Le MOUVEMENT ALTERMONDIALISTE face à la crise globale

Mis en ligne le 16 mars 2010

par Gustave Massiah

Je vous pro­pose de réflé­chir à partir de dix hypo­thèses énon­cées de manière lapi­daire.

1. L’enjeu de l’issue de la crise, c’est la défi­ni­tion d’un nou­veau projet d’émancipation pour le 21ème siècle

Je me réfère ici au point de vue du mou­ve­ment alter­mon­dia­liste. Le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste se défi­nit comme un mou­ve­ment his­to­rique qui s’inscrit dans la durée. Il pro­longe et renou­velle les trois mou­ve­ments his­to­riques pré­cé­dents. Le mou­ve­ment his­to­rique de la déco­lo­ni­sa­tion ; et de ce point de vue, l’altermondialisme a modi­fié en pro­fon­deur les repré­sen­ta­tions Nord-Sud en les réaf­fir­mant pour les resi­tuer dans un projet mon­dial commun. Le mou­ve­ment his­to­rique des luttes ouvrières ; et de ce point de vue, est enga­gée la muta­tion vers un mou­ve­ment social et citoyen mon­dial. Le mou­ve­ment des luttes pour les liber­tés à partir des années 1960-70 ; et de ce point de vue il porte le renou­vel­le­ment de l’impératif démo­cra­tique après l’implosion du sovié­tisme en 1989 et les régres­sions por­tées par les idéo­lo­gies sécu­ri­taires. La déco­lo­ni­sa­tion, les luttes sociales, l’impératif des liber­tés consti­tuent la culture de réfé­rence his­to­rique du mou­ve­ment alter­mon­dia­liste. Il s’agit de défi­nir un nou­veau projet d’émancipation. Après le projet natio­nal et la sou­ve­rai­neté popu­laire des Lumières, après le projet de libé­ra­tion sociale du com­mu­nisme, il faut défi­nir un projet qui asso­cie la libé­ra­tion sociale, éco­lo­gique, des liber­tés et de la paix

Le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste s’est affirmé comme un mou­ve­ment anti­sys­té­mique por­teur d’avenir par rap­port à la phase néo­li­bé­rale de la mon­dia­li­sa­tion capi­ta­liste. Le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste dans ses dif­fé­rentes signi­fi­ca­tions est por­teur d’un nouvel espoir né du refus de la fata­lité ; c’est le sens de l’affirmation « un autre monde est pos­sible ». Nous ne vivons pas « La Fin de l’Histoire » ni « Le Choc des civi­li­sa­tions ». La stra­té­gie du mou­ve­ment alter­mon­dia­liste s’organise autour de la conver­gence des mou­ve­ments sociaux et citoyens qui mettent en avant la soli­da­rité, les liber­tés et la paix. Dans l’espace des Forums Sociaux Mondiaux, ils confrontent leurs luttes, leurs pra­tiques, leurs réflexions et leurs pro­po­si­tions. Ils construisent aussi une nou­velle culture poli­tique fondée sur la diver­sité, les acti­vi­tés auto­gé­rées, la mutua­li­sa­tion, « l’horizontalité » par rap­port à la hié­rar­chie.

A tra­vers les forums, une orien­ta­tion stra­té­gique s’est déga­gée, celle de l’accès pour tous aux droits fon­da­men­taux. C’est la construc­tion d’une alter­na­tive à la logique domi­nante, à l’ajustement de chaque société au marché mon­dial à tra­vers la régu­la­tion par le marché mon­dial des capi­taux. A l’évidence impo­sée qui pré­tend que la seule manière accep­table pour orga­ni­ser une société et le monde, c’est la régu­la­tion par le marché, nous pou­vons oppo­ser la pro­po­si­tion d’organiser les socié­tés et le monde à partir de l’accès pour tous aux droits fon­da­men­taux. Cette orien­ta­tion com­mune donne son sens à la conver­gence des mou­ve­ments et se tra­duit par une nou­velle culture de la trans­for­ma­tion qui se lit dans l’évolution de chacun des mou­ve­ments.

