Le capitalisme dit « éclairé » se prononce contre la hausse des droits de scolarité

Le gel serait même un bon « placement », disent-ils – et pourquoi pas la gratuité ?

Par Mis en ligne le 28 mars 2012

M. Raymond Bachand,

En tant que ministre des Finances aux mul­tiples diplômes uni­ver­si­taires (licence en droit, maî­trise et doc­to­rat de la Harvard Graduate School of Business Administration), vous êtes vrai­ment bien placé pour com­prendre à quel point la for­ma­tion uni­ver­si­taire de nos étu­diants est une « richesse » pour la société qué­bé­coise.

Financièrement par­lant, les sta­tis­tiques le prouvent : les diplô­més uni­ver­si­taires gagnent de façon géné­rale des reve­nus plus élevés. Et par rico­chet, au cours de leur vie active, ils paient pro­por­tion­nel­le­ment plus d’impôts et de taxes que les non diplô­més. Sans peur de se trom­per, vous convien­drez mon­sieur le ministre que c’est enri­chis­sant pour la société d’investir dans la for­ma­tion uni­ver­si­taire de nos jeunes.

Et qui dit enri­chis­se­ment, pour parler le lan­gage des finan­ciers, dit retom­bées éco­no­miques. Bon an mal an d’ailleurs, chaque fois qu’un projet le moin­dre­ment impor­tant appa­raît dans le pay­sage qué­bé­cois, qu’il soit initié par le sec­teur public ou par le sec­teur privé, on nous en met plein la vue avec de savantes études sur les retom­bées éco­no­miques que rap­por­tera notam­ment l’aide gou­ver­ne­men­tale.

Que l’aide gou­ver­ne­men­tale soit accor­dée par l’entremise de sub­ven­tions, de cré­dits d’impôt, de prêts garan­tis, d’investissement dans le capi­tal-actions ou d’autres formes d’aide… ce ne sont là que des moda­li­tés. Ce qui compte pour le gou­ver­ne­ment (et ses contri­buables), et j’en suis sûr que c’est le cas avec le gou­ver­ne­ment Charest, c’est la « ren­ta­bi­lité » poten­tielle de son « inves­tis­se­ment » dans le projet ou le pro­gramme XYZ.

Je pré­sume qu’on s’entend là-dessus. En 2011 par exemple, le gou­ver­ne­ment Charest a accordé aux entre­prises une aide fis­cale de 3,6 mil­liards de dol­lars. Cela com­pre­nait une aide de 2,3 mil­liards en divers cré­dits d’impôt por­tant sur la recher­ché et le déve­lop­pe­ment, les res­sources, la fabri­ca­tion et la trans­for­ma­tion, la pro­duc­tion ciné­ma­to­gra­phique et télé­vi­suelle, etc.).

S’ajoute une aide fis­cale de 300 mil­lions à titre de capi­ta­li­sa­tion des entre­prises finan­cées par les fonds de tra­vailleurs. Et au cha­pitre des mesures fis­cales dites d’application géné­rale, les entre­prises béné­fi­cient d’allègements fis­caux de l’ordre d’un mil­liard.

Dans le débat enve­nimé qui ali­mente la contes­ta­tion étu­diante des frais de sco­la­rité, je crois impor­tant de rap­pe­ler que cette fabu­leuse aide fis­cale aux entre­prises de 3,6 mil­liards a essen­tiel­le­ment un objec­tif finan­cier.

Celui de per­mettre aux entre­prises de créer des emplois, ou de les main­te­nir.

Je suis d’accord avec le prin­cipe. Si au bout du compte, l’aide fis­cale accor­dée aux socié­tés pri­vées finit par rap­por­ter à la col­lec­ti­vité, cela consti­tue de toute évi­dence un bon inves­tis­se­ment.

Même chose pour les mul­tiples pro­grammes gou­ver­ne­men­taux d’aide finan­cière directe (sub­ven­tions, par­ti­ci­pa­tions au capi­tal-actions, prêts garan­tis, etc. S’ils rap­portent des retom­bées supé­rieures aux sommes inves­ties par le gou­ver­ne­ment, je ne vois pas pour­quoi on s’y oppo­se­rait.

