La justice climatique en quête d’une stratégie globale

Durban, un bilan au-delà de l’arène officielle

Par Mis en ligne le 28 février 2012

Beaucoup a déjà été dit et écrit sur la der­nière confé­rence inter­na­tio­nale sur le climat qui s’est tenue à Durban (Afrique du Sud – COP17) en décembre der­nier. Principalement, voire quasi-exclu­si­ve­ment à partir des négo­cia­tions entre les pays. Dans les com­men­ta­teurs pris glo­ba­le­ment, il y a ceux qui, dans la conti­nuité de la posi­tion offi­cielle de l’Union Européenne et de la France, se satis­font une nou­velle fois du com­pro­mis final, « le maxi­mum de ce que l’on pou­vait obte­nir », et ceux qui dénoncent des négo­cia­tions inca­pables d’infléchir le cours des choses en pre­nant des déci­sions, notam­ment de réduc­tions d’émissions, qui soient à la hau­teur des défis cli­ma­tiques aux­quels nous sommes confron­tés (1).

Dans les deux cas, et bien qu’étant partie pre­nante de cette seconde caté­go­rie, de telles ana­lyses font la part belle à l’arène offi­cielle, délais­sant les dyna­miques à l’oeuvre dans la société civile et, qui plus est, dans les socié­tés. Si ce texte n’a pas la pré­ten­tion d’éclairer l’ensemble de ces dyna­miques, il a pour objec­tif de rela­ter quelques-uns des élé­ments saillants des ini­tia­tives de la société civile qui se sont dérou­lés à l’extérieur des négo­cia­tions offi­cielles, à Durban et ailleurs, afin de dis­cu­ter quelques hypo­thèses de com­pré­hen­sion et quelques pro­po­si­tions déjà sur la table. Ce texte ne pré­tend pas épui­ser ce tra­vail d’analyse et de réflexion. Il est abso­lu­ment néces­saire de l’approfondir. Ce d’autant plus qu’année après année, les cri­tiques sur l’intérêt de par­ti­ci­per à de telles confé­rences de l’ONU, sou­vent légi­times et par­fois jus­ti­fiées, se font plus fortes.

Au-delà de la manifestation traditionnelle !

A chaque COP sa manif, voire ses manifs. Partie immer­gée des ini­tia­tives de la société civile, la mani­fes­ta­tion est géné­ra­le­ment trai­tée par la presse, sou­vent de manière rou­ti­nière. Près de 100 000 per­sonnes à Copenhague (2). Deux manifs quasi simul­ta­nées de 3 à 4 000 per­sonnes à Cancun (3). Environ 10 000 per­sonnes à Durban (4). Et sans doute très peu l’année pro­chaine à Doha (Qatar). Pourtant, l’exemple de Durban montre qu’énumérer le nombre de mani­fes­tants est lar­ge­ment insuf­fi­sant pour carac­té­ri­ser ce qu’exprime une mani­fes­ta­tion. Si la mani­fes­ta­tion lors du sommet de Copenhague, pré­senté en son temps comme « celui de la der­nière chance », fut sans nul doute la plus mas­sive, c’est bien la mani­fes­ta­tion de Durban qui fut la plus popu­laire et la moins éloi­gnée de notre quo­ti­dien. Bien-entendu, les slo­gans pour la jus­tice cli­ma­tique, des finan­ce­ments climat et des véri­tables réduc­tions d’émissions de gaz à effets de serre, ou contre les mar­chés car­bone et les dis­po­si­tifs REDD n’avaient pas dis­paru. Ce sont pour­tant ceux récla­mant des « cli­mate jobs », l’accès à l’énergie pour le plus grand nombre et la dénon­cia­tion des cou­pures de cou­rant qui com­pliquent la vie de mil­lions de sud-afri­cains, la défense des pay­sans ou des « waste pickers », contre les pol­lu­tions vécues au quo­ti­dien par les popu­la­tions les plus expo­sées, etc. qui ont impulsé le rythme de la mani­fes­ta­tion. Les poli­tiques éner­gé­tiques étaient au cœur des cor­tèges : rejet du nucléaire, slo­gans contre les « éner­gies sales » ou « pour les éner­gies renou­ve­lables », reven­di­ca­tions pour lais­ser le pétrole le char­bon et le gas dans le sol, etc… Par leurs chants, leurs danses et leurs slo­gans – notam­ment Amandla le cri de ral­lie­ment des oppo­sants à l’apartheid – pay­sans, tra­vailleurs des déchets, syn­di­ca­listes, femmes, jeunes, ont fait de cette mani­fes­ta­tion une mani­fes­ta­tion popu­laire, déter­mi­nées et dyna­mique. Contrastant avec l’atonie, l’inertie et l’entre-soi des négo­cia­tions offi­cielles.

Dès avant la COP, des initiatives qui changent la donne

Plusieurs ini­tia­tives en amont et pen­dant la COP ont permis d’articuler des réa­li­tés et pré­oc­cu­pa­tions locales ou régio­nales aux enjeux inter­na­tio­naux et faci­li­ter une mobi­li­sa­tion popu­laire. Par exemple, la Via Campesina avait décidé d’organiser des cara­vanes depuis le Mozambique pour assu­rer une impor­tante et visible pré­sence de petits pay­sans. Pari gagné si l’on en croit la mobi­li­sa­tion réus­sie pour la sou­ve­rai­neté ali­men­taire orga­ni­sée dans les rues de Durban le 5 décembre (5). Par ailleurs, une nou­velle alliance afri­caine pour la sou­ve­rai­neté ali­men­taire a été lancée (6) à Durban. Sûr que le mou­ve­ment inter­na­tio­nal pour la sou­ve­rai­neté ali­men­taire en sort ren­forcé pour s’opposer aux pro­po­si­tions inac­cep­tables visant à inté­grer l’agriculture dans les dis­po­si­tifs de marché car­bone et le projet de « cli­mate smart agri­cul­ture » de la Banque Mondiale (7).

Autre réus­site, l’organisation par la branche sud-afri­caine des Amis de la Terre d’une semaine des éner­gies sales juste avant la COP17. Avec la par­ti­ci­pa­tion d’une quin­zaine d’organisations afri­caines et inter­na­tio­nales, cette semaine a sus­cité « une véri­table syner­gie » entre celles et ceux qui venaient à Durban pour s’opposer avec force à « l’exploitation d’énergies sales et aux fausses solu­tions telles que les mar­chés car­bone ». Durant cette semaine, il a été sou­li­gné que les ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales et les gou­ver­ne­ments devaient être tenus res­pon­sables de leurs actes et de l’exploitation des éner­gies sales, telles que les gaz et pétrole de schiste, les sables bitu­mi­neux, le pétrole lourd, les grands bar­rages, etc. (8). Prolongés par de nom­breux autres ate­liers et actions de rues pen­dant les 15 jours de la COP, ces débats ont permis de ren­for­cer les alliances et conver­gences entre orga­ni­sa­tions, réseaux, com­mu­nau­tés, qui tra­vaillent et se mobi­lisent pour des alter­na­tives aux grandes orien­ta­tions éner­gé­tiques mon­diales actuelles. De nom­breuses actions de soli­da­rité et de sou­tien aux com­mu­nau­tés locales vic­times des agis­se­ments des mul­ti­na­tio­nales pétro­lières, gazières ou minières ont été orga­ni­sées pen­dant la COP17, démon­trant par-là que les logiques sont les mêmes par­tout sur la pla­nète et que la consom­ma­tion d’énergies fos­siles ou de res­sources minières ici a de graves réper­cus­sions sur le climat, mais aussi sur des popu­la­tions locales à dif­fé­rents endroits sur la pla­nète.

Un sommet de la société civile utile et remarquable…

Malgré des désac­cords poli­tiques par­fois assez pro­fonds au regard de la situa­tion en Afrique du Sud, un comité de la société civile pour la COP17 (C17), très large, com­pre­nant des repré­sen­tants de 16 orga­ni­sa­tions sud-afri­caines (mou­ve­ments sociaux, syn­di­cats, orga­ni­sa­tions pour la jus­tice envi­ron­ne­men­tale, ONG, orga­ni­sa­tions confes­sion­nelles) a pu orga­ni­ser et faci­li­ter l’existence d’un seul espace de la société civile, au sein duquel chaque com­po­sante était en mesure de mener ses propres acti­vi­tés. Par exemple, une « tente des femmes rurales » a offert un espace ouvert quasi en continu à des orga­ni­sa­tions et femmes venues de nom­breux pays, notam­ment afri­cains, pour par­ta­ger leurs luttes, échan­ger, se former, construire de nou­velles cam­pagnes. Organisé à l’université de Kwazulu-Natal, cet espace ouvert et inclu­sif pro­po­sait de nom­breuses acti­vi­tés cultu­relles. Il a joué un véri­table et très inté­res­sant rôle de bras­sage thé­ma­tique, géo­gra­phique et poli­tique qui ne recoupe pas tota­le­ment celui réa­lisé par le pro­ces­sus des Forums sociaux, et ren­for­çant très clai­re­ment l’extension géo­gra­phique du mou­ve­ment alter­mon­dia­liste et pour la jus­tice cli­ma­tique. Autre manière de per­ce­voir cette arti­cu­la­tion : les acti­vi­tés du Forum Social Mondial de Dakar en février 2010 sur la jus­tice cli­ma­tique ont été très utiles pour pré­pa­rer Durban à l’échelle afri­caine et il ne fait guère de doute que la réus­site du Forum Social Mondial de Dakar a éga­le­ment été source d’inspiration et de conti­nuité pour orga­ni­ser cet espace unique et réussi de la société civile à Durban.