Les débats en cours dans le mou­ve­ment mettent en avant la ques­tion stra­té­gique. Elle sou­lève la ques­tion du pou­voir qui ren­voie au débat sur l’Etat et recoupe celle des partis ainsi que la ques­tion du modèle de trans­for­ma­tion sociale et de la nature du déve­lop­pe­ment.

2. La crise glo­bale est une crise struc­tu­relle de la mon­dia­li­sa­tion capi­ta­liste dans sa phase néo­li­bé­rale

Cette crise n’est pas une sur­prise ; elle était prévue et annon­cée depuis long­temps. La séquence actuelle crise finan­cière, moné­taire, immo­bi­lière, éner­gé­tique, ali­men­taire, éco­no­mique en est une décli­nai­son en situa­tion. Quatre grandes ques­tions déter­minent l’évolution de la situa­tion à l’échelle mon­diale et marquent les dif­fé­rents niveaux de la trans­for­ma­tion sociale (mon­diale, par grande région, natio­nale et locale) . Le sys­tème domi­nant est confronté à une qua­druple : la crise éco­lo­gique mon­diale qui est deve­nue patente ; la crise du néo­li­bé­ra­lisme ; la crise poli­tique et idéo­lo­gique ; la crise géo­po­li­tique avec la fin de l’hégémonie des Etats-Unis. La crise de l’hégémonie états-unienne s’approfondit rapi­de­ment. L’évolution des grandes régions se dif­fé­ren­cie, d’autant que les réponses de chaque région à la crise de l’hégémonie amé­ri­caine sont dif­fé­rentes.

La phase néo­li­bé­rale semble à bout de souffle. La nou­velle crise finan­cière est d’une par­ti­cu­lière gra­vité. Ce n’est pas la pre­mière crise finan­cière de cette période (Mexique, Brésil, Inde, Argentine, etc.) et elle ne suffit pas à elle seule à carac­té­ri­ser l’essoufflement du néo­li­bé­ra­lisme. La décli­nai­son des dif­fé­rentes crises est plus sin­gu­lière. La crise moné­taire accroît les incer­ti­tudes sur les réamé­na­ge­ments des mon­naies. La crise immo­bi­lière aux Etats-Unis révèle le rôle que jouent le sur­en­det­te­ment, et ses limites, en tant que moteur de la crois­sance. La crise éner­gé­tique et la crise cli­ma­tique révèlent les limites de l’écosystème pla­né­taire. La crise ali­men­taire d’une excep­tion­nelle gra­vité peut remettre en cause des équi­libres plus fon­da­men­taux. L’approfondissement des inéga­li­tés et des dis­cri­mi­na­tions, dans chaque société et entre les pays, atteint un niveau cri­tique et se réper­cute sur l’intensification des conflits et des guerres et sur la crise des valeurs. Les ins­ti­tu­tions res­pon­sables de la régu­la­tion du sys­tème éco­no­mique inter­na­tio­nal (FMI, Banque Mondiale, OMC) ont perdu leur légi­ti­mité.

3. L’urgence est de faire face aux dan­gers de la crise

Le pre­mier danger concerne la pau­vreté. Les sor­ties de crise habi­tuelles consistent à faire payer la crise aux pauvres, et d’abord aux dis­cri­mi­nés et aux colo­ni­sés. Il s’agit aussi de rabo­ter les couches moyennes. Et même, si ça ne suffit pas, de faire payer cer­taines caté­go­ries de riches ; ce qui laisse pré­fi­gu­rer de fortes contra­dic­tions.

Le deuxième danger concerne la res­tric­tion des liber­tés et de la démo­cra­tie. Des poli­tiques de sortie de crise fon­dées sur des orien­ta­tions socia­le­ment régres­sives s’appuient en géné­ral sur les mesures de répres­sion, de cri­mi­na­li­sa­tion des mou­ve­ments sociaux, de péna­li­sa­tion de la soli­da­rité, d’instrumentalisation du ter­ro­risme, d’idéologie sécu­ri­taire, de xéno­pho­bie, d’agitation raciste, isla­mo­phobe et natio­na­liste, d’exploitation des boucs émis­saires, des migrants et des nomades. Cette évo­lu­tion peut aller dans cer­taines régions vers des régimes auto­ri­taires et répres­sifs et même vers des fas­cismes et des popu­lismes fas­ci­sants.