Revenons aux droits de sco­la­rité à l’université. Question : pour­quoi le gou­ver­ne­ment Charest s’entête-t-il à les aug­men­ter ? Que les droits n’aient pas connu de hausse depuis nombre d’années ne repré­sente pas à mes yeux un argu­ment capi­tal.

Traiter les étu­diants d’enfants gâtés qui exploitent la géné­ro­sité du sys­tème qué­bé­cois est car­ré­ment injuste. On oublie que ce sont eux qui, un de ces jours, vont se faire siphon­ner roya­le­ment le por­te­feuille pour entre­te­nir finan­ciè­re­ment les pro­grammes gou­ver­ne­men­taux.

En tant que contri­buable, je trouve que le gou­ver­ne­ment ferait un excellent « pla­ce­ment » en renon­çant aux aug­men­ta­tions de droits de sco­la­rité uni­ver­si­taires. Qu’il comble lui-même le manque à gagner que cela repré­sente pour les uni­ver­si­tés.

De quelle somme parle-t-on déjà ?

Le mon­tant des droits de sco­la­rité pour l’année sco­laire 2011-2012 est pré­sen­te­ment de 2168$ au bac­ca­lau­réat. Le gou­ver­ne­ment Charest a décrété que les­dits droits de sco­la­rité annuels seront majo­rés à partir de l’automne pro­chain à raison de 325$, et ce, à cha­cune des quatre pro­chaines années uni­ver­si­taires, soit une hausse glo­bale de 1625$. À l’automne de 2017, les droits de sco­la­rité attein­dront le seuil de 3793$ par an.

Cette hausse repré­sente pour les étu­diants uni­ver­si­taires un débours sup­plé­men­taire total de 658 mil­lions pour les quatre pro­chaines années uni­ver­si­taires, soit 90 mil­lions (2012-13), 144 mil­lions (2013-2014), 193 mil­lions (2014-2015), et 231 mil­lions (2015-2016). Par la suite, la hausse des droits rap­por­tera aux uni­ver­si­tés 265 mil­lions par année.

Dans votre dis­cours du budget du 17 mars 2011, vous écri­viez :

Notre richesse véri­table se trouve dans la tête de nos jeunes, dans leur volonté d’apprendre et dans notre déter­mi­na­tion à leur four­nir une édu­ca­tion à la hau­teur de leur immense poten­tiel.

L’éducation n’est pas subor­don­née à l’économie. Elle se jus­ti­fie en soi, par le déve­lop­pe­ment humain qu’elle permet à tous et à chacun.

Cela étant, le lien n’est plus à éta­blir entre le niveau d’instruction, la pro­duc­ti­vité et la créa­tion de richesse. Améliorer l’éducation doit être un souci constant du gou­ver­ne­ment, depuis le cours pri­maire jusqu’aux études supé­rieures.

À la lumière de cette décla­ra­tion, je suis per­suadé, mon­sieur le ministre, que vous êtes capable de récu­pé­rer à même les pro­grammes d’aide finan­cière aux entre­prises les cen­taines de mil­lions que vous voulez aller cher­cher dans les poches des étu­diants.

Je vous le dis : c’est un très bon pla­ce­ment, du moins aussi bon que de lais­ser cet argent dans les coffres des entre­prises. Toute autre solu­tion que le dégel des droits de sco­la­rité serait éga­le­ment bien­ve­nue…

Michel Girard
Chroniqueur émé­rite de la sec­tion Affaires du quo­ti­dien La Presse,
ardent défen­seur des petits inves­tis­seurs cher­chant à tirer profit de ce « com­plexe » monde néo-capi­ta­liste.

La Presse est pro­priété de l’empire finan­cier cana­dien Power Corporation

Une réponse à “Le capitalisme dit « éclairé » se prononce contre la hausse des droits de scolarité”

  1. Jean-Guy Loranger dit :

    L’éducation n’est pas subor­don­née à l’économie mais elle est recon­nue même par des éco­no­mistes de droite de Chicago (Robert Lucas, prix Nobel d’économie en 1995 pour ne pas le nommer)comme l’un des fac­teurs les plus impor­tants pour aug­men­ter la pro­duc­ti­vité totale d’un pays. C’est ce qui expli­que­rait en bonne partie la dif­fé­rence entre les pays sous-déve­lop­pés et les pays les plus indus­tria­li­sés.
    Jean-Guy Loranger