Premier mai à Katmandou

Mis en ligne le 01 mai 2010

par Pierre Beaudet

Aujourd’hui dans un pays dont on n’entend jamais parler, 500 000 per­sonnes sont dans la rue à l’appel des orga­ni­sa­tions popu­laires et du Parti com­mu­niste (maoïste). Demain s’amorcera une grève géné­rale illi­mi­tée pour récla­mer ce que le pou­voir nie depuis deux ans, à savoir la pro­cla­ma­tion d’une nou­velle consti­tu­tion répu­bli­caine et inclu­sive.

Depuis la nuit des temps, le Népal est gou­verné par une clique féo­dale qui prend plai­sir à tor­tu­rer et à oppri­mer les pay­sans, notam­ment les « dalits », ces damnés de la terre, condam­nés par un sys­tème de castes atroce. Les dalits sont des non-citoyens, des non-per­sonnes, des non-êtres humains. Les petits chefs, les pro­prié­taires ter­riens, les bureau­crates, les mili­taires, violent leurs enfants et leurs femmes. Ils les chassent à coups de bâtons lorsqu’ils demandent de quoi vivre. Ils leur refusent l’accès à l’école et aux soins de santé, au nom du pou­voir, de la tra­di­tion, de la reli­gion. Sur tout cela s’est érigé une pseudo démo­cra­tie où les féo­daux avec l’appui des élites locales et des grandes puis­sances tentent de faire croire au peuple qu’il peut déci­der. Rapidement, cette « démo­cra­ti­sa­tion » s’est révé­lée une sinistre farce : élec­tions tru­quées, acca­pa­re­ment des leviers du pou­voir par la monar­chie et l’armée, mani­pu­la­tion des médias, etc.

Mais au tour­nant des années 1990, quelque chose s’est passé. Les esclaves ont dit basta. Ils ont orga­nisé dans les régions péri­phé­riques une armée pay­sanne qui a chassé les res­pon­sables des per­sé­cu­tions. Dans le creux de val­lées sans nom mar­quées par une pau­vreté mil­lé­naire, ils ont érigé une sorte de pou­voir popu­laire. Ils ont confronté l’armée et le pou­voir en tenant tête, jusqu’à l’épuiser, un État gan­grené par la cor­rup­tion et la voyou­cra­tie. Finalement en 2007, un « accord de paix » est sur­venu. Le roi a été déchu et des élec­tions ont été déclen­chées. A la sur­prise géné­rale, les esclaves ont gagné. Prachanda (le redou­table), le chef des rebelles, s’est retrouvé au gou­ver­ne­ment. Les élites se sont dites, « on va le piéger comme les autres ». Elles ont bloqué tout chan­ge­ment, sur­tout, elles se sont oppo­sées à la pro­cla­ma­tion d’une nou­velle consti­tu­tion, tout en négo­ciant secrè­te­ment avec les Etats-Unis et l’Inde pour impo­ser une dic­ta­ture mili­taire. Prachanda l’a vu venir, et les Maoïstes se sont sage­ment reti­rés de la capi­tale, évi­tant un bain de sang. Depuis, le pays est sur le fil du rasoir. Le gou­ver­ne­ment illé­gi­time est inca­pable de mener les affaires du pays. Les Maoïstes, majo­ri­taires de vue élec­to­ral et sûrs de leur force de masse, attendent que le fruit mûr tombe. Peut-être que cela s’en vient.

La morale de l’histoire est banale, trop simple dans un sens. Les domi­nants, même en crise, même sans légi­ti­mité ni appui, s’accrochent, quitte à faire des chan­ge­ments cos­mé­tiques, au nom d’une démo­cra­tie tron­quée et fal­la­cieuse. Ils ont der­rière lui ce rem­part ultime qu’est l’armée, car l’État des domi­nants, c’est au bout de la ligne la force.

Les domi­nés ont tout contre eux. L’histoire, les struc­tures sociales archaïques et bien sûr la misère et la famine. Vos enfants crèvent devant vos yeux et cela vous brise le cœur. Vous mour­rez d’épuisement à 40 ans. Si vous êtes une femme, vous perdez la vie en couches une fois sur cinq. Comme tou­jours, les domi­nants jouent sur ces peurs, sur les divi­sions (tout le monde contre tout le monde), pro­duisent à chaque jour une vio­lence insi­dieuse qui s’infiltre dans chaque maison.

Comment se révol­ter dans des condi­tions pareilles ? Mais quelques fois le cœur des esclaves se durcit. Quelques fois un petit miracle sur­vient autour d’un projet, d’un réseau, d’une orga­ni­sa­tion. C’est l’exception qui confirme la règle. C’est une sorte de « miracle ». C’est ce « miracle » qui s’est maté­ria­lisé dans les révo­lu­tions du passé, de Spartacus à Che Guevara. C’est ce « miracle » qui prend forme sous nos yeux en Bolivie et au Népal. Mais cette irrup­tion est dif­fi­cile à saisir. C’est un peu impal­pable. Il faut se forcer pour com­prendre com­ment les esclaves retissent le fil, coa­lisent des forces, sont à la fois uto­piques et réa­listes. Dans le cas népa­lais, ils ont en tout cas diverses cordes à leur arc. D’abord ils ont un projet bien clair, répu­bli­cain, inclu­sif, qui tient compte des pay­sans, des dalits, des classes moyennes, des diverses mino­ri­tés natio­nales bref, d’un peu tout le monde. La révo­lu­tion dont ils parlent consiste à pro­mettre des écoles et des cli­niques à des gens qui n’ont jamais vu cela. À remettre de l’ordre dans un pays dévasté par l’arbitraire et le délire. Et à briser le mépris et la vio­lence ins­ti­tu­tion­nelle qui sont au cœur du sys­tème en place.

En plus, les domi­nés népa­lais ont leur « boîte à outils ». Bien sûr ils ont des orga­ni­sa­tions, des mou­ve­ments sociaux, des machines élec­to­rales et poli­tique redou­ta­ble­ment effi­caces. Ils ont de brillants porte-paroles, des pro­po­si­tions, des capa­ci­tés de ges­tion locales. Mais ils ont un peu plus. Certes, leur misé­rable armée pay­sanne ne semble pas faire le poids devant les forces mili­taires de l’État, équi­pées jusqu’aux dents par les Etats-Unis et l’Inde. Mais la résis­tance popu­laire est plus que sym­bo­lique.

Dans nos médias, quand on en parle (rare­ment), les révol­tés népa­lais sont pré­sen­tés comme un ves­tige du passé, un projet « violent » qui menace l’« ordre ». C’st le lan­gage habi­tuel de nos médias « ber­lus­co­ni­sés ». On feint d’ignorer que la vio­lence vient d’en haut. On condamne la vio­lence de ceux d’en bas, sans penser une seconde que l’émancipation humaine est sur­tout venue de grandes confron­ta­tions où l’ « ordre » inac­cep­table a été brisé.

Depuis que les peuples célèbrent le Premier Mai, la flamme de la résis­tance reste l’étendard. Résister, blo­quer les domi­nants, mettre d’immenses grains de sable dans leurs engre­nages meur­triers, est bien sûr néces­saire. Mais de temps en temps, appa­raît un autre hori­zon : VAINCRE.

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