Le globalisme économique du Royaume-Uni

Mis en ligne le 01 mai 2010

par Alexis Garatti

Artisan et par­ti­san de longue date de la glo­ba­li­sa­tion, le Royaume-Uni souffre plus inten­sé­ment des effets de la crise. Malgré ces dif­fi­cul­tés, les can­di­dats aux pro­chaines élec­tions ne remettent pas en cause un modèle éco­no­mique ne cher­chant plus à créer de la richesse au niveau natio­nal, mais à capter de la richesse au niveau global. Le Royaume-Uni offre une image avan­cée de l’Europe, si celle-ci ne par­vient pas à coor­don­ner la défense de son indus­trie et de son modèle social.

Avec un recul de 5% du PIB en 2009 et un defi­cit public proche des 152 mil­liards de Livres pour l’année fis­cale 2009-2010 (près de 10.8% du PIB), le Royaume-Uni a souf­fert dans une plus grande mesure des effets de la crise en com­pa­rai­son de ses voi­sins euro­péens. Dans un tel contexte, la tenue des élec­tions natio­nales, qui auront lieu le 6 mai 2010, pour­rait annon­cer de pro­fonds bou­le­ver­se­ments poli­tiques et éco­no­miques. Selon nous, cela ne sera pas le cas car aucun parti en com­pé­ti­tion ne pro­pose une refonte radi­cale du modèle éco­no­mique bri­tan­nique, res­pon­sable des succès passés et des dif­fi­cul­tés pré­sentes. Le Royaume-Uni est l’économie glo­bale par excel­lence. Le glo­ba­lisme éco­no­mique est cet acti­visme poli­tique consis­tant à s’adapter et pro­fi­ter des condi­tions glo­bales de pro­duc­tion en aban­don­nant la prio­rité tra­di­tion­nel­le­ment accor­dée aux condi­tions natio­nales de pro­duc­tion. Il révèle au Royaume-Uni une domi­na­tion du capi­ta­lisme finan­cier sur le capi­ta­lisme indus­triel. Ce choix poli­tique a des consé­quences impor­tantes. En cher­chant à construire un modèle éco­no­mique fonc­tion­nant comme une inter­face des flux inter­na­tio­naux de capi­taux, il abou­tit fina­le­ment à un affai­blis­se­ment de la rela­tion entre épargne et inves­tis­se­ment natio­naux. Cette dilu­tion d’un lien essen­tiel au fonc­tion­ne­ment du cir­cuit éco­no­mique réduit la portée de toute poli­tique de redis­tri­bu­tion, accroit les pos­si­bi­li­tés de bulles, et requiert l’indépendance moné­taire pour sta­bi­li­ser les prix des actifs finan­ciers et immo­bi­liers. La fai­blesse des ambi­tions euro­péennes des dif­fé­rents can­di­dats à l’élection est symp­to­ma­tique de ce glo­ba­lisme éco­no­mique, de ce fata­lisme inavoué en termes de poli­tique indus­trielle et sociale.

Le glo­ba­lisme est une constante de la poli­tique éco­no­mique bri­tan­nique

L’empire bri­tan­nique a depuis long­temps donné une dimen­sion glo­bale au « capi­ta­lisme des gent­le­men ». D’abord com­mer­cial, puis indus­triel, il est devenu finan­cier dans la seconde moitié du ving­tième siècle. Au sortir de la guerre, l’État-providence se met en place comme par­tout en Europe. Le Royaume-Uni se dis­tingue cepen­dant de ses voi­sins par la volonté de main­te­nir le rang d’une puis­sance mon­diale et de conser­ver une zone d’influence moné­taire, la zone ster­ling. Celle-ci va jouer un rôle essen­tiel dans le sys­tème moné­taire de Bretton Woods, et en même temps détour­ner des res­sources pré­cieuses des­ti­nées à la recons­truc­tion et au tissu natio­nal de pro­duc­tion. La période com­prise entre 1950 et 1980 illustre à nou­veau cette volonté de main­te­nir une mon­naie forte. En contra­dic­tion avec les orien­ta­tions key­né­siennes de l’économie, elle conduit à l’échec des poli­tiques de sou­tien de la demande et contri­bue à l’affaiblissement de l’industrie. La zone ster­ling joue alors un rôle néga­tif et posi­tif : elle isole arti­fi­ciel­le­ment l’industrie bri­tan­nique de la concur­rence gran­dis­sante des entre­prises euro­péennes et abou­tit à une perte de com­pé­ti­ti­vité. Elle permet d’un autre côté, via l’engagement des auto­ri­tés en faveur de sa sta­bi­lité, le déve­lop­pe­ment d’une place finan­cière glo­bale et puis­sante en dehors des États-Unis. L’échec des poli­tiques key­né­siennes annonce l’avènement de l’ère Thatcher, carac­té­ri­sée par la domi­na­tion des thèses moné­ta­ristes, la lutte contre les syn­di­cats, la pro­mo­tion d’un capi­ta­lisme finan­cier au détri­ment d’un capi­ta­lisme indus­triel, une confiance totale accor­dée aux inves­tis­seurs inter­na­tio­naux en ce qui concerne l’opportunité de pro­duire ou pas sur le sol bri­tan­nique.

