L’accord signé ne fait que prolonger l’agonie de l’euro

Par Mis en ligne le 11 novembre 2011

( Dessin : Louison )

Les diri­geants de la zone euro ont conclu un accord, vers 4 heures ce jeudi matin, pour tenter de sauver l’euro. Pourtant, selon Jacques Sapir, ce plan anti­crise est le « pire accord envi­sa­geable », car il va contri­buer à nous plon­ger encore davan­tage dans la réces­sion et priver l’Europe de son indé­pen­dance. D’autant plus qu’il ne suf­fira pas à sauver la Grèce.

L’accord réa­lisé cette nuit ne fera que pro­lon­ger l’agonie de l’Euro car il ne règle aucun des pro­blèmes struc­tu­rels qui ont conduit à la crise de la dette. Mais, en plus, il com­pro­met très sérieu­se­ment l’indépendance éco­no­mique de l’Europe et son futur à moyen terme. C’est en fait le pire accord envi­sa­geable, et un échec eût été en fin de compte pré­fé­rable.

Nos gou­ver­ne­ments ont sacri­fié la crois­sance et l’indépendance de l’Europe sur l’autel d’un fétiche dési­gné Euro.

Huit mesures actées

Si nous repre­nons les mesures qui ont été actées nous avons :

  1. Une réduc­tion par­tielle de la dette mais ne tou­chant que celle déte­nue par les banques. Autrement dit c’est 100 mil­liards qui ont été annu­lés et non 180 (50% de 360 mil­liards). Cela ne repré­sente que 27,8%. La réa­lité est très dif­fé­rente de ce qu’en dit la presse. Cela ramè­nera la dette grecque à 120% en 2012, ce qui est certes appré­ciable mais très insuf­fi­sant pour sortir le pays du drame dans lequel il est plongé.
  2. Le FESF va se trans­for­mer en « fonds de garan­tie » mais sur les 440 mil­liards du FESF, seuls 270 mil­liards sont actuel­le­ment « libres ». Comme il faut garder une réserve c’est très pro­ba­ble­ment 200 mil­liards qui ser­vi­ront à garan­tir à 20% les nou­veaux emprunts émis par les pays en dif­fi­cul­tés. Cela repré­sente une capa­cité de 1000 mil­liards d’emprunts (200 / 0,2). C’est très insuf­fi­sant. Barroso avait déclaré qu’il fal­lait 2200 mil­liards et mes cal­culs don­naient 1750 mil­liards pour les besoins de la Grèce (avant restruc­tu­ra­tion) du Portugal et de l’Espagne. Cet aspect de l’accord manque tota­le­ment de cré­di­bi­lité.
  3. La reca­pi­ta­li­sa­tion des banques est esti­mée à 110 mil­liards. Mais, l’agence ban­caire euro­péenne (EBA) esti­mait ce matin la reca­pi­ta­li­sa­tion à 147 mil­liards (37 de plus). De plus, c’est sans comp­ter l’impact du relè­ve­ment des réserves sur les cré­dits (le core Tier 1) de 7% à 9% qui devra être effec­tif en juin 2012. Il faudra en réa­lité 200 mil­liards au bas mot, et sans doute plus (260 mil­liards semblent un chiffre cré­dible). Tout ceci va pro­vo­quer une contrac­tion des cré­dits (« credit crunch ») impor­tante en Europe et contri­buer à nous plon­ger en réces­sion. Mais, en sus, ceci impo­sera une nou­velle contri­bu­tion aux bud­gets des États, qui aura pour effet de faire perdre à la France son AAA !
  4. L’appel aux émer­gents (Chine, Brésil, Russie) pour qu’ils contri­buent via des fonds spé­ciaux (les Special Vehicles) est une idée très dan­ge­reuse car elle va enle­ver toute marge de manoeuvre vis à vis de la Chine et secon­dai­re­ment du Brésil. On conçoit que ces pays aient un inté­rêt à un Euro fort (1,40 USD et plus) mais pas les Européens. La Russie ne bou­gera pas (ou alors sym­bo­li­que­ment) comme j’ai pu le consta­ter moi-même lors d’une mis­sion auprès du gou­ver­ne­ment russe en sep­tembre der­nier.
  5. L’engagement de Berlusconi à remettre de l’ordre en Italie est de pure forme compte tenu des désac­cords dans son gou­ver­ne­ment. Sans crois­sance (et elle ne peut avoir lieu avec le plan d’austérité voté par le même Berlusconi) la dette ita­lienne va conti­nuer à croître.
  6. La demande faite à l’Espagne de « résoudre » son pro­blème de chô­mage est une sinistre plai­san­te­rie dans le contexte des plans d’austérité qui ont été exigés de ce pays.
  7. L’implication du FMI est accrue, ce qui veut dire que l’oeil de Washington nous sur­veillera un peu plus… L’Europe abdique ici son « indé­pen­dance ».
  8. La BCE va cepen­dant conti­nuer à rache­ter de la dette sur le marché secon­daire, mais ceci va limi­ter et non empê­cher la spé­cu­la­tion.