Au sein de cet espace, la cam­pagne pour 1 mil­lion de « cli­mate jobs » fut sans doute la plus visible. A l’initiative d’une coa­li­tion de syn­di­cats bri­tan­niques, cette cam­pagne s’exporte désor­mais en Afrique du Sud par l’intermédiaire notam­ment de la Cosatu, prin­ci­pale cen­trale syn­di­cale sud-afri­caine. Les confé­rences et ate­liers sur ce thème ont été par­ti­cu­liè­re­ment suivis, avec une très forte par­ti­ci­pa­tion locale, démon­trant com­bien l’articulation entre les syn­di­cats et le mou­ve­ment pour la jus­tice cli­ma­tique et envi­ron­ne­men­tale est pos­sible. Et qu’il est sou­hai­table de le ren­for­cer. Mais pas à n’importe quel prix. Si cette cam­pagne a choisi le terme de « cli­mate jobs » et non de « green jobs », c’est que les dyna­miques à l’oeuvre autour de ce qui est appelé « l’économie verte » ne cor­res­pondent pas aux exi­gences por­tées par cette cam­pagne. Par « cli­mate jobs », il s’agit de pro­mou­voir les emplois qui font partie de la solu­tion pour une réduc­tion dras­tique des émis­sions de gaz à effets de serre : éner­gies renou­ve­lables, trans­ports col­lec­tifs, effi­ca­cité éner­gé­tique, etc. Et pas seule­ment de repeindre en vert des acti­vi­tés intrin­sè­que­ment pro­blé­ma­tiques du point de vue des exi­gences cli­ma­tiques (9), de la pré­ser­va­tion des res­sources natu­relles et de la satis­fac­tion des besoins et exi­gences sociales.

…servant de base arrière à de nombreux mouvements pour intervenir dans la COP17

Cet espace de la société civile a éga­le­ment servi de base arrière à l’alliance inter­na­tio­nale des récu­pé­ra­teurs de déchets, ces tra­vailleur-se-s qui vivent et meurent de nos pou­belles (10). Organisés en asso­cia­tions locales et natio­nales, ces tra­vailleur-se-s se battent contre les pro­jets d’incinérateurs de mul­ti­na­tio­nales finan­cés par la Banque Mondiale ou par l’intermédiaire des méca­nismes de déve­lop­pe­ment propre (MDP). Mouvement de base par excel­lence, ils portent une cri­tique radi­cale des modèles de déve­lop­pe­ment d’infrastructures inutiles et dan­ge­reuses qui vont à l’encontre de leurs inté­rêts vitaux et des inté­rêts de la majo­rité de la popu­la­tion. Prônant le « réduire, réuti­li­ser, recy­cler », ils portent leurs cri­tiques et alter­na­tives jusqu’au coeur des négo­cia­tions, avec un cer­tain succès et inté­rêt média­tique. En décen­trant le regard sur les négo­cia­tions cli­ma­tiques, ce mou­ve­ment ramène l’observateur atten­tif aux réa­li­tés que vivent les popu­la­tions.

