Le brasier

Petite théorie critique des éteignoirs politiques et médiatiques

Par Mis en ligne le 13 mai 2012

« Le feu le plus cou­vert est le plus ardent » — Ovide

« Le vent, qui éteint une lumière, allume un bra­sier » — Beaumarchais

Le prin­temps qué­bé­cois réchauffe le social depuis trois mois seule­ment que déjà cer­taines voix, la plu­part souf­flant de la droite, se prennent à sou­hai­ter publi­que­ment sa fin, au moins sa bana­li­sa­tion. À tous les jours, dans nos médias, nous enten­dons les étei­gnoirs s’exprimer, les­quels insistent, à force d’euphémismes, sur les avan­tages de la loi, de la police et du statu quo. Ils jouent avec les mots afin de faire entrer le social dans la case « sta­bi­lité ». Au fond d’eux-mêmes ils ont peur, jouissent de la vie « nor­male » et sont fati­gués de la crise. Leur parole vise à atté­nuer le mou­ve­ment de grève et à rela­ti­vi­ser la remise en ques­tion qui le sous-tend. Sinon com­ment com­prendre que des poli­ti­ciens et des chro­ni­queurs, au sortir du Victorin, annon­çaient déjà la fin de la crise ? Dans ce texte, nous mon­tre­rons que c’est bien mal connaître la mobi­li­sa­tion sociale que d’annoncer le retour à la nor­male quand les forces sont vives. Nous pré­sen­te­rons les rai­sons pour les­quelles la grève est loin d’être ter­mi­née et pour­quoi ceux qui refusent le prin­temps qué­bé­cois prennent leur désir pour la réa­lité.

Un gouvernement libéral aux prises avec le « mal de mer »

D’abord, le gou­ver­ne­ment montre depuis plu­sieurs années déjà, mais sur­tout depuis trois mois, qu’il est en panne. Son navire est à la dérive. Non seule­ment l’équipage ne réus­sit pas ce qu’il entre­prend – il revient sou­vent sur ses orien­ta­tions et ses déci­sions – et, bien que sa gou­ver­nance soit impro­vi­sa­tion, il est inca­pable d’inventer une solu­tion créa­tive. Quand il faut garder le cap, il tourne et inver­se­ment. Depuis le début de la grève, les étu­diants font des vagues et ce gou­ver­ne­ment, qui connaît le mal de mer, vomit sur eux. Et cela s’explique : il manque d’authenticité et de cré­di­bi­lité, voilà pour­quoi il prend des pos­tures pater­na­listes envers les étu­diants, mais aussi envers les juges et les poli­ciers. De leur côté, les indi­gnés voient bien que les libé­raux négo­cient mieux avec les entre­pre­neurs en construc­tion et les firmes de génie/​conseil qu’avec ceux qui veulent chan­ger le monde.

La confusion, l’incohérence et la contradiction des demandes d’injonction

La valo­ri­sa­tion des injonc­tions par le gou­ver­ne­ment illustre sa confu­sion. Dans le cas de la grève étu­diante, ce recours est insensé parce qu’il confond les ordres poli­tique et juri­dique. Il répond à l’insatisfaction des quelques étu­diants qui ont perdu en assem­blée géné­rale par des mesures à la pièce qui attaquent une démo­cra­tie qui, para­doxa­le­ment, sert à fonder et à jus­ti­fier le Droit. Autrement dit, il tente en vain de solu­tion­ner du géné­ral au cas par cas. Recommander que des étu­diants indi­vi­dua­listes passent par-dessus la démo­cra­tie de leurs asso­cia­tions afin d’obtenir, de la part de juges, des cours privés, c’est-à-dire des cours et des notes en-dehors de la pré­sence en classe des autres étu­diants, voilà qui est para­doxal, voire risible et conflic­tuel, car ces pro­cé­dés sont inef­fi­caces et détruisent la paix et le climat social. Il se peut que ces recours ponc­tuels à la mode donnent quelques points de son­dages, mais ils res­te­ront inef­fi­caces parce qu’ils déplacent l’incapacité et l’embarras du gou­ver­ne­ment vers les tri­bu­naux et les classes. Si des chro­ni­queurs sont assez naïfs pour penser que tout va bien, que des pro­fes­seurs donnent des cours dans pareilles condi­tions, qu’ils enseignent à un ou deux étu­diants égoïstes au lieu de trente, alors ils peuvent écrire que le conflit est ter­miné, tout en fai­sant fi de la réa­lité.