Les tra­vaillistes, malgré leurs efforts en termes d’investissement public, ne vont pas fon­da­men­ta­le­ment affec­ter l’héritage that­ché­rien. Leur poli­tique ne modi­fie pas sen­si­ble­ment les condi­tions de taxe favo­rables aux entre­prises, n’a pas véri­ta­ble­ment d’orientation indus­trielle, se contente d’une poli­tique d’attractivité des inves­tis­se­ments, ne fait que com­bler le retard accu­mulé sous l’ère Thatcher en termes de dépenses dans l’éducation et la santé. La flexi­bi­lité de l’emploi est main­te­nue, la faible taxa­tion du capi­tal éga­le­ment. L’apport du gou­ver­ne­ment tra­vailliste sur le plan éco­no­mique peut se résu­mer en trois points : l’indépendance accor­dée à la banque d’Angleterre, la mise en place de la règle d’or et de l’investissement sou­te­nable (règles de sta­bi­lité des finances publiques), et le déve­lop­pe­ment des ini­tia­tives publiques – pri­vées. Tous ces élé­ments res­tent ins­pi­rés des thèses à la Lucas ou à la Friedman visant un État mini­mal car inef­fi­cace. Le glo­ba­lisme éco­no­mique bri­tan­nique a consisté fina­le­ment depuis l’après-guerre, non sans à-coups, à pro­mou­voir un espace moné­taire et finan­cier stable, pro­gres­si­ve­ment isolé des contraintes réelles, sociales et poli­tiques de la nation.

La dilu­tion du lien entre épargne et inves­tis­se­ment

Ce modèle éco­no­mique a aujourd’hui trois carac­té­ris­tiques : il est non éton­nam­ment fondé sur la libre cir­cu­la­tion du capi­tal et du tra­vail. Il est infor­ma­tion­nel, c’est-à-dire finan­cier ou plus géné­ra­le­ment fondé sur des acti­vi­tés de ser­vices à fort contenu tech­no­lo­gique comme le révèle la struc­ture de la balance des paie­ments. Il se carac­té­rise par une expo­si­tion plus élevée au risque de bulles finan­cières et immo­bi­lières. Ces trois carac­té­ris­tiques sont à la fois endo­gènes et exo­gènes à la fra­gi­li­sa­tion du lien entre épargne et inves­tis­se­ment natio­naux.

La libre cir­cu­la­tion du capi­tal et du tra­vail n’est pas un vain mot au Royaume-Uni. Le poids des inves­tis­seurs étran­gers au sein du capi­tal des entre­prises natio­nales est très impor­tant (selon la FESE [1], 40% des actions d’entreprise bri­tan­niques sont déte­nues en 2007 par des non-rési­dents contre une moyenne de 37% pour l’Europe et contre 21,3% pour l’Allemagne. Notons que la France se situe dans ce domaine à 41,1%.) . La part des inves­tis­se­ments directs à l’étranger, et en pro­ve­nance de l’étranger en pour­cen­tage du PIB est l’une des plus fortes au monde (le stock de ces inves­tis­se­ments repré­sen­tait 54% du PIB en 2006 contre 26% pour la moyenne des pays de l’OCDE). Par ailleurs, le Royaume-Uni dis­pose tou­jours d’un marché de l’emploi par­ti­cu­liè­re­ment flexible et a fait montre ces der­nières années d’une poli­tique d’immigration ouverte. Cette libre cir­cu­la­tion du capi­tal et du tra­vail est une néces­sité pour une éco­no­mie qui fonde son attrac­ti­vité sur l’opportunité, pour toute entre­prise étran­gère ou bri­tan­nique, de réorien­ter rapi­de­ment et à moindre coût ses inves­tis­se­ments. La contre­par­tie d’une telle oppor­tu­nité est le court-ter­misme de l’horizon des inves­tis­seurs, cri­tique émise tra­di­tion­nel­le­ment à l’encontre d’un fonds de pri­vate equity.