L’arène offi­cielle peut éga­le­ment par­fois faire réson­ner plus fort des réa­li­tés vécues par les popu­la­tions locales et rela­tées lors d’ateliers ou confé­rences qui se tiennent dans l’espace de la société civile. Prenons un exemple. Comme déjà énoncé plus haut, les éner­gies sales et les immenses ins­tal­la­tions indus­trielles qu’elles néces­sitent pour être extraites, trai­tées, ache­mi­nées et uti­li­sées ont lar­ge­ment été dénon­cées à Durban par les popu­la­tions qui en vivent les consé­quences. Ce 30 novembre 2011, ces réa­li­tés ont été l’objet d’un écho impor­tant à l’intérieur même des négo­cia­tions, en raison de la pré­sen­ta­tion d’un rap­port (11) des orga­ni­sa­tions Urgewald (Allemagne), GroundWork et Earthlife Africa Johannesburg (Afrique du Sud), et du réseau inter­na­tio­nal Banktrack. Sans doute en mal d’informations nou­velles, les médias pré­sents ont for­te­ment relayé les conclu­sions de ce rap­port por­tant sur les por­te­feuilles des plus grandes banques mon­diales et les clas­sant sur la base de leurs finan­ce­ments dans l’industrie du char­bon. Source très impor­tante d’émissions de gaz à effets de serre, les cen­trales à char­bon, dont les pro­jets Medupi et Kusile (12) for­te­ment décriés en Afrique du Sud, se sont donc retrou­vées sous le feu des pro­jec­teurs. Tout comme cer­tains acteurs majeurs des crises finan­cières et éco­no­miques actuelles, les banques JP Morgan Chase, Citi, Bank of America, mais aussi BNP Paribas, Crédit Agricole et Société Générale, côté fran­çais, dont les inves­tis­se­ments « cli­ma­ti­cides » ont été livrés à la vin­dicte publique !

Les liens internes-externes se délitent !

Ces réus­sites sont indé­niables. On pour­rait y ajou­ter éga­le­ment le lan­ce­ment d’une nou­velle cam­pagne pour un mora­toire sur le dis­po­si­tif REDD+ qui doit beau­coup à cette arti­cu­la­tion entre les ini­tia­tives et mobi­li­sa­tions exté­rieures à la COP et à la pré­sence à l’intérieur des orga­ni­sa­tions indi­gènes (13). Néanmoins, les liens internes-externes, au fon­de­ment même du mou­ve­ment pour la jus­tice cli­ma­tique, perdent de leur force et de leur sens, obli­geant à s’interroger sur la stra­té­gie à suivre.

C’est à Bali en 2007 que la coa­li­tion Climate Justice Now ! est née. Alliance mon­diale de plus de 200 orga­ni­sa­tions – dont Friends of the Earth, Via Campesina, Focus on Global South, Jubilee South, Attac – Climate Justice Now ! (CJN !) a tou­jours cher­ché à arti­cu­ler sa pré­sence à l’intérieur des négo­cia­tions avec des acti­vi­tés auto­nomes à l’extérieur, consi­dé­rant que les deux approches se ren­for­çaient mutuel­le­ment pour construire un mou­ve­ment pour la jus­tice cli­ma­tique et sociale. Allier l’expertise issue de l’analyse des négo­cia­tions internes à la radi­ca­lité des posi­tion­ne­ments des mou­ve­ments pour peser sur le cours des choses et l’agenda global, sans se limi­ter à du lob­bying inef­fi­cace à la table des puis­sant, est le logi­ciel de cette alliance. Les orga­ni­sa­tions partie pre­nantes de Climate Justice Now ! cher­chaient à ce que leurs actions à l’extérieur aient des réper­cus­sions à l’intérieur et à ce que leur com­pré­hen­sion des négo­cia­tions soient dif­fu­sée lar­ge­ment et uti­li­sée à l’extérieur. Le tout ser­vant à construire et déli­mi­ter un posi­tion­ne­ment poli­tique inter­na­tio­nal mêlant jus­tice cli­ma­tique, jus­tice sociale, droits des peuples et rejet des fausses solu­tions de marché et tech­nos­cien­ti­fiques.

Ce souci du va-et-vient interne-externe a plutôt bien fonc­tionné et a atteint son apogée à Copenhague où des réunions effi­caces et dyna­miques avaient lieu le matin à l’intérieur et le soir à l’extérieur, avec des compte-rendus croi­sés, per­met­tant à tout le monde de se sentir partie pre­nante d’une même dyna­mique, écri­vant une même his­toire, celle du mou­ve­ment pour la jus­tice cli­ma­tique. Cette logique a pu per­sis­ter jusqu’à Cancun en 2010. Porteurs du mandat de Cochabamba, la Bolivie et son ambas­sa­deur à l’ONU Pablo Solon ont bataillé jusqu’à l’ultime seconde pour que les pré­co­ni­sa­tions éta­blies dans cet accord des peuples ne soient pas balayées d’un revers de la main. De fait, la coa­li­tion Climate Justice Now ! appuyait les exi­gences de la Bolivie qui s’appuyait en retour sur les orga­ni­sa­tions de CJN ! pour légi­ti­mer et jus­ti­fier ses posi­tions. L’accord de Cochabamba fonc­tion­nait comme un outil reliant l’extérieur à l’intérieur des négo­cia­tions.

