Ni déni ni police

Réagir aux agressions sexuelles dans le mouvement étudiant

Le cas de l’AFESH(1) de l’UQAM

Par Mis en ligne le 13 mai 2016

NCS-15-pp.196-250.inddLa lutte contre les vio­lences envers les femmes a récem­ment connu un regain de popu­la­rité. La vogue du mot clic #AgressionNonDénoncée le prouve. Les tac­tiques uti­li­sées dans le mou­ve­ment étu­diant radi­cal depuis 2012 ont aussi créé de grands débats publics et des cri­tiques anti­fé­mi­nistes viru­lentes, cer­tains criant à la « chasse aux sor­cières » et à la dif­fa­ma­tion. Quatre-vingt-deux pour cent des per­sonnes vic­times sont des femmes(2) et des agres­sions sont com­mises dans des rela­tions de per­sonnes de même sexe(3). Dans ce texte, le fémi­nin sera uti­lisé pour parler des per­sonnes ayant vécu une agres­sion sexuelle(4).

Bref retour en arrière

Les fémi­nistes radi­cales dénoncent l’invisibilisation des agres­sions sexuelles. Derrière un fémi­nisme de façade des orga­ni­sa­tions, les demandes de recon­nais­sance ont été niées ou secon­da­ri­sées, et les fémi­nistes ont été accu­sées de divi­ser le mou­ve­ment. Ainsi, des ini­tia­tives à la suite d’agressions sexuelles à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), il y en a depuis les années 1970 : des groupes de conscien­ti­sa­tion, des dénon­cia­tions publiques, la Brigade rose, des actions de per­tur­ba­tion, etc.(5) Cependant, les rap­ports de pou­voir au sein des struc­tures isolent les femmes et la culture du silence entoure les agres­sions sexuelles. En 2012, après une grève étu­diante fai­sant appel à une unité effa­çant les cri­tiques fémi­nistes, des lettres de dénon­cia­tion ont fusé. Face à l’urgence de la situa­tion, des fémi­nistes radi­cales se sont orga­ni­sées en non-mixité pour appuyer les dénon­cia­tions, pour ripos­ter aux réti­cences et pour s’attaquer à l’impunité des agres­seurs. Les asso­cia­tions n’ont col­la­boré que plus tard. Une géné­ra­tion fami­lière avec le Web uti­lise ce moyen pour recher­cher et répandre de l’information. Par consé­quent, ces dénon­cia­tions étaient dif­fu­sées le plus sou­vent sous la forme de lettres ano­nymes, sur des pages Facebook comme Alerta Feminista.

Par ailleurs, cer­tains agres­seurs conti­nuent de s’impliquer dans divers milieux, avec ou sans l’accord de la per­sonne sur­vi­vante. Le tract Nos corps valent plus que votre confort ! Agresseurs dehors ! pro­duit par des femmes ano­nymes lors de la mobi­li­sa­tion du prin­temps 2015 le décrie : « Contribuer à la culture du silence et conti­nuer de s’organiser avec les agres­seurs-es par­ti­cipe à l’exclusion des sur­vi­vantes et à la non-sécu­rité de toutes les femmes dans les espaces mili­tants et autres ». La posi­tion de pou­voir et le capi­tal de sym­pa­thie de l’agresseur ne le pro­té­geaient pas tou­jours. Un homme élu sur l’exécutif de l’Association facul­taire des sciences humaines (AFESH), grand défen­seur des prin­cipes fémi­nistes der­rière un micro, était en fait un agres­seur réci­di­viste ; il a été exclu. Le combat conti­nue.

La culture du viol

La vio­lence envers les femmes et la peur de la subir per­mettent de main­te­nir les rap­ports sociaux de sexe inégaux et le contrôle des hommes, entraî­nant des consé­quences directes sur les femmes, dont la perte de confiance et l’érosion du sen­ti­ment de sécu­rité. Elles per­mettent aussi de les contraindre phy­si­que­ment et de nuire au déve­lop­pe­ment de rela­tions d’intimité(6) . Pour les mili­tantes, peuvent s’ajouter la réti­cence à lutter, la crainte d’accusations et le sen­ti­ment de tra­hi­son par son milieu qui se dit pro­fé­mi­niste. Les dénon­cia­tions sont davan­tage prises au sérieux lorsque les vio­lences sont révé­lées par des marques visibles.

De plus, dans notre société, la vio­lence est éro­ti­sée et bana­li­sée. Pourtant les agres­sions sexuelles ne sont pas le pro­duit de patho­lo­gies, de pul­sions sexuelles incon­trô­lables ou d’une pro­vo­ca­tion : c’est une prise de contrôle. Les vio­lences sexuelles s’inscrivent sur un conti­nuum des vio­lences qui com­prend une mul­ti­tude d’actes quo­ti­diens qui bana­lisent les agres­sions sexuelles, du har­cè­le­ment de rue aux « blagues » de viol(7) .