Au sein du mou­ve­ment géné­ral de ter­tia­ri­sa­tion des éco­no­mies, le Royaume-Uni se dis­tingue par une spé­cia­li­sa­tion dans le sec­teur finan­cier et dans les acti­vi­tés à fort contenu tech­no­lo­gique et infor­ma­tion­nel. En inter­ve­nant au niveau global en tant que pla­te­forme des échanges finan­ciers, il capte la valeur liée à ces échanges et ne se soucie pas des flux réels sous-jacents. Les ser­vices finan­ciers ne visent plus un déve­lop­pe­ment opti­mal du finan­ce­ment des acti­vi­tés natio­nales. On assiste alors à une auto­no­mi­sa­tion pro­gres­sive de la sphère finan­cière et infor­ma­tion­nelle vis-à-vis de la sphère réelle. La déma­té­ria­li­sa­tion de la valeur ajou­tée repré­sente en fait un affai­blis­se­ment du lien entre épargne et inves­tis­se­ment natio­naux. Ce phé­no­mène est autoen­tre­tenu. Il néces­site en effet une mon­naie forte pour d’une part ras­su­rer les inves­tis­seurs quant à la sta­bi­lité de leur inves­tis­se­ment en Livre ster­ling, et d’autre part main­te­nir un pou­voir d’achat au niveau global (le délais­se­ment de l’industrie induit un poids crois­sant des pro­duits impor­tés au sein de la consom­ma­tion et de la pro­duc­tion natio­nale). Le besoin d’une mon­naie forte accen­tue le déclin de l’industrie.

La déma­té­ria­li­sa­tion de la valeur ajou­tée abou­tit aussi à des phé­no­mènes de concen­tra­tion de la richesse, entre les mains de ceux qui sont à même de pro­fi­ter plei­ne­ment de la glo­ba­li­sa­tion, les tra­vailleurs extrê­me­ment qua­li­fiés. Il y a donc un modèle d’économie de ser­vice bipo­laire au Royaume-Uni, carac­té­risé par des emplois hau­te­ment qua­li­fiés et des emplois très fai­ble­ment qua­li­fiés qui ne font qu’accompagner les acti­vi­tés encore créa­trices de valeur. Il y a deux consé­quences à cela : le creu­se­ment des inéga­li­tés et une expo­si­tion accrue au risque de bulle. Du point de vue des inéga­li­tés, le motif d’attraction du capi­tal et des talents néces­site de faibles niveaux de taxes et donc un faible pou­voir de redis­tri­bu­tion. Le poids du décile des reve­nus les plus élevés au sein du revenu natio­nal (cor­rigé des frais immo­bi­liers) est passé de 27% à 31% entre 1995 et 2008, celui des autres caté­go­ries ayant stagné ou légè­re­ment dimi­nué. La forte concen­tra­tion des hauts reve­nus pro­voque une pres­sion forte sur les biens immo­bi­liers de haut de gamme. Du fait de l’insuffisance de l’offre, elle se trans­met au niveau des prix de tous les types de loge­ment. Les ménages doivent alors prendre plus de risques en termes d’endettement pour accé­der à la pro­priété. Cette prise de risque est éga­le­ment visible au niveau du crédit à la consom­ma­tion, dont le déve­lop­pe­ment n’est pas lui non plus étran­ger au modèle bipo­laire de cette société, et aux inci­ta­tions créées par le mode de vie des hauts reve­nus. La conjonc­tion d’un envi­ron­ne­ment finan­cier impor­tant, source d’innovations par­ti­cu­liè­re­ment com­plexes, d’un fort endet­te­ment des ménages, et d’un haut niveau d’interconnections avec les autres grandes places finan­cières, est pro­pice à l’apparition de bulles finan­cières et immo­bi­lières. Cette insta­bi­lité nuit évi­dem­ment à la rela­tion épargne – inves­tis­se­ment. En outre, les bulles entre­tiennent elles-mêmes l’illusion de richesse et conduisent, en paral­lèle avec le gon­fle­ment dis­pro­por­tionné du crédit, à une forte réduc­tion du taux d’épargne.