Le troi­sième danger cible des pays qui seront mar­gi­na­li­sés et ruinés. Les risques de guerre sont aussi une issue clas­sique des grandes crises. N’oublions pas que le monde est déjà en guerre et que près d’un mil­liard de per­sonnes vivent dans des régions en guerre. Les conflits sont per­ma­nents et la désta­bi­li­sa­tion sys­té­ma­tique. Les formes de guerre ont changé avec la mili­ta­ri­sa­tion des socié­tés, l’apartheid global, la guerre des forts contre les faibles, la bana­li­sa­tion de la tor­ture.

Pour lutter contre ces dan­gers il faudra ren­for­cer les résis­tances et élar­gir les alliances et les coa­li­tions contre la pau­vreté, pour les liber­tés, la démo­cra­tie et la paix.

4. La pers­pec­tive est d’approfondir les oppor­tu­ni­tés ouvertes par la crise

Les dan­gers sont connus, les oppor­tu­ni­tés ouvertes le sont moins. Les pos­si­bi­li­tés de dépas­se­ment de la logique domi­nante sont en ges­ta­tion dans les socié­tés actuelles et dans la société mon­diale. Elles peuvent être iden­ti­fiées à partir de l’analyse des impasses de la période néo­li­bé­rale, des échecs du sovié­tisme, des limites du key­né­sia­nisme des « trente glo­rieuses », de la crise de la déco­lo­ni­sa­tion.

Retenons six oppor­tu­ni­tés ouvertes par la crise. D’abord, la défaite idéo­lo­gique du néo­li­bé­ra­lisme favo­rise la montée en puis­sance de la régu­la­tion publique. Ensuite, la redis­tri­bu­tion des richesses et le retour du marché inté­rieur redonnent une pos­si­bi­lité de sta­bi­li­sa­tion et de garan­tie des reve­nus et de la pro­tec­tion sociale, de redé­ploie­ment des ser­vices publics. De même, l’urgence éco­lo­gique néces­site une muta­tion du mode de déve­lop­pe­ment social. Dans le même sens, la crise du modèle poli­tique de repré­sen­ta­tion ren­force la néces­sité de la démo­cra­tie sociale et de la démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive et une nou­velle réflexion sur les pou­voirs. De plus, le rééqui­li­brage ente le Nord et le Sud ouvre une nou­velle phase de la déco­lo­ni­sa­tion et une nou­velle géo­po­li­tique du monde. Il s’accompagne d’une nou­velle urba­ni­sa­tion et des migra­tions qui sont les nou­velles formes du peu­ple­ment de la pla­nète. Enfin un sys­tème de régu­la­tion mon­diale per­met­tant de penser et de régu­ler la trans­for­ma­tion sociale à l’échelle de la pla­nète et ouvrant la pers­pec­tive d’une citoyen­neté mon­diale. Le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste est por­teur de ces oppor­tu­ni­tés.

5. Les issues à la crise ne sont pas pré­dé­ter­mi­nées

L’incertitude demeure sur les temps et les hori­zons de la crise. Il est pro­bable qu’un nou­veau cycle carac­té­ri­sera les 25 à 40 pro­chaines années. Il n’est pas pré­dé­ter­miné et plu­sieurs sor­ties sont pos­sibles. La crise du néo­li­bé­ra­lisme est liée à la montée en puis­sance de l’altermondialisme qui a aiguisé les contra­dic­tions internes au sys­tème. Pour autant, la crise du néo­li­bé­ra­lisme ne signi­fie pas sa dis­pa­ri­tion iné­luc­table. De plus, le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste n’est pas le seul mou­ve­ment anti­sys­té­mique par rap­port à la logique domi­nante du sys­tème.

