sou­vent mieux que ses pré­ten­tieux homo­logues. Ce genre de com­pa­rai­son omet bien sûr l’énorme dif­fé­rence entre l’État amé­ri­cain et les pays euro­péens – les États-Unis éclip­sant tous les autres en termes de puis­sance mili­taire, poli­tique et idéo­lo­gique, sans parler du fait que l’Union euro­péenne est dépour­vue des attri­buts d’un État-nation, a for­tiori d’un État-nation de la taille d’un conti­nent.
date : 

15/02/2012 – 21:12

Perry Anderson[3]

Perry Anderson, Le Nouveau Vieux Monde. Sur le destin d’un auxi­liaire de l’ordre amé­ri­cain, tra­duit de l’anglais par Cécile Arnaud, « Contre-feux », Agone, Marseille, 2011.

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