Un fata­lisme euro­péen

Les récents débats des trois can­di­dats à l’élection révèlent une nou­velle fois la fri­lo­sité des diri­geants bri­tan­niques vis-à-vis de l’Europe, et plus par­ti­cu­liè­re­ment vis-à-vis de l’UEM. Cela démontre leur parti pris global, et plus tech­ni­que­ment, l’impossibilité pour une telle éco­no­mie d’abandonner son indé­pen­dance moné­taire. Officiellement, la BOE, comme la BCE, a un objec­tif d’inflation. Néanmoins, le très haut niveau d’endettement, et les effets de richesse liés à la sphère immo­bi­lière et finan­cière requièrent l’indépendance de la banque cen­trale d’Angleterre, d’une part pour sta­bi­li­ser les prix des actifs, et d’autre part parce que la trans­mis­sion de la poli­tique moné­taire est dif­fé­rente en com­pa­rai­son des autres pays euro­péens. De plus, les chocs subis ne reflètent plus obli­ga­toi­re­ment les fon­da­men­taux de l’économie réelle, liée com­mer­cia­le­ment au reste de l’Europe, mais les condi­tions glo­bales de liqui­dité. Les asy­mé­tries en termes d’objectifs de la banque cen­trale, d’exposition aux chocs, et de trans­mis­sion des déci­sions de taux, jus­ti­fient le refus d’entrer dans l’UEM. La réac­tion beau­coup plus agres­sive de la BOE en com­pa­rai­son de la BCE au cours de la der­nière crise, est la consé­quence directe d’une expo­si­tion plus élevée du Royaume-Uni aux chocs d’origine finan­cière. Les dif­fé­rents gou­ver­ne­ments bri­tan­niques ont par ailleurs relevé depuis long­temps les contra­dic­tions inhé­rentes au projet de mon­naie unique. L’absence de coor­di­na­tion des poli­tiques éco­no­miques, sur le plan conjonc­tu­rel et struc­tu­rel, fait de ce projet un han­di­cap en termes de com­pé­ti­ti­vité. Sur le plan conjonc­tu­rel, une dépré­cia­tion du change permet d’accroitre tem­po­rai­re­ment la com­pé­ti­ti­vité-prix et de sta­bi­li­ser l’économie en cas de choc néga­tif. Sur le plan struc­tu­rel, l’organisation d’une véri­table poli­tique indus­trielle à l’échelle euro­péenne per­met­trait de résis­ter à la domi­na­tion amé­ri­caine ou à la montée en puis­sance de l’Asie. Les hési­ta­tions liées à la réso­lu­tion de la crise de la dette Grecque et le non res­pect de l’agenda de Lisbonne montrent les insuf­fi­sances euro­péennes en termes de coor­di­na­tion de poli­tiques éco­no­miques à court et à long terme. Dans ce contexte, le sou­tien à l’industrie, ou la défense d’un modèle social à l’échelle d’un pays euro­péen isolé, sont voués à l’échec. Il ne reste plus qu’à s’adapter au mieux aux exi­gences glo­bales en favo­ri­sant des acti­vi­tés hau­te­ment spé­cia­li­sées et en col­ma­tant les brèches sur le plan social. Le modèle bri­tan­nique n’est pas meilleur, ni moins bon, il est fata­liste et cohé­rent face à l’incapacité de la zone euro à mettre en place une poli­tique indus­trielle et sociale d’échelle conti­nen­tale, la seule viable qui soit.

Documents joints

Le glo­ba­lisme éco­no­mique du Royaume-Uni (PDF – 186.2 ko)

par Alexis Garatti

Notes

[1] Share owner­ship struc­ture in Europe, (2008), Federation of European Securities Exchange (FESE), Economic and Statistics Committee (ESC).

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