L’ « entente » signée n’a encore rien réglé…

Dans le même état d’esprit, on ajou­tera que l’entente, qui est déjà reje­tée par la majo­rité des asso­cia­tions étu­diantes, n’a encore rien réglé. Comment parler de « sortie de crise » quand les étu­diants mani­festent et marchent contre l’obscure entente qui n’engage per­sonne, pas même ses signa­taires ? Les étu­diants orga­ni­se­ront une grande mani­fes­ta­tion le 22 mai et les chro­ni­queurs nous parlent de la grève, rebap­ti­sée conflit étu­diant, au passé ! Des étu­diants ont réussi à para­lysé le métro pen­dant trois heures ce jeudi et on nous entre­tient sur la fin du « boy­cott » des cours ! Les médias sont visi­ble­ment las, fati­gués, comme les poli­ciers, de devoir « cou­vrir » ce qui ne se couvre pas faci­le­ment. Alors que le foyer est encore chaud, les jour­na­listes bana­lisent la grève, rap­portent moins les marches noc­turnes, ciblent des indi­vi­dus afin de dis­cré­di­ter un mou­ve­ment social. On veut nous habi­tuer à l’exception.

Implorer le devoir de réserve des professeurs… Nouveau bâillon, nouvelle censure ?

Et comme ce n’était pas suf­fi­sant pour noyer le pois­son, un pro­fes­seur et une chro­ni­queuse de droite célèbre pour ses posi­tions extrêmes ont eu la brillante idée, en fin de semaine, de sou­hai­ter un devoir de réserve de la part des pro­fes­seurs. Pris en otage entre des étu­diants qui exercent leur droit de grève et des parents anxieux et dépas­sés par les évé­ne­ments, entre des juges semi-culti­vés et un gou­ver­ne­ment usé, les pro­fes­seurs devraient se taire, osent dire cer­tains. Ce sont eux qui devront payer de leurs éner­gies et de leurs vacances les pots cassés d’une grève his­to­rique dont ils ne sont pas res­pon­sables et l’on espère, sous le pré­texte pour le moins fal­la­cieux qu’ils appuient les étu­diants, les bâillon­ner ! Décidément, les étei­gnoirs média­tiques qui refusent le pro­grès social n’ont rien com­pris. Alors que ces chro­ni­queurs, com­men­ta­teurs et jour­na­listes jouissent de leur tri­bune sans limite, peuvent cra­cher leur fiel au quo­ti­dien et en remettre sur leur blogue le soir, sans avoir mis les pieds dans une classe depuis l’âge de 21 ans, les pro­fes­seurs, dont le tra­vail est d’expliquer la réa­lité, devraient se taire. Quiconque implore le devoir de réserve des pro­fes­seurs devrait revi­si­ter sa défi­ni­tion de l’enseignement mais aussi et sur­tout de la démo­cra­tie.