Deux grandes ten­dances sont pos­sibles à moyen terme. Plusieurs variantes sont pos­sibles autour de chaque ten­dance. La pre­mière ten­dance est celle d’une domi­nante conser­va­trice avec une confor­ta­tion d’un néo­li­bé­ra­lisme de guerre. La deuxième ten­dance est celle d’une réforme en pro­fon­deur du capi­ta­lisme sous une forme néo­key­né­sienne et éco­lo­gique, celle d’un « Green New-Deal ». Une issue plus radi­cale est pos­sible à moyen terme ; à court terme, le ren­for­ce­ment du mou­ve­ment alter­mon­dia­liste pèsera sur les issues immé­diates.

C’est dans les cinq à dix ans que se for­ma­li­sera la nou­velle ratio­na­lité éco­no­mique, comme le néo­li­bé­ra­lisme s’est imposé, à partir de ten­dances exis­tantes, entre 1979 et 1985. Il reste une dis­cus­sion sur la suite de ce cycle à venir. Immanuel Wallerstein fait l’hypothèse d’un retour­ne­ment du cycle sécu­laire, voire même mul­ti­sé­cu­laire, posant pour les trente ou qua­rante pro­chaines années, la ques­tion his­to­rique d’un dépas­se­ment du capi­ta­lisme et don­nant ainsi une portée nou­velle à l’altermondialisme.

6. Les réponses actuelles du G20 ne sont pas à la hau­teur de la crise

Le G20 ne pro­pose pas de réponses à la hau­teur de la crise. Certes plu­sieurs des décla­ra­tions semblent à l’opposé des prin­cipes des poli­tiques des années pas­sées. Prenons en acte et n’hésitons pas à le rap­pe­ler. Pour autant, dans quelle mesure peut-on faire confiance aux diri­geants du G20 pour mettre en place une nou­velle régu­la­tion et en accep­ter les consé­quences ? En fait, en dehors d’un accord sur les plans de relance, les diri­geants espèrent, ou laissent croire, que la crise se cal­mera en 2010, et qu’il sera bien temps de voir s’il faudra aller plus loin dans l’idée d’une régu­la­tion consis­tante de l’économie mon­diale. Par rap­port à la période Bush, la vic­toire d’Obama pour­rait ouvrir des pers­pec­tives. Pour autant, il est peu pro­bable que la nou­velle poli­tique des Etats-Unis se dégage, sans rup­tures dif­fi­ciles, de la stricte défense de leurs inté­rêts et de leur hégé­mo­nie.

Pour l’instant, les orien­ta­tions domi­nantes du G20 ne sont pas pro­bantes. L’évasion fis­cale est mise en cause mais rien n’est avancé sur les trous noirs de l’économie mon­diale. Les mul­ti­na­tio­nales, les banques et les mafias pour­ront conti­nuer à mener la danse en fonc­tion des seuls inté­rêts de leurs action­naires cachés. Aucune réelle pré­oc­cu­pa­tion n’est appa­rue concer­nant la redis­tri­bu­tion des richesses. La relance se tra­duit par des cré­dits mas­sifs, mais pour les banques et les entre­prises, qui conti­nuent pour­tant de licen­cier tout en rému­né­rant gras­se­ment leurs cadres-diri­geants. La croyance aveugle au com­merce mon­dial et à la crois­sance ont été réaf­fir­més. Le FMI et la Banque mon­diale ont été féli­ci­tés, dotés et promus ; alors même que les poli­tiques éco­no­miques impo­sées sont tou­jours mar­quées du sceau du néo­li­bé­ra­lisme.

Les dis­cours sur la sortie de crise immi­nente seront bien­tôt infir­més. La reprise bour­sière cache mal la crise éco­no­mique et le chô­mage. Le temps des crises struc­tu­relles est long. En 1929, après la crise ouverte et la Grande dépres­sion de 1930, c’est en 1933 que le pro­gramme du New-Deal a été défini et adopté. Et il a fallu attendre 1945, après une guerre mon­diale, pour qu’il soit appli­qué.

Le débat sur les orien­ta­tions stra­té­giques s’organise autour de trois pôles, dès lors qu’on laisse de côté le G20 sur­tout pré­oc­cupé par des consi­dé­ra­tions tac­tiques et atten­tistes. Les trois pôles que nous pro­po­sons de rete­nir sont celui d’un Green New-Deal, celui du mou­ve­ment syn­di­cal inter­na­tio­nal et celui du mou­ve­ment alter­mon­dia­liste.