Plus rien de tel à Durban. Entre temps, Cancun avait enté­riné le pseudo-accord de Copenhague (14). Et il était pré­vi­sible que Durban enterre Kyoto (15). Bref, même le plus opti­miste acti­viste de Climate Justice Now ! savait qu’il n’y avait rien à attendre de posi­tif de l’intérieur des négo­cia­tions et qu’il serait même dif­fi­cile d’obtenir des cli­vages poli­tiques clairs entre les pays. En effet, Pablo Solon ayant quitté ses fonc­tions et la Bolivie ayant arrêté de porter l’accord des peuples de Cochabamba (16) comme l’étendard de son posi­tion­ne­ment dans l’arène des Nations-Unies, celui-ci ne jouait plus son rôle d’élément fédé­ra­teur intérieur/​extérieur. L’articulation inté­rieur-exté­rieur qui avait fait la force de la coa­li­tion Climate Justice Now ! s’est donc réduite à por­tion congrue. La tech­ni­cité des négo­cia­tions s’est encore accrue et de fait, l’analyse et la com­pré­hen­sion tech­niques des négo­cia­tions sont de moins en moins utiles à l’extérieur. Les posi­tions des pays sont si éloi­gnées des exi­gences que portent les mou­ve­ments pour la jus­tice cli­ma­tique qu’elles deviennent insi­gni­fiantes. Deux exemples. A quoi bon s’évertuer à exiger une deuxième période d’engagements sous le pro­to­cole de Kyoto quand on sait que le carac­tère contrai­gnant va dis­pa­raître et que les enga­ge­ments de réduc­tion d’émissions sont loin d’être à la hau­teur ? A quoi bon dépen­ser de l’énergie à suivre à la vir­gule les dis­cus­sions sur le Fonds Vert pour le Climat alors que ce fonds est vide, que la Banque Mondiale en est de fait la ges­tion­naire et que le peu de finan­ce­ments exis­tants risquent de finir dans la main du sec­teur privé ?

Des COPs en perte de légitimité face à une nouvelle donne géopolitique

La stra­té­gie de Climate Justice Now ! s’en trouve donc ébran­lée. Preuves en sont les bilans de Durban éta­blis par CJN ! et ses membres : un « apar­theid cli­ma­tique » pour CJN !, « du racisme cli­ma­tique, un éco­cide et un géno­cide » pour l’Indigenous Environmental Network, « un résul­tat désas­treux du à l’effort com­biné des gou­ver­ne­ments des pays riches » pour les Amis de la Terre International. D’une manière géné­rale, il est dit qu’attendre 2015 pour un hypo­thé­tique nou­veau dis­po­si­tif est cri­mi­nel. Pas éton­nant que la COP soit renom­mée « confé­rence des pol­lueurs » (17). Pas éton­nant non plus que de plus en plus de monde se demande s’il ne fau­drait fina­le­ment pas blo­quer les confé­rences sur le climat, comme cela a été le cas pour l’Organisation Mondiale du Commerce. Ne prennent aucune déci­sion per­met­tant de résoudre le réchauf­fe­ment global et uti­li­sées en revanche pour faire avan­cer l’agenda néo­li­bé­ral de pré­da­tion à tra­vers l’extension des méca­nismes de marché et de la com­pen­sa­tion car­bone, les COPs sont-elles encore légi­times ? Pas éton­nant enfin que des appels Occupy-COP17 (18), sur le modèle d’Occupy Wall Street, aient vu le jour.