Le « carré blanc » de la peur, de l’infantilisation et du statu quo

On trou­vera de nou­veaux étei­gnoirs chez les parents irri­tés par la grève, les manifs, et par la vio­lence inhé­rente à un rap­port de force exi­geant avec un gou­ver­ne­ment autiste. En effet, quelques parents, en manque de lumière dans une grève qui ne les concerne pas d’emblée, lancent le dra­peau blanc. Ils signent la red­di­tion et demandent une trêve ! Sans doute bien inten­tion­nés au départ, ces parents apeu­rés ne par­viennent pas à gérer leur anxiété devant un accrois­se­ment de la vio­lence depuis l’émeute de Victoriaville. Ils s’inquiètent pour leurs « enfants » qui ont connu les gaz et les balles de caou­tchouc lan­cées par des sol­dats au ser­vice d’un état poli­cier. Or ces parents sen­sibles ignorent-ils que leurs « enfants », qui sont majeurs, vac­ci­nés et adultes, ont moins peur qu’eux ? Savent-ils que leurs pro­gé­ni­tures en apprennent plus sur le Québec moderne dans une acti­vité de déso­béis­sance civile que dans les cours donnés dans leurs ins­ti­tu­tions d’enseignement ? Savent-ils que leurs « bouts de chou » par­ti­cipent actuel­le­ment à l’histoire du Québec, lequel se bat une nou­velle fois contre sa mar­gi­na­li­sa­tion et le mépris poli­tique ? S’il est paci­fique d’invoquer un mora­toire, il est bien triste en revanche d’infantiliser encore les étu­diants cou­ra­geux et, sous pré­texte d’ecchymoses, de ren­for­cer le gou­ver­ne­ment et le statu quo. Au lieu de dénon­cer l’inaction du gou­ver­ne­ment, les abus des poli­ciers et d’exiger plus res­pect et de démo­cra­tie de la part du pre­mier ministre, ces parents demandent la paix ! Ces parents « res­pon­sables », sans dire qu’ils capi­tulent, réa­lisent-ils que leur combat pour la paix et l’amour est ana­chro­nique et donne des muni­tions élec­to­rales à un gou­ver­ne­ment qui cherche, par tous les moyens, à impo­ser le retour en classe accom­pa­gné d’une hausse des frais de sco­la­rité ?

Le lent déclin d’une université qui se croyait lumière du monde…

Parmi les étei­gnoirs les moins sub­tils à l’heure actuelle, on retrouve cer­tains pro­fes­seurs d’université – ceux qui se croient en chaire et qui n’aiment pas être déran­gés pen­dant leurs impor­tants tra­vaux – et sur­tout les rec­teurs, ces admi­nis­tra­teurs qui confondent l’université avec une entre­prise privée. Il est triste de devoir le dire encore, mais l’université n’est plus ce qu’elle était. Ce n’est plus une ins­ti­tu­tion véné­rable et intou­chable, c’est main­te­nant une suc­cur­sale ban­caire comme n’importe quelle entre­prise. Un vent souffle désor­mais sur elle et son aura d’antan s’éteint. Ce vent assure au moins l’existence d’un bra­sier. L’université, faut-il l’expliquer à ceux qui n’y ont jamais mis les pieds, est un lieu qui n’a jamais vrai­ment échappé à la contro­verse, à la cor­rup­tion et à la nomi­na­tion des amis, voilà pour­quoi il faut rire quand les rec­teurs, qui s’organisent pour que leurs « enfants » étu­dient supé­rieu­re­ment à moindre coût, conti­nuent néan­moins de s’octroyer des primes, des allo­ca­tions de voyage et se moquent d’une popu­la­tion éprise de hockey qui ignore tout de ce qui se passe dans ces écoles pré­ten­tieuses, téné­breuses et obs­cures. Les rec­teurs redoutent la société du savoir qui remet­trait en ques­tion leur pri­vi­lèges ; ils sou­haitent le retour en classe parce qu’ils perdent leur pou­voir quand les étu­diants marchent dans la rue.

Le brasier

On voudra encore mettre le cou­vercle sur la mar­mite. Les étei­gnoirs diront que la grève fait mal et qu’elle doit se ter­mi­ner, alors que le semestre d’hiver est déjà perdu. Les étu­diants enten­dront de la bouche des poli­ti­ciens et des chro­ni­queurs que mani­fes­ter est dan­ge­reux. Ils ne sont pas obli­gés de les croire. On men­tira tou­jours plus afin que les livres d’histoire oublient le prin­temps qué­bé­cois. Au Québec, on a peur de la peur. On a peur du chan­ge­ment social radi­cal et l’on redoute la force col­lec­tive, la puis­sance des groupes et le carac­tère des lea­ders. On pré­fère imiter les mou­tons. Les asso­cia­tions étu­diantes sont deve­nues de véri­tables ruches, ce qui fait très peur aux chro­ni­queurs lyriques. Ils veulent plus de liberté. N’ont-ils pas raison de com­battre les chro­ni­queurs pater­na­listes assis sur leurs tri­bunes, leurs pri­vi­lèges et épris de leurs cours clas­siques ? Sans doute. Voilà pour­quoi le vent de droite des étei­gnoirs, qui assure le tra­vail des abeilles et le vol des oies blanches, n’éteindra pas la braise…

Dominic Desroches
Philosophie / Ahuntsic

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