7. Le pôle d’un Green New-Deal pro­pose une refon­da­tion du sys­tème inter­na­tio­nal et du capi­ta­lisme

Le pre­mier pôle est orga­nisé autour des ins­tances les plus ouvertes des Nations unies. Il s’agit d’abord de l’Assemblée géné­rale des Nations unies, le « G192 » comme l’avait dési­gné son ancien pré­sident Miguel d’Escotto. Les recom­man­da­tions de la Commission pré­si­dée par Joseph Stiglitz sont confor­tées par deux rap­ports du sys­tème des Nations unies : celui de l’OIT qui pro­pose un plan mon­dial pour l’emploi et celui de la CNUCED qui pro­pose une réforme du com­merce mon­dial et des poli­tiques de déve­lop­pe­ment .

Leur approche, sou­vent qua­li­fiée de Green New Deal, pré­co­nise une régu­la­tion publique qui s’inspire de l’esprit de Bretton Woods et qui reprend à son compte quelques-uns des para­digmes key­né­siens adap­tés à une éco­no­mie ouverte plutôt qu’à une régu­la­tion natio­nale, et affirme la prise de conscience des limites éco­lo­giques. Le rap­port de la CNUCED pro­pose d’en finir avec les mar­chés finan­ciers déré­gle­men­tés et avance l’idée d’une re-régle­men­ta­tion mul­ti­la­té­rale et concer­tée via l’ONU et une concep­tion du com­merce mon­dial qui refuse les dum­pings sociaux, éco­lo­giques, fis­caux et moné­taires, sans remettre en cause le libre-échange dans son prin­cipe. Le rap­port de l’OIT met l’accent sur la lutte contre le chô­mage, dont il pré­voit une explo­sion. Il pré­co­nise l’extension des sys­tèmes d’assurance et d’indemnisation des chô­meurs, la pro­mo­tion du tra­vail décent pour lutter contre la pré­ca­rité, des inves­tis­se­ments publics dans les infra­struc­tures et le loge­ment ainsi que dans les emplois verts , le sou­tien aux PME et le déve­lop­pe­ment du dia­logue social à tous les niveaux. Le rap­port Stiglitz reflète éga­le­ment une conscience aiguë de la néces­sité des régu­la­tions et réorien­ta­tions d’un sys­tème mon­dial de plus en plus incon­trôlé. Il sacri­fie bien à des envo­lées rituelles sur le com­merce mon­dial et la lutte contre le pro­tec­tion­nisme. Mais il y a aussi des ouver­tures sur les fonds addi­tion­nels mon­diaux (les droits de tirage spé­ciaux) arti­cu­lés aux grandes devises, les mon­naies régio­nales, les nou­veaux para­digmes du déve­lop­pe­ment, la réforme des ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales, la réduc­tion réelle des para­dis fis­caux et judi­ciaires. Il s’agit d’un pro­gramme réfor­ma­teur de l’économie mon­diale, d’une pro­po­si­tion de refon­da­tion du capi­ta­lisme.

8. Le pôle du mou­ve­ment syn­di­cal inter­na­tio­nal est sou­cieux de lier la prise en compte de la situa­tion des pro­duc­teurs à des pers­pec­tives à moyen terme

Le deuxième pôle est celui du mou­ve­ment syn­di­cal inter­na­tio­nal qui occupe une place cen­trale dans les mobi­li­sa­tions sociales et citoyennes contre les effets néfastes de la crise. Le mou­ve­ment syn­di­cal insiste sur la néces­sité d’en finir avec le modèle néo­li­bé­ral. Il consi­dère qu’une réponse radi­cale par les gou­ver­ne­ments est néces­saire. Ses recom­man­da­tions com­plètent une réflexion enga­gée depuis plu­sieurs mois par le TUAC sur la régle­men­ta­tion finan­cière .

Le mou­ve­ment syn­di­cal ins­crit ses reven­di­ca­tions de court et moyen terme dans une pers­pec­tive de déve­lop­pe­ment durable à laquelle il porte une grande atten­tion. Il s’agit de tra­vailler à enrayer la crise au plus vite et à orga­ni­ser une éco­no­mie mon­diale plus juste et plus sou­te­nable pour les géné­ra­tions futures. Il pré­co­nise un plan inter­na­tio­nal de relance et de crois­sance durable coor­donné, qui recoupe une partie des pro­po­si­tions du plan de l’OIT. Il arti­cule très court et moyen termes : inves­tis­se­ments mas­sifs pour l’emploi dans le déve­lop­pe­ment d’infrastructures sti­mu­lant la crois­sance de la demande et la pro­duc­ti­vité de moyen terme ainsi que dans le sou­tien aux bas reve­nus, poli­tiques actives du marché du tra­vail, déve­lop­pe­ment des filets de sécu­rité sociale, inves­tis­se­ment dans une « éco­no­mie verte » visant une crois­sance à faible émis­sion de car­bone, déve­lop­pe­ment de l’accès aux res­sources et ren­for­ce­ment des marges de manœuvre poli­tiques per­met­tant aux éco­no­mies émer­gentes et en déve­lop­pe­ment de pour­suivre des stra­té­gies anti-cycliques. Il insiste sur l’implication du mou­ve­ment syn­di­cal dans la déci­sion publique. Il prend peu en compte de nom­breuses ques­tions, notam­ment l’agriculture pay­sanne, les dif­fé­rentes dimen­sions de la pau­vreté, l’approfondissement des dis­cri­mi­na­tions, l’emploi infor­mel, l’économie sociale et soli­daire et sur­tout celle des migra­tions.

Le mou­ve­ment paysan ins­crit aussi ses reven­di­ca­tions dans le court et moyen terme. Dans sa « Déclaration de Maputo » , le mou­ve­ment paysan inter­na­tio­nal Via Campesina affirme la conver­gence de plu­sieurs crises : ali­men­taire, cli­ma­tique, éner­gé­tique et finan­cière, qui trouvent leurs ori­gine com­mune dans la déré­gu­la­tion éco­no­mique. Il prône la sou­ve­rai­neté ali­men­taire comme l’une des réponses essen­tielles à ces quatre crises. Basée notam­ment sur la pro­mo­tion de cir­cuits locaux de pro­duc­tion et de consom­ma­tion, qui permet de lutter contre l’émission des gaz à effets de serre géné­rée par le trans­port des ali­ments sur grande dis­tance et l’agriculture indus­tria­li­sée et la lutte pour la terre, la sou­ve­rai­neté ali­men­taire se fonde sur « le chan­ge­ment de modèle pro­duc­tif vers une pro­duc­tion agro-éco­lo­gique et durable, sans pes­ti­cides et sans OGM et fondée sur les connais­sances pay­sannes et indi­gènes… elles se construit à partir des expé­riences concrètes … du local au natio­nal ». Ces reven­di­ca­tions pay­sannes réin­ter­rogent uti­le­ment le lien entre les dif­fé­rentes crises actuelles, entre agri­cul­ture et indus­trie, sala­riat indus­triel et petites pro­duc­teurs, ancrage d’alternatives locales et exi­gences mon­diales. On retrouve là une réflexion du syn­di­ca­lisme inter­na­tio­nal par rap­port aux enjeux cli­ma­tiques et éco­lo­giques. Les posi­tions du mou­ve­ment syn­di­cal de sala­riés et des mou­ve­ments pay­sans ouvrent les pers­pec­tives d’une alliance fon­da­men­tale, celle des pro­duc­teurs.

9. Le pôle alter­mon­dia­liste explore les pistes alter­na­tives au sys­tème domi­nant

Le troi­sième pôle du débat inter­na­tio­nal regroupe ceux qui consi­dèrent que la régu­la­tion n’est pas une réponse suf­fi­sante à la crise. Il est formé par ceux qui estiment qu’une réponse radi­cale à la crise néces­site une rup­ture avec le sys­tème domi­nant, le capi­ta­lisme, et qui ins­crivent leur action dans la durée, ce qui influe sur les actions à court terme à mener d’urgence. Comme les deux autres pôles du débat, il ne s’agit pas d’un bloc homo­gène mais d’une situa­tion dans le débat stra­té­gique qui recouvre des posi­tions et des appré­cia­tions dif­fé­rentes sur les oppor­tu­ni­tés et sur les alliances.

Il est porté par les mou­ve­ments sociaux et citoyens, asso­cia­tions, syn­di­cats et réseaux dont plus de 300 ont signé au Forum Social Mondial des pro­po­si­tions que l’on trou­vera dans la Déclaration de Belém du 1er février 2009 , décla­ra­tion que plu­sieurs ATTAC du monde ont appro­fondi . Il est aussi porté par plu­sieurs mou­ve­ments qui ont rédigé, éga­le­ment à Belém, le 1er février 2009, des décla­ra­tions sur plu­sieurs ques­tions, notam­ment la décla­ra­tion de l’Assemblée des mou­ve­ments sociaux, la décla­ra­tion des peuples indi­gènes, la décla­ra­tion des femmes, la décla­ra­tion pour les droits des migrants .

Ces pro­po­si­tions esquissent des alter­na­tives qui doivent être avan­cées dès main­te­nant. Celles de la pre­mière décla­ra­tion concernent le rôle pré­do­mi­nant à attri­buer aux Nations unies dans la régle­men­ta­tion du sys­tème inter­na­tio­nal, la socia­li­sa­tion du sys­tème ban­caire, le contrôle strict des mou­ve­ments de capi­taux, l’évolution des formes de pro­priété, la néces­sité de lier les reve­nus au tra­vail. Comme la com­mis­sion Stiglitz et le pôle syn­di­cal inter­na­tio­nal, elles avancent la créa­tion de mon­naie de réserve régio­nale. Mais elles des­sinent, en outre, une pers­pec­tive de démo­cra­ti­sa­tion radi­cale de l’économie. Elles sont moins pré­cises sur les formes de l’implication citoyenne et civile dans la régu­la­tion et sur les impli­ca­tions radi­cales d’une prise en compte des contraintes éco­lo­giques. Mais elles se pro­longent dans les dis­cus­sions actuelles qui explorent une démarche radi­ca­le­ment alter­na­tive, celle de « la pros­pé­rité sans la crois­sance » qui met en dis­cus­sion le rap­port entre crois­sance, déve­lop­pe­ment et contraintes éco­lo­giques. Cette réflexion, reprise y com­pris dans cer­tains cadres ins­ti­tu­tion­nels, démontre la pro­gres­sion des pro­po­si­tions défen­dues par les socié­tés civiles et les mou­ve­ments sociaux, éco­lo­gistes et citoyens.

Ces pré­oc­cu­pa­tions recoupent celles expri­mées à l’occasion du Forum social mon­dial de Belém. Celles-ci sou­lignent en effet le défi his­to­rique que repré­sente la crise capi­ta­liste inter­na­tio­nale aux dif­fé­rents plans ali­men­taire, finan­cier, éco­no­mique, cli­ma­tique, éner­gé­tique, migra­toire et au final, de civi­li­sa­tion. Elles insistent sur la néces­sité d’aller à la racine du pro­blème (ce qui est la défi­ni­tion de la radi­ca­lité) et de construire une société basée sur la satis­fac­tion des besoins sociaux, le res­pect des droits de la nature ainsi que la par­ti­ci­pa­tion popu­laire dans un contexte de pleine liberté poli­tique – et pour cela de garan­tir l’exécution de tous les trai­tés inter­na­tio­naux sur les droits civils, poli­tiques, éco­no­miques, sociaux et cultu­rels (indi­vi­duels et col­lec­tifs) qui sont indi­vi­sibles.

10. L’alternative arti­cule les néces­saires rup­tures et la mise en œuvre, à partir des luttes, de pra­tiques concrètes d’émancipation

Il n’y a pas de rup­ture de conti­nuité entre les résis­tances qui res­tent plus que jamais néces­saires, et les alter­na­tives qui contri­buent à leur donner un sens. Les pro­po­si­tions sont fon­dées sur la conver­gence des mou­ve­ments sociaux et citoyens. Elles com­binent les luttes et les résis­tances, les cam­pagnes et les mobi­li­sa­tions, les pra­tiques sociales inno­vantes, l’élaboration, les alter­na­tives, les pro­po­si­tions de négo­cia­tion.

L’expertise citoyenne conteste le mono­pole de l’expertise domi­nante et de la pensée unique ; elle concré­tise le pas­sage de « TINA » (There Is No Alternative) cher à Madame Thatcher à la capa­cité de penser un autre monde pos­sible. Le pas­sage des résis­tances aux pro­po­si­tions s’est fait pro­gres­si­ve­ment. Le mou­ve­ment citoyen mon­dial s’est atta­ché à sou­mettre à un débat public, cri­tique et inter­na­tio­nal, les sys­tèmes et les méca­nismes qui struc­turent le monde, sur les plans éco­no­miques et sociaux, poli­tiques et mili­taires, cultu­rels et idéo­lo­giques.

Un stock consi­dé­rable de pro­po­si­tions, por­tées par les pla­te­formes et les cam­pagnes, dis­cu­tées avec les cher­cheurs et avec les ins­ti­tu­tions des Nations Unies, ont consti­tué un fonds de réfé­rence et de dis­cus­sions pour les Forums sociaux. Les confé­rences mon­diales, orga­ni­sées pour faire face à la ten­ta­tive de mar­gi­na­li­sa­tion des Nations Unies menée par le G5 dès 1979, s’est concré­ti­sée par une pro­po­si­tion d’alliances entre cer­tains sec­teurs du sys­tème des Nations Unies avec les mou­ve­ments sociaux et citoyens, au départ les asso­cia­tions de soli­da­rité inter­na­tio­nale et les éco­lo­gistes, en 1992 à Rio, élar­gies aux col­lec­ti­vi­tés locales à Istanbul en 1996. Dans les som­mets paral­lèles et dans les contre-som­mets le débat public a porté sur l’environnement et le déve­lop­pe­ment, à partir de Rio ; sur les poli­tiques sociales et la pau­vreté, à Copenhague ; sur les droits éco­no­miques, sociaux et cultu­rels, à Vienne ; sur la popu­la­tion, au Caire ; sur les droits des femmes, à Pékin ; sur la ville et l’habitat, à Istanbul ; sur le climat, à Kyoto et à Copenhague ; sur le finan­ce­ment du déve­lop­pe­ment, à Monterrey ; etc.

La mise en avant de la construc­tion des alter­na­tives au sys­tème actuel, pré­pare le plus long terme, à partir des pra­tiques sociales d’innovation et de résis­tance et de la popu­la­ri­sa­tion des pro­po­si­tions mises en avant par le Forum social mon­dial. Elle montre l’imbrication entre les réamé­na­ge­ments et les rup­tures cor­res­pon­dant à des pers­pec­tives plus radi­cales. L’altermondialisme donne une pers­pec­tive à la sortie de la crise glo­bale dans ses dif­fé­rentes confi­gu­ra­tions. Il permet de ren­for­cer, en pous­sant les résis­tances contre les conser­va­tismes auto­ri­taires et répres­sifs et les reven­di­ca­tions pour la moder­ni­sa­tion sociale, les coa­li­tions pour les liber­tés, et la démo­cra­tie. Il permet de lutter contre la consti­tu­tion d’un nou­veau bloc hégé­mo­nique formé par une alliance entre les néo­li­bé­raux et les néo­key­né­siens et de pous­ser le Green New-Deal mon­dial à dépas­ser ses limites. Il permet d’imposer à tra­vers les luttes des pra­tiques concrètes d’émancipation et d’esquisser les alter­na­tives. Un nou­veau projet d’émancipation col­lec­tive est à l’ordre du jour. Le capi­ta­lisme n’est pas éter­nel, la ques­tion de son dépas­se­ment est d’actualité. Nous pou­vons et nous devons com­men­cer dès main­te­nant à reven­di­quer et à construire un autre monde pos­sible.

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