En effet, nous vivons dans une culture du viol, où les agres­sions à carac­tère sexuel sont excu­sées, bana­li­sées ou même tolé­rées (car un fait de la nature), et où l’on blâme les vic­times. Les femmes devraient apprendre à se pro­té­ger des agres­sions, plutôt que les hommes à ne pas agres­ser. Il exis­te­rait de pré­ten­dues « zones grises » et ambi­guï­tés dans le consen­te­ment sexuel. Pourtant, des études démontrent que les hommes sont tout à fait aptes à com­prendre les « non » indi­rects en contexte non sexualisé(8) , comme lors d’un refus de manger un muffin. La culture du viol est accom­pa­gnée d’une culture du silence, par laquelle les vic­times se taisent pour éviter les repré­sailles. Il faut ques­tion­ner les notions mêmes de la mas­cu­li­nité et de son érotisme(9) . Le pou­voir des femmes en tant que sujets agis­sants, capables de désirs, doit être reven­di­qué. Elles ne sont ni des conquêtes ni des jouets et peuvent refu­ser des rap­ports sexuels.

Comment résis­ter ?

Depuis 2012, des réseaux fémi­nistes ont permis de sti­mu­ler la réflexion. Entre elles, les étu­diantes ont acquis plus de flexi­bi­lité en n’étant pas rede­vables devant les assem­blées géné­rales (assem­blées qui incluent des per­sonnes oppo­sées à leurs actions de même que des agres­seurs). Les tac­tiques uti­li­sées couvrent un large éven­tail : jour­nées de réflexion, lettres et rumeurs de dénon­cia­tion, adop­tion de man­dats d’assemblée géné­rale et visi­bi­lité (affiches, textes, pré­sence phy­sique de fémi­nistes). Ainsi, de plus en plus de demandes de sur­vi­vantes d’agression sexuelle ont pu être hono­rées. Les col­lec­tifs ont ques­tionné la pra­tique du consen­te­ment dans une société patriar­cale tra­ver­sée par une mul­ti­tude de sys­tèmes d’oppression et dans des milieux où on consomme beau­coup d’alcool. Aujourd’hui, il s’agit d’agir suite aux agres­sions et d’empêcher que d’autres se pro­duisent, donc de chan­ger les normes.

L’appel aux « voies offi­cielles » comme la police ou le Bureau d’intervention et de pré­ven­tion en matière de har­cè­le­ment de l’UQAM est consi­déré comme la réponse légi­time, mais jus­tice est rare­ment rendue. À l’UQAM, sur 112 plaintes reçues pour har­cè­le­ment sexuel ou psy­cho­lo­gique en 2012-2013, seule­ment deux ont été consi­dé­rées comme fondées(10) , et les consé­quences sont mineures : aver­tis­se­ment, congé d’enseignement d’un an ou rien(11) . Entre temps, les poli­ciers font preuve de vio­lence sexiste, en jugeant les com­por­te­ments des agres­sées. L’établissement de méca­nismes internes pour gérer elles-mêmes les dyna­miques oppres­santes a donc été l’option choi­sie.

La jus­tice trans­for­ma­trice vise une prise de conscience de la part des agres­seurs, un chan­ge­ment pro­fond de leurs rap­ports à la sexua­lité et aux autres et, ainsi, de leurs com­por­te­ments, avec un suivi per­son­na­lisé sur le long terme(12) . Elle est uti­li­sée avec plu­sieurs agres­seurs ; il ne faut cepen­dant pas obli­ger ni ins­tru­men­ta­li­ser la jus­tice trans­for­ma­trice et les sur­vi­vantes qui ne vou­dront pas n’ont pas à s’en jus­ti­fier. Ainsi, l’exclusion tem­po­raire ou per­ma­nente est une option viable, que ceci concerne des réunions, des évé­ne­ments, des espaces de vie ou des groupes (mili­tants ou non), car l’inclusion de l’agresseur exclut géné­ra­le­ment des sur­vi­vantes. Aussi, des résul­tats immé­diats sont espé­rés – entre autres pour notre sécu­rité – mais seul un tra­vail à long terme permet une trans­for­ma­tion socié­tale.

Les sur­vi­vantes ont éga­le­ment un comité les sou­te­nant dans leur pro­ces­sus de gué­ri­son. Le tra­vail de care devient alors un tra­vail de résis­tance à l’indifférence aux oppres­sions. Le mili­tan­tisme est cru­cial pour de nom­breuses femmes afin de pou­voir reprendre du pou­voir sur leur vie et dans leur milieu.

Par ailleurs, des hommes peuvent agir en alliés, en com­men­çant par ne pas agres­ser. Le consen­te­ment est un pro­ces­sus continu durant toute rela­tion. Un refus n’est pas une insulte. Lutter contre la culture du viol, c’est aussi modi­fier ses propres pra­tiques sexuelles et éro­ti­ser le res­pect continu lors du rap­port sexuel(13).

Que fait l’AFESH ?

