Le 11 septembre 2001 : quelques réflexions pour une nouvelle stratégie humaine

Par Mis en ligne le 11 septembre 2011

Quand nous réflé­chis­sons aux évè­ne­ments du 11 sep­tembre 2001, nous rete­nons par­ti­cu­liè­re­ment les images des deux avions qui ont heurté les tours jumelles puis celles de l’effondrement du World Trade Center. Mais il y avait aussi des images pro­ve­nant d’un peu par­tout dans le monde mon­trant des popu­la­tions qui se réjouis­saient du fait que le cœur du « monstre » ait été atteint. Depuis la Deuxième Guerre mon­diale, les États-Unis ont dominé le monde en impo­sant par­tout leur impé­ria­lisme poli­tique, éco­no­mique, et cultu­rel, main­te­nant par ailleurs la popu­la­tion amé­ri­caine incons­ciente des consé­quences néfastes de cette hégé­mo­nie (pau­vreté, exploi­ta­tion, sou­tien aux dic­ta­tures etc.) pour de nom­breuses autres populations.

Durant les jours et les semaines qui ont suivi cet évè­ne­ment, les Américains ont vécu un trau­ma­tisme qui a mis à mal leur inno­cence et notam­ment la croyance pro­fon­dé­ment ancrée chez eux que leur pays fai­sait du bien par­tout dans le monde. Ils se sont rele­vés très vite cepen­dant et ont répondu à l’agression qu’ils venaient de subir, non pas par une réflexion sur les rai­sons pou­vant expli­quer cette attaque à leur endroit, mais par l’expression d’un sen­ti­ment de haine envers l’autre, par­ti­cu­liè­re­ment envers les Musulmans qui aux États-Unis et ailleurs dans le monde sont deve­nus, sans dis­tinc­tion, les enne­mis à abattre, don­nant lieu aux nou­velles « croi­sades » que furent les guerres en Afghanistan et en Iraq. La réponse était facile : la guerre qui règle tout pour que tout revienne à la normale.

Mais qu’en est-il dix ans plus tard ? Où en sont les réflexions et com­ment ont évolué les men­ta­li­tés de part et d’autre ? Avons-nous com­pris véri­ta­ble­ment la signi­fi­ca­tion de cette jour­née gravée dans notre mémoire ? Sommes-nous, comme citoyens et citoyennes du monde, tou­jours mar­qués par l’ignorance et la haine de l’autre ? Reconnaissons que les évé­ne­ments ter­ro­ristes du 11 sep­tembre autant que la réponse que ces évé­ne­ments ont sus­ci­tée furent des mani­fes­ta­tions de haine. Tout comme le furent la guerre en Bosnie avec le viol de 40 000 femmes musul­manes et le géno­cide au Rwanda, qui se sont dérou­lés dans l’indifférence de tous les gouvernements.

Avec la chute du mur de Berlin, dont nous avions été tous pri­son­niers, nous avons cru à une ère nou­velle. Libérés de la guerre froide, ins­ti­ga­trice de tous les conflits depuis 1948, nous nous sommes accro­chés au mes­sage de Nelson Mandela vou­lant que le 21e siècle devrait être un siècle d’édification des bases d’une huma­nité libre. Il s’agissait en somme de se mettre col­lec­ti­ve­ment à la tâche d’élaborer une nou­velle stra­té­gie d’existence com­mune, une stra­té­gie fon­da­men­ta­le­ment humaine.

Cette nou­velle stra­té­gie passe par la mise en place d’une direc­tion citoyenne qui rejet­tera toutes les solu­tions issues du ter­ro­risme, sous ses formes mili­taires, psy­cho­lo­giques, éco­no­miques, et sexuelles, tel que pro­pa­gées par les groupes extré­mistes et trop sou­vent par les gou­ver­ne­ments eux-mêmes. L’exemple du prin­temps arabe est un signe on ne peut plus clair que les peuples qui luttent pour leur liberté face à des dic­ta­teurs qui exercent une forme de ter­ro­risme tota­li­taire à l’égard de leurs propres peuples, désap­prouvent des actions comme celles du 11 sep­tembre. Par le sacri­fice ultime de leur vies, les popu­la­tions tuni­siennes, égyp­tiennes, libyennes, syriennes et com­bien d’autres à venir, nous placent devant le défi de ne plus nous satis­faire, dans nos sup­po­sées démo­cra­ties, des belles paroles de nos classes poli­tiques et éco­no­miques et de prendre plutôt exemple sur elles pour faire en sorte que le 11 sep­tembre marque la fin de la paren­thèse sur le contrôle de nos propres vies de citoyens.

Malheureusement, l’omniprésence du dis­cours d’extrême droite aux États-Unis semble indi­quer que les leçons que l’on aurait dû tirer du 11 sep­tembre ont été refou­lées sous les cris de ven­geance, de méfiance et de haine. Le fait que l’Assemblée légis­la­tive de l’État du Tennessee a ins­crit dans une loi que l’Islam entend pro­mou­voir la des­truc­tion natio­nale des États-Unis et que le can­di­dat répu­bli­cain à la pré­si­den­tielle de 2012 Newt Gingrich répète que la survie de la liberté au États-Unis est mena­cée par la mul­ti­pli­ca­tion des mos­quées sont des exemples parmi bien d’autres que le climat de haine ayant fait suite au 11 sep­tembre reste bien vivant.

Mais fai­sant contre­poids au dis­cours d’extrême droite qui a envahi la scène poli­tique aux États-unis, on trouve néan­moins des ini­tia­tives citoyennes, éga­le­ment issues des évé­ne­ments du 11 sep­tembre, qui tendent à appor­ter du chan­ge­ment dans la société amé­ri­caine. Quatre jours après le 11 sep­tembre, une dénom­mée Betsy Wiggins, de la ville de Syracuse dans l’état de New York, a ouvert sa maison pour échan­ger sur les évè­ne­ments qui venaient d’avoir lieu avec une musul­mane voilée. Dix ans plus tard, des musul­manes, des chré­tiennes, des juives et des boud­dhistes, une fois par semaine, pour­suivent la dis­cus­sion autour d’un souper en commun dans le salon de Betsy Wiggins. Ces ren­contres ont donné lieu à une orga­ni­sa­tion qui s’appelle Women Transcending Boundaries, qui orga­nise dans la ville de Syracuse des marches avec des arrêts devant les églises chré­tiennes, les syna­gogues et les mos­quées pour amas­ser des fonds des­ti­nés à des écoles pour les filles au Pakistan. De telles expé­riences ne font mal­heu­reu­se­ment pas la une de CNN et de FOX etc., mais il y a plu­sieurs ini­tia­tives simi­laires qui conti­nuent à se produire.

Même dans les pays soit disant avan­cés, où l’on se vante d’avoir mis en place des ins­ti­tu­tions démo­cra­tiques, on observe, chez les citoyens et les citoyennes, une volonté de trans­pa­rence dans la gou­ver­nance qui se mani­feste dans des luttes contre la dés­in­for­ma­tion et des actions pour que les citoyens soient partie pre­nante dans la prise de déci­sion, par­ti­cu­liè­re­ment dans les ques­tions qui touchent à l’environnement. À tra­vers ces actions, qui témoignent d’une volonté d’élargissement des bases de fonc­tion­ne­ment de nos démo­cra­ties, nous rejoi­gnons les luttes que mènent pré­sen­te­ment les peuples arabes et d’autres peuples dans le monde pour l’obtention de leur propre démocratie.

Mais plutôt que d’encourager l’ouverture démo­cra­tique, la réponse de plu­sieurs gou­ver­ne­ments est de lutter contre ces mou­ve­ments popu­laires en cher­chant notam­ment à limi­ter l’accès aux média sociaux, à bannir les blogs, à fermer les signaux d’Internet et à ainsi limi­ter les dis­cus­sions et ulti­me­ment la liberté de parole, per­pé­tuant de la sorte la fer­me­ture incar­née par le 11 septembre.

Les attaques ter­ro­ristes du 11 sep­tembre et les réponses bel­li­queuses qui les ont sui­vies sont les unes comme les autres des actions anti-démo­cra­tiques et anti-citoyennes. Quelles sont les leçons que nous devons rete­nir de ces évé­ne­ments ? Il faut faire en sorte d’élargir nos hori­zons, de recon­naître l’autre en soi et de briser toutes les fron­tières qui nous empêchent de deve­nir véri­ta­ble­ment des citoyens du monde.

Donald Cuccioletta
Chaire Raoul-Dandurand (UQAM)

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