Les piètres conclusions que l’on peut en tirer…

Au vu de tout cela on peut d’ores et déjà tirer quelques conclu­sions :

  • Les mar­chés, après une eupho­rie pas­sa­gère (car on est passé très près de l’échec total) vont com­prendre que ce plan ne résout rien. La spé­cu­la­tion va donc reprendre dès la semaine pro­chaine dès que les mar­chés auront pris la mesure de la dis­tance entre ce qui est pro­posé dans l’accord et ce qui serait néces­saire.
  • Les pays euro­péens se sont mis sous la hou­lette de l’Allemagne et la pro­bable tutelle de la Chine. C’est une double catas­trophe qui signe en défi­ni­tive l’arrêt de mort de l’Euro. En fer­mant la porte à la seule solu­tion qui res­tait encore et qui était une moné­ti­sa­tion glo­bale de la dette (soit direc­te­ment par la BCE soit par le couple BCE-FESF), la zone Euro se condamne à terme. En recher­chant un « appui » auprès de la Chine, elle s’interdit par avance toute mesure pro­tec­tion­niste (même Cohn-Bendit l’a remar­qué….) et devient un « marché » et de moins en moins une zone de pro­duc­tion. Ceci signe l’arrêt de mort de toute mesure visant à endi­guer le flot de dés­in­dus­tria­li­sa­tion.
  • Cet accord met fin à l’illusion que l’Euro consti­tuait de quelque manière que ce soit une affir­ma­tion de l’indépendance de l’Europe et une pro­tec­tion de cette der­nière.

Pour ces trois rai­sons, on peut consi­dé­rer que cet accord est pire qu’un constat d’échec, qui eût pu débou­cher sur une négo­cia­tion concer­tée de dis­so­lu­tion de la zone Euro et qui aurait eu l’intérêt de faire la démons­tra­tion des incon­sé­quences de la posi­tion alle­mande, mais qui aurait pré­servé les capa­ci­tés d’indépendance des pays et de l’Europe.

Les consé­quences de cet accord par­tiel seront très néga­tives. Pour un répit de quelques mois, sans doute pas plus de six mois, on condamne les pays à de nou­velles vagues d’austérité ce qui, com­biné avec le « credit crunch » qui se pro­duira au début de 2012, plon­gera la zone Euro dans une forte réces­sion et peut-être une dépres­sion. Les effets seront sen­sibles dès le pre­mier tri­mestre de 2012, et ils obli­ge­ront le gou­ver­ne­ment fran­çais à sur-enché­rir dans l’austérité, pro­vo­quant une montée du chô­mage impor­tante. Le coût pour les Français de cet accord ne ces­sera de monter.

Politiquement, on voit guère ce que Nicolas Sarkozy pour­rait gagner en cré­di­bi­lité d’un accord où il est passé sous les fourches cau­dines de l’Allemagne en atten­dant celles de la Chine. Ce thème sera exploité, soyons-en sûrs, par Marine Le Pen avec une redou­table effi­ca­cité. Il importe de ne pas lui lais­ser l’exclusivité de ce combat.

La seule solu­tion, désor­mais, réside dans une sortie de l’euro, qu’elle soit négo­ciée ou non.

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