Le tra­vail de col­lec­tifs a ainsi forcé des groupes plus ins­ti­tu­tion­nels à se posi­tion­ner. C’est pré­ci­sé­ment ce qui s’est passé avec l’AFESH, car son inac­tion a été une proche parente de la culture du silence ; mais depuis l’automne 2014, l’AFESH a une motion d’appui aux sur­vi­vantes et aux dénon­cia­tions qui permet d’assurer une res­pon­sa­bi­li­sa­tion col­lec­tive. Par la suite, le dépas­se­ment de cette décla­ra­tion de prin­cipes a été atteint lors de la modi­fi­ca­tion de poli­tiques et lors du choix de la cam­pagne annuelle 2015-2016 d’y ins­crire la lutte à la culture du viol.

Les pre­miers gestes concrets ont été posés à l’automne 2014 avec la dif­fu­sion d’une action de pose d’autocollants de la Politique 16 sur le har­cè­le­ment sexuel sur des portes de professeurs-es(14) et la publi­ca­tion d’un com­mu­ni­qué de presse. Depuis, des textes sont publiés afin de conscien­ti­ser, sur­tout lors des « red zones », la période des pre­mières semaines sco­laires où sont com­mises la majo­rité des agres­sions sexuelles(15) . Une pre­mière affiche dif­fu­sée dans les médias sociaux a été dis­tri­buée dans 17 écoles et 7 orga­nismes com­mu­nau­taires dans 10 villes et 3 pays, en 24 heures. L’accès aux res­sources est poli­tique et l’enveloppe de 2 000 dol­lars dépen­sée en un an a donc été recon­duite à nou­veau cette année. Depuis l’été 2015, les col­lec­tifs com­pre­nant une per­sonne agres­seuse peuvent être privés de leur finan­ce­ment à la demande des sur­vi­vantes et des sur­vi­vants.

La bonne volonté ne suffit pas, il faut une trans­for­ma­tion de notre rap­port aux agres­sions cultu­relles sexuelles, et ce ne sera pos­sible que par la lutte sur le ter­rain. Le défi aujourd’hui est d’assurer ces chan­ge­ments sur le long terme. De nou­velles reven­di­ca­tions émergent, telle celle du Centre des femmes de l’UQAM pour la créa­tion d’un centre d’aide et de lutte contre les agres­sions à carac­tère sexuel (CALAC) dans les murs de l’UQAM.

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(1) AFESH : Association facul­taire étu­diante des sciences humaines.

(2) Ministère de la Sécurité publique, Direction de la pré­ven­tion et de la lutte contre la cri­mi­na­lité, Les agres­sions sexuelles au Québec. Statistiques 2004, Sainte-Foy, 2006.

(3) Voir : <www​.soli​da​ri​te​les​bienne​.qc​.ca/​i​n​f​o​r​m​a​t​i​o​n​/​v​i​o​l​e​n​c​e​-​c​o​n​j​u​g​a​l​e​/​a​r​t​i​c​l​e​s​/​l​e​s​-​l​e​s​b​i​e​n​n​e​s​-​a​u​s​s​i​-​t​o​m​b​e​n​t​-​d​a​n​s​-​l​e​s​-​bleus>.

(4) Ressource d’aide : <www​.rqca​lacs​.qc​.ca/>.

(5) Anonym@s, « UQAM champ de bataille. Histoire (incom­plète) des actions fémi­nistes sur le campus », Françoise Stéréo, n° 3, 8 mars 2015.

(6) Jamal Hamner, « Violence et contrôle social des femmes », Nouvelles ques­tions fémi­nistes, n° 1, 1977, p. 68-88.

(7) Liz Kelly, Surviving Sexual Violence, Cambridge (GB), Polity Press, 1988.

(8) Celia Kitzinger et Hannah Frith, « Just say no ? The use of conver­sa­tion ana­ly­sis in deve­lo­ping a femi­nist pers­pec­tive on sexual refu­sal », Discourse and Society, vol. 10, n° 3, 1999, p. 293-316.

(9) Michael Kimmel, « Men, mas­cu­li­nity, and the rape culture », dans Emilie Buchwald, Pamela R. Fletcher et Martha Roth (dir.), Transforming a Rape Culture (édi­tion révi­sée), Minneapolis (MN), Milkweed Editions, 2005, p. 139-157.

(10) Voir : SETUE, « Quand l’UQAM joue le jeu de la ven­detta envers celles qui dénoncent », 1er octobre 2015, <http://​setue​.net/​c​o​m​m​u​n​i​q​u​e​-​d​e​-​p​r​e​s​s​e​-​q​u​a​n​d​-​l​u​q​a​m​-​j​o​u​e​-​l​e​-​j​e​u​-​d​e​-​l​a​-​v​e​n​d​e​t​t​a​-​e​n​v​e​r​s​-​c​e​l​l​e​s​-​q​u​i​-​d​e​n​o​n​cent/>.

(11) Rima Elkouri, « Désolé pour votre agres­sion… (bis) », La Presse, 22 sep­tembre 2015.

(12) Voir : Ching-In Chen, Jai Dulani, Leah Lakshmi Piepzna-Samarasinha (dir.), Revolution Start at Home, Brooklyn (NY), South End Press, 2011 ; Ruth Morris, Stories of Transformative Justice, Toronto, Canadian Scholars Press, 2000.

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