Syrie et Moyen-Orient

La guerre parfaite

Par Mis en ligne le 01 décembre 2012

La pré­sente guerre en Syrie est une guerre « par­faite » du point de vue de l’impérialisme amé­ri­cain. C’est à la fois la des­truc­tion d’un État récal­ci­trant qui sans être anti-impé­ria­liste agis­sait par­fois sur ses propres bases et consti­tuait un obs­tacle à l’hégémonie des États-Unis relayée par un pit­bull amé­ri­cain nommé État d’Israël. C’est à la fois une opé­ra­tion peu coû­teuse en argent et sur­tout en mili­taires, puisque la sale job est faite par des Jihadistes syriens ou étran­gers finan­cés par les pétro­mo­nar­chies du Golfe. C’est éga­le­ment une entre­prise à long terme pour repla­cer les États-Unis dans un mode offen­sif à la suite de leurs déboires en Irak et en Afghanistan. Du « win-win », pour­rait-on dire. Comment en est-on arri­vés là ?

Bref retour en arrière

Après la vic­toire viet­na­mienne en 1975, l’impérialisme états-unien est écor­ché et inca­pable d’imposer la pax ame­ri­cana. Des révo­lu­tions éclatent un peu par­tout (Nicaragua, Iran, Angola, Mozambique, etc). Quelques années plus tard cepen­dant, l’impérialisme recons­ti­tue ses forces. La nou­velle stra­té­gie porte le chaos chez l’adversaire, en l’occurrence l’Union sovié­tique. L’« empire du mal » (expres­sion du pré­sident Reagan) et ses dépen­dances sont atta­quées par des manouvres de désta­bi­li­sa­tion et d’épuisement adap­tées dans un sens des mou­ve­ments anti-impé­ria­listes. La guerre de l’Afghanistan (alors occu­pée par l’URSS) est menée par des conseillers amé­ri­cains qui uti­lisent des forces com­bat­tantes locales. L’URSS sai­gnée à blanc implose. Par la suite (années 1990), les États-Unis conti­nuent de mener ces guerres de basse inten­sité qui font très mal aux États récal­ci­trants et aux mou­ve­ments de libé­ra­tion. Ces vic­toires abou­tissent à réta­blir la confiance des États-Unis. Ils peuvent bous­cu­ler le Moyen-Orient, enva­hir les Balkans et reprendre en mains les anciennes dépen­dances de l’URSS en Europe orien­tale et en Asie cen­trale. Ils espèrent conso­li­der leur supré­ma­tie dans les Amériques (projet de la ZLÉA) et face à leurs alliés/​subalternes (l’Union euro­péenne, le Japon, l’Australie, le Canada). Même avec la Chine, c’est le big busi­ness qui prend le dessus. Ici et là, il y a des « irri­tants », révoltes, mani­fes­ta­tions, etc. Quelque chose est en ges­ta­tion.

La guerre sans fin

C’est alors qu’arrivent au pou­voir les néo­con­ser­va­teurs (2000). Ils s’inscrivent en conti­nuité (et non en rup­ture) avec les poli­tiques d’hyperpuissance éta­blies aupa­ra­vant. Mais ils pensent qu’il faut aller plus loin, impo­ser une struc­ture où la domi­na­tion états-unienne sera pro­lon­gée d’au moins un siècle, grâce sur­tout à leur supé­rio­rité mili­taire indé­niable. Avec les évè­ne­ments du 11 sep­tembre 2011, ils ont une nou­velle légi­ti­mité pour se lancer, dixit George W. Bush dans une nou­velle « réin­gé­nie­rie » du monde. L’Afghanistan est occupé et peu après, c’est l’invasion de l’Irak. Se pré­parent alors de nou­velles offen­sives contre les Palestiniens, le Liban et sur­tout l’Iran, qui passe à un cheveu d’être bom­bar­dée avec des armes nucléaires. Mais sur­vient alors un autre retour­ne­ment. La résis­tance locale est trop forte. Hyperpuissante, l’armée amé­ri­caine n’est pas capable de com­battre sur le ter­rain. L’échec est ter­ri­ble­ment coû­teux en hommes, en argent (la guerre de 3000 mil­liards) et sur­tout en répu­ta­tion et en légi­ti­mité. Trop arro­gants, incons­cients de leurs fai­blesses struc­tu­relles, igno­rants des réa­li­tés locales, les États-Unis font la même erreur qu’au Vietnam avec le même résul­tat désas­treux.

Du printemps arabe au retour des canons

Rapidement après cette déso­lante per­for­mance, les révoltes et les résis­tances remontent au cré­neau. Les Libanais et les Palestiniens résistent au déluge de feu israélo-amé­ri­cain. En Amérique du Sud, c’est l’essor des mou­ve­ments sociaux et d’une nou­velle gou­ver­ne­men­ta­bi­lité. Dans les pays capi­ta­listes, la crise finan­cière liée à la débâcle de la guerre fait sortir les gens par mil­lions. Enfin éclate le prin­temps arabe. La dic­ta­ture en Égypte, une clé cen­trale dans le dis­po­si­tif amé­ri­cain, est ren­ver­sée. Les régimes réac­tion­naires sont assaillis de toutes parts, même dans le Golfe. Devant cela émerge une autre stra­té­gie amé­ri­caine. Sous l’égide du géné­ral mal-aimé David Petraeus, une sorte de retrait est effec­tuée en Irak, qui est en fait un redé­ploie­ment (les États-Unis achètent ni plus ni moins la résis­tance !). La guerre sans fin se trans­forme en une guerre à contrats pour divers groupes de mer­ce­naires, et une guerre techno menée par des satel­lites et de drones. Pour défendre le statu quo, les États-Unis cherchent de nou­velles alliance avec des isla­mistes dits modé­rés, qui sont en fait une partie de l’ancienne oppo­si­tion réac­tion­naire. En même temps, ils cherchent à désta­bi­li­ser les « récal­ci­trants », ce qu’ils réus­sissent à faire en Libye. Des luttes à l’origine anti-impé­ria­listes deviennent des batailles menées par des fac­tions mili­ta­ri­sées contre des dic­ta­teurs décré­pits. On ajoute aux conseilleurs sur le ter­rain et aux drones des dis­cours sur la défense des droits humains, et voilà que les États-Unis font remon­ter leur cote.

La destruction programmée de la Syrie

Dans ce pays sévit un régime féroce mais rela­ti­ve­ment stable, qui gère tra­di­tion­nel­le­ment les contra­dic­tions par un mélange de ter­reur et de coop­ta­tion en jouant les com­mu­nau­tés les unes contre les autres. Également, ce régime excelle en se pré­sen­tant comme un pays qui tient tête aux dic­tats amé­ri­cains tout en exer­çant un subtil contrôle sur les forces anti-sys­té­miques au Liban et en Palestine notam­ment. