L’ALBA s’élargit et monte en puissance

Par Mis en ligne le 16 février 2012

L’événement n’a été com­menté dans aucun grand média, et on com­prend pour­quoi : au moment où l’Union euro­péenne (UE) du traité de Lisbonne – celle de la « concur­rence libre et non faus­sée » et de l’indépendance de la Banque cen­trale -, s’enfonce dans la dis­corde, la réces­sion et, en Grèce, dans le chaos social, il aurait été mal venu de faire savoir qu’un autre type de construc­tion inter­éta­tique régio­nale était pos­sible… Cet évé­ne­ment, c’est le 11ème Sommet de l’Alliance boli­va­rienne pour les peuples de notre Amérique (ALBA) qui s’est tenu à Caracas les 4 et 5 février.

L’ALBA, créée en 2004 par Cuba et le Venezuela, deve­nue ALBA/TCP (Traité de com­merce des peuples) à l’initiative du pré­sident boli­vien Evo Morales, com­prend actuel­le­ment 8 Etats : trois d’Amérique du Sud (la Bolivie, l’Equateur et le Venezuela), un d’Amérique cen­trale (le Nicaragua) et quatre de la Caraïbe (Cuba, Antigua-et-Barbuda, La Dominique et Saint-Vincent-et-les-Grenadines, ces trois der­niers de langue anglaise). Le Honduras qui en fai­sait partie, en a été retiré par le gou­ver­ne­ment issu du coup d’Etat de 2009 contre le pré­sident Manuel Zelaya.

Parmi les conclu­sions du Sommet de Caracas, la plus spec­ta­cu­laire est sans doute la pers­pec­tive d’adhésion de trois nou­veaux membres : le micro-Etat caraïbe Sainte-Lucie (anglo­phone), le Surinam (néer­lan­do­phone) et Haïti, ce qui por­te­rait le nombre total à 11. Techniquement, pour l’instant, Sainte-Lucie et le Surinam auront le statut d’invités spé­ciaux, et Haïti celui d’invité per­ma­nent, après avoir été obser­va­teur depuis 2007. Ces dis­tinc­tions diplo­ma­tiques ne feront pas obs­tacle à leur par­ti­ci­pa­tion pleine et entière aux pro­grammes de l’Alliance. Dans l’immédiat, Haïti (repré­senté au Sommet par son pré­sident, Michel Martelly, a signé un ambi­tieux accord-cadre bila­té­ral de coopé­ra­tion avec le Venezuela.

L’ALBA-TCP est ainsi en train de se consti­tuer en acteur régio­nal signi­fi­ca­tif, sus­cep­tible d’accueillir une nou­velle vague de membres dans les années à venir. La créa­tion de l’Union des nations sud-amé­ri­caines (UNASUR) en 2008 et celle de la Communauté des Etats latino-amé­ri­cains et caraïbes (CELAC) en décembre 2011 – excluant toutes deux les Etats-Unis et le Canada – témoi­gnaient déjà de la volonté par­ta­gée des diri­geants de l’Hémisphère de tour­ner défi­ni­ti­ve­ment la page de deux siècles de tutelle impé­riale et de faire entendre leur voix propre dans un monde devenu mul­ti­po­laire. Sur les 12 membres de l’UNASUR, 4 sont membres (ou invité spé­cial pour le Surinam) de l’ALBA-TCP. Sur les 32 membres de la CELAC, 11 sont déjà membres ou futurs membres (Haïti, Sainte-Lucie et Surinam) de l’Alliance. Dans les deux cas, il s’agit d’une mino­rité, mais d’une mino­rité de plus en plus cohé­rente et soudée.

Bien qu’il soit le pre­mier bailleur de fonds, le Venezuela adopte un profil modeste au sein de l’ALBA. Toute atti­tude de « grande puis­sance » finan­cière serait en effet en totale contra­dic­tion avec les prin­cipes mêmes de l’Alliance. Et Hugo Chavez est le pre­mier à rap­pe­ler que Cuba (avec Fidel puis Raul Castro), la Bolivie d’Evo Morales et l’Equateur de Rafael Correa sont chacun por­teur d’une expé­rience d’émancipation spé­ci­fique et ont apporté leur contri­bu­tion ori­gi­nale à la construc­tion de l’ALBA : le TCP pour Morales, le dis­po­si­tif de mon­naie com­mune vir­tuelle du SUCRE pour Correa, etc. Leurs paroles s’additionnent et n’ont pas besoin d’ « élé­ments de lan­gage » concer­tés pour aller dans la même direc­tion. Témoignage sym­bo­lique de l’égalité de statut entre « grands » et « petits » Etats : le pro­chain Sommet aura lieu en août pro­chain à La Dominique, petit Etat caraïbe de langue anglaise.

Les membres de l’ALBA-TCP se com­portent comme un élé­ment moteur au sein des ensembles plus diver­si­fiés idéo­lo­gi­que­ment que sont l’UNASUR et la CELAC. Ils ont inté­rêt à y élar­gir leur influence col­lec­tive sans pour autant faire bande à part et nuire à ces struc­tures glo­bales qu’ils ont par ailleurs acti­ve­ment contri­bué à mettre en place. L’unité latino-amé­ri­caine est prio­ri­taire pour eux, dans la mesure où elle consti­tue un bou­clier contre les ten­ta­tives de désta­bi­li­sa­tion par les Etats-Unis. Ces ten­ta­tives vont cer­tai­ne­ment se mul­ti­plier au Venezuela dans la pers­pec­tive de l’élection pré­si­den­tielle du 7 octobre pro­chain, pour laquelle les son­dages donnent actuel­le­ment Hugo Chavez gagnant haut la main. Ce qui doit sérieu­se­ment pré­oc­cu­per Washington…

L’ALBA-TCP prend à la lettre la réfé­rence, dans son inti­tulé, à « notre Amérique », for­mule du héros de l’indépendance de Cuba, José Marti. D’où des prises de posi­tion sur des thèmes « amé­ri­cains » au sens large. Ainsi le Sommet de Caracas a approuvé une décla­ra­tion sur Porto-Rico, rap­pe­lant que « la cause de son indé­pen­dance est une affaire qui concerne toute la région de l’Amérique latine et de la Caraïbe et ses forums de consul­ta­tion, en par­ti­cu­lier la CELAC ». Une autre décla­ra­tion, qui reprend celle déjà faite par les membres du Mercosur, a « réaf­firmé son plus ferme sou­tien à la légi­time reven­di­ca­tion de la République argen­tine à son droit à la sou­ve­rai­neté sur les Iles Malouines et Géorgie du Sud-et-les îles Sandwich du Sud, ainsi que sur les espaces mari­times qui les entourent ».

Ce sou­tien à Buenos Aires dans son conflit sur les Malouines avec le Royaume-Uni, ne pou­vait que faci­li­ter la signa­ture, par le ministre des affaires étran­gères argen­tin, Hector Timerman, pré­sent au Sommet, d’un Acte d’engagement entre son pays et l’ALBA-TCP en tant que telle. Il pré­voit des acti­vi­tés d’assistance tech­nique, de for­ma­tion et de trans­ferts de tech­no­lo­gie à déci­der conjoin­te­ment.

Mais les deux décla­ra­tions les plus impor­tantes du Sommet sont sans doute celle por­tant créa­tion d’un Conseil de défense et, sur­tout, celle sur la consti­tu­tion d’un espace éco­no­mique commun. L’UNASUR s’est déjà dotée d’un Conseil de défense au sein duquel les ministres et les chefs d’état-major concer­nés se réunissent pour dis­cu­ter des ques­tions de sécu­rité régio­nale sans la pré­sence des repré­sen­tants du Pentagone. Alors, pour­quoi pas l’ALBA ? C’est ce qu’a pro­ba­ble­ment pensé Evo Morales qui a pro­posé et fait adop­ter par le Sommet la créa­tion d’un Conseil de défense de l’Alliance. Il sera chargé, entre autres, d’élaborer une doc­trine mili­taire com­mune aux Etats membres et des dis­po­si­tifs de for­ma­tion éva­cuant le tra­di­tion­nel endoc­tri­ne­ment des forces armées de l’Hémisphère par les écoles mili­taires et les conseillers amé­ri­cains.

L’accord pour la consti­tu­tion de l’espace éco­no­mique de l’ALBA-TCP (ECOALBA-TCP) est sans conteste le docu­ment le plus ambi­tieux issu du Sommet de Caracas car il a une portée qui dépasse le cadre de l’Amérique latine. Il se lit comme un réqui­si­toire contre les trai­tés de libre-échange en géné­ral et, pour un Européen, comme un mani­feste contraire aux prin­cipes régis­sant l’UE dans la mesure où il subor­donne l’économie et le com­merce à des fina­li­tés poli­tiques, sociales, éco­lo­giques et cultu­relles. On citera seule­ment ici quelques élé­ments d’un texte de 20 pages qui mérite d’être lu inté­gra­le­ment [1].

Dans le pré­am­bule, l’objectif assi­gné à l’ECOALBA est « la dis­tri­bu­tion équi­table des richesses et l’encouragement à des formes de pro­priété popu­laires, coopé­ra­tives et sociales des moyens de pro­duc­tion ». L’intégration n’est pas contra­dic­toire avec des poli­tiques natio­nales volon­ta­ristes : « Tous les pays peuvent s’industrialiser et diver­si­fier leur pro­duc­tion par une crois­sance inté­grale de leur éco­no­mie. Nous reje­tons la pré­misse « expor­ter ou mourir » et remet­tons en cause un modèle de déve­lop­pe­ment fondé sur des enclaves expor­ta­trices » (article 2.4). Est reconnu le droit, « pour des pays moins déve­lop­pés, d’augmenter leurs droits de douane pour pro­té­ger leurs indus­tries nais­santes, ou lorsqu’ils l’estiment néces­saire pour leur déve­lop­pe­ment interne et le bien-être de leur popu­la­tion » (article 2.11). On n’en fini­rait pas de rele­ver toutes les rup­tures que contient cet Accord avec les règles de l’OMC, du FMI et de la Banque mon­diale. Sans parler de celles de l’UE, déjà citée…

Certes il faudra du temps avant que les échanges intra-ALBA (hors hydro­car­bures) atteignent une masse cri­tique suf­fi­sante, dans le volume global des échanges com­mer­ciaux des Etats membres, pour que les prin­cipes de l’ECOALBA trouvent leur pleine appli­ca­tion. D’ores et déjà, la Banque de l’ALBA va voir ses moyens ren­for­cés, chaque pays membre y dépo­sant 1 % de ses réserves de change, ce qui repré­sente 300 mil­lions de dol­lars pour le seul Venezuela.

Le cadre est en place et il devrait faire l’objet d’une étude atten­tive dans tous les partis et mou­ve­ments sociaux – où qu’ils soient dans le monde – à la recherche de construc­tions inter-éta­tiques alter­na­tives au modèle libre-échan­giste. Non plus théo­riques, mais réel­le­ment exis­tantes !

[1] Pour le texte inté­gral de l’Accord : http://www.alianzabolivariana.org/…/ECOALBA.pdf.

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