Par ailleurs, la séquence Copenhague-Durban rend compte d’une nou­velle donne géo­po­li­tique. Jusqu’à Durban, les négo­cia­tions cli­ma­tiques étaient mar­quées et struc­tu­rées par les prin­cipes fon­da­teurs du pro­to­cole de Kyoto. Le pre­mier de ces prin­cipes rete­nait l’idée d’engagements léga­le­ment contrai­gnants. Le second, le prin­cipe de « res­pon­sa­bi­li­tés com­munes mais dif­fé­ren­ciées », struc­tu­rait les négo­cia­tions. Sont ainsi sépa­rés, parmi les signa­taires du pro­to­cole de Kyoto (19), d’un côté les pays indus­tria­li­sés, dits de l’Annexe 1, et de l’autre les pays en déve­lop­pe­ment dits « non-Annexe 1 ». Aux pre­miers, res­pon­sables de la crise cli­ma­tique actuelle, échoient les enga­ge­ments contrai­gnants de réduc­tion de leurs émis­sions et l’obligation d’aider finan­ciè­re­ment les seconds à sup­por­ter la crise cli­ma­tique. Que l’on par­tage ou pas cette sépa­ra­tion et les termes employés (indus­tria­li­sés, déve­lop­pés, en déve­lop­pe­ment), ce prin­cipe a mis au cœur des négo­cia­tions un prin­cipe de jus­tice et une cer­taines réa­lité géo­po­li­tique, sépa­rant grosso-modo le Nord du Sud. Plus impor­tant, ce prin­cipe a de fait servi de sou­bas­se­ment légi­time au concept de dette cli­ma­tique, et plus lar­ge­ment à celui de dette envi­ron­ne­men­tale. Ces deux concepts n’ont cessé de se popu­la­ri­ser et de se dif­fu­ser depuis 1992 et la confé­rence de Rio, pour aujourd’hui deve­nir un fon­de­ment poli­tique et théo­rique des reven­di­ca­tions pour la jus­tice cli­ma­tique, et un outil de décons­truc­tion de la pré­émi­nence de la dette finan­cière. La nou­velle feuille de route issue de Durban fait voler en éclat ces deux prin­cipes issus du pro­to­cole de Kyoto. Aucun enga­ge­ment n’est plus contrai­gnant. Et le nou­veau pro­ces­sus de négo­cia­tions, incluant l’ensemble des pays, ne se réfère plus à aucun prin­cipe de jus­tice. Les Etats-Unis, l’Europe et leurs alliés du Nord ont refusé de pro­lon­ger ce prin­cipe de « res­pon­sa­bi­li­tés com­munes mais dif­fé­ren­ciées », tou­jours juste sur le fond, pour des rai­sons qui ont trait à la nou­velle réa­lité géo­po­li­tique. Trop inquiets de l’émergence éco­no­mique et finan­cière de la Chine, de l’Inde et du Brésil, les pays du Nord ont mis trois ans pour obte­nir l’abandon de ce prin­cipe et pour intro­duire un nou­veau cadre de négo­cia­tions qui place l’ensemble des pays sur un même pieds, à des années-lumière de la réa­lité cli­ma­tique. Bien-entendu, cette nou­velle donne géo­po­li­tique va for­cé­ment redé­fi­nir les négo­cia­tions. Certaines alliances exis­tantes, comme le G77 + Chine qui regrou­pait tous les pays du Sud, risquent d’être mises à rudes épreuves. Plus géné­ra­le­ment, la géo­po­li­tique pre­nant le pas sur le fond, on peut clai­re­ment s’interroger sur la pos­si­bi­lité à court et moyen termes d’obtenir de réelles avan­cées dans ces arènes de négo­cia­tions.

En quête d’une nouvelle stratégie

Climate Justice Now ! et ses orga­ni­sa­tions membres sont donc en quête d’une nou­velle stra­té­gie. Et ce n’est pas simple. S’emparer de l’échelon régio­nal, natio­nal ou local est abso­lu­ment essen­tiel (20). Cela n’a d’ailleurs jamais été contra­dic­toire avec les mobi­li­sa­tions inter­na­tio­nales qui ont servi à ce que des espaces poli­tiques natio­naux ou régio­naux de type CJN ! soient ouverts, impo­sant dans l’espace de dis­cus­sion sur les enjeux cli­ma­tiques, la prise en compte de la jus­tice sociale et la néces­sité de trans­for­mer pro­fon­dé­ment le modèle éco­no­mique. Avant Copenhague, l’image qui colle au réchauf­fe­ment cli­ma­tique est celle de l’ours blanc déri­vant sur son bout de ban­quise. Depuis, il s’agit plutôt de la femme pay­sanne afri­caine vic­time d’une catas­trophe cli­ma­tique (inon­da­tions, séche­resse, etc.) n’ayant pas de res­sources pour sur­vivre. Il est clair que les mobi­li­sa­tions contre les agis­se­ments des mul­ti­na­tio­nales pétro­lières et gazières (sables bitu­mi­neux, gaz et huiles de schiste, off­shore pro­fond, Arctique) vont s’accroître tant ces der­nières s’emploient à aller cher­cher les éner­gies fos­siles tou­jours plus loin, plus pro­fond et avec tou­jours plus de dom­mages envi­ron­ne­men­taux. La mul­ti­pli­ca­tion d’espaces de confron­ta­tion à la source des pol­lu­tions et des émis­sions de gaz à effets de serre s’observe par­tout sur la pla­nète. La pré­ser­va­tion de l’eau comme bien commun y est extrê­me­ment pré­sente et le slogan « notre eau vaut plus que votre or / pétrole / gas etc. » a fait le tour de la pla­nète.

Encore plus qu’aujourd’hui, les poli­tiques natio­nales, régio­nales ou locales doivent donc être des cibles pri­vi­lé­giées. Il ne fait aucun doute que le déve­lop­pe­ment des alter­na­tives locales (agroé­co­lo­gie et sou­ve­rai­neté ali­men­taire, relo­ca­li­sa­tions, cir­cuits courts, tran­si­tions citoyennes, etc.) per­met­tant de frayer la voie de la tran­si­tion éner­gé­tique doit être promu. Mais est-ce suf­fi­sant ? La crise cli­ma­tique sera réso­lue pour toute l’humanité, ou pour per­sonne. Elle ne pourra en tout cas pas l’être pour quelques ver­tueux seule­ment, qu’ils soient pays, popu­la­tions ou per­sonnes. Jusqu’à aujourd’hui, ces grandes messes inter­na­tio­nales per­mettent de main­te­nir, même sous forme affai­blie et per­ver­tie, les exi­gences cli­ma­tiques à l’agenda poli­tique inter­na­tio­nal. Ne plus s’y rendre revien­drait à lais­ser les Etats et les ONG clas­siques uti­li­ser seuls ce qui reste encore une caisse de réso­nance média­tique inter­na­tio­nale. Quelle alter­na­tive pour le réseau Climate Justice Now ! et ses orga­ni­sa­tions membres ? Un pro­ces­sus de type Cochabamba piloté par les mou­ve­ments et orga­ni­sa­tions pour la jus­tice cli­ma­tique ? Pas simple. Certains pré­co­nisent de mettre toutes nos forces dans l’élaboration d’une décla­ra­tion des droits de la Nature, ou de la Terre-Mère, qui pour­rait être adop­tée à l’ONU, l’air de rien. Pas tou­jours convain­cant. D’autres pré­co­nisent d’élaborer une stra­té­gie pour que soit reconnu « l’écocide » comme l’est le géno­cide afin de pou­voir par la suite amener devant les tri­bu­naux quelques cas emblé­ma­tiques. Pourquoi pas mais que faire en atten­dant ? L’idée d’exiger un Tribunal International des crimes cli­ma­tiques ou envi­ron­ne­men­taux est tou­jours pré­sente mais per­sonnes ne sait com­ment la prendre. D’autres encore vou­draient que l’on s’imprègne du mou­ve­ment Occupy Wall Street et de celui des indi­gnés pour que l’on trans­forme tout ce qu’on fait en « Occupy XXX », jusqu’à « Occupy Earth » sans qu’on ne voit plus très bien ce que cela signi­fie.

Être en quête c’est mieux qu’être perdu !

Aujourd’hui, il est clair que l’alliance Climate Justice Now ! est en quête de stra­té­gie. Et pas seule­ment parce que la pro­chaine COP se dérou­lera au Qatar. S’il l’on ne peut attendre des COPs autre chose à court terme que l’approfondissement d’un agenda néo­li­bé­ral et pré­da­teur éten­dant la mar­chan­di­sa­tion et la finan­cia­ri­sa­tion des res­sources natu­relles et de la vie des popu­la­tions, deux réac­tions sont pos­sibles et intel­li­gibles : les boy­cot­ter ou les blo­quer. Aujourd’hui, CJN ! n’est pas tota­le­ment sûr du constat et ne sait pas s’il faut choi­sir. Cela ne signi­fie pas pour autant que CJN ! et ses orga­ni­sa­tions membres sont per­dues. L’espace poli­tique qu’incarne et déli­mite la coa­li­tion Climate Justice Now ! s’appuie sur de très nom­breuses luttes locales ou régio­nales, sur des ana­lyses claires et per­cu­tantes des dyna­miques à l’œuvre et sur des alter­na­tives locales et glo­bales dont on sait qu’elles sont partie pre­nantes des solu­tions que nous devons impo­ser. Ne pas se satis­faire des résul­tats suc­ces­sifs des négo­cia­tions climat, et le dire clai­re­ment, haut et fort en affir­mant que c’est « leur échec, pas le nôtre », c’est savoir où l’on est et ce que l’on veut. Même si l’on ne sait pas encore com­plè­te­ment com­ment on y va. Être en quête d’une stra­té­gie glo­bale, cela ne signi­fie donc pas être perdu.

A l’inverse, cer­tains négo­cia­teurs et ONG semblent être pris d’un étrange syn­drome de Stockholm appli­qué aux négo­cia­tions climat : quel que soit le résul­tat de la négo­cia­tion, on s’en féli­cite, sans doute par crainte de ne plus se revoir tout en fai­sant sien les argu­ments de rési­gna­tion offi­ciels. Au point que l’on peut se deman­der si nous vivons dans le même monde. Se satis­faire de résul­tats à des années-lumière des recom­man­da­tions des scien­ti­fiques ne revient-il pas à faire comme si la vie réelle des popu­la­tions et l’intérieur des négo­cia­tions n’étaient fina­le­ment que deux mondes paral­lèles qui n’ont plus grande chose à voir ensemble ? A l’extérieur (et encore un peu à l’intérieur), qu’on soit scien­ti­fique ou acti­viste pour la jus­tice cli­ma­tique, on veut résoudre la crise cli­ma­tique. A l’intérieur, la géo­po­li­tique semble défi­ni­ti­ve­ment avoir pris le dessus, éloi­gnant les négo­cia­tions des réa­li­tés cli­ma­tiques et de leurs consé­quences. A nous de chan­ger la donne.

Publié par Mouvements, le 28 février 2012.

Notes

1) Voir ici par exemple : http://​climat​.blogs​.libe​ra​tion​.fr/d…
2) http://​cli​mat​jus​tice​.org/​2​0​0​9​/​12/11…
3) http://​alter​-echos​.org/​j​u​s​t​i​c​e​-clim…
4) http://​alter​-echos​.org/​j​u​s​t​i​c​e​-clim…
5) Voir la décla­ra­tion de la Via Campesina issue de l’Assemblée des oppri­més orga­ni­sée ce jour-là :http://​via​cam​pe​sina​.org/​f​r​/​i​n​d​ex.ph…
6) http://​www​.afri​can​bio​di​ver​sity​.org/…
7) Les sols et pra­tiques agri­coles, pour peu qu’elles soient favo­rables à la cap­ture et au sto­ckage du CO2, devien­draient éli­gibles aux dis­po­si­tifs de com­pen­sa­tion car­bone. Monsanto et d’autres mul­ti­na­tio­nales pour­raient ainsi valo­risé les bre­vets dépo­sés sur cer­taines de ces tech­niques, semences, etc.
8) Voir ici par exemple : http://​www​.ground​work​.org​.za/​Press%…
9) Voir par exemple cette inter­view où Rehana Dada pré­sente cette dis­tinc­tion :http://​www​.you​tube​.com/​w​a​t​c​h​?​v​=_Yzv…
10) Voir cet article : http://​alter​-echos​.org/​v​o​i​r​-​e​t​-lire…
11) http://​www​.amis​de​la​terre​.org/​Q​ui-fi…
12) Projets qui ont obtenu des prêts du Crédit Agricole, de BNP Paribas, de Société Générale et du CIC, ainsi que de l’État fran­çais au tra­vers d’une garan­tie de la Coface et d’un prêt de la Banque Mondiale.
13) http://​climat​.blogs​.libe​ra​tion​.fr/d…
14) http://​cli​mat​jus​tice​.org/​2​0​1​0​/​12/07…
15) http://​alter​-echos​.org/​w​p​-​c​o​n​t​ent/u…
16) http://​cli​mat​jus​tice​.org/​2​0​1​0​/​04/22…
17) http://​alter​-echos​.org/​j​u​s​t​i​c​e​-clim…
18) http://durbanclimatejustice.wordpre…
19) Parmi les pays les plus émet­teurs, seuls les Etats-Unis ne sont pas signa­taires.
20) http://​vimeo​.com/​1​9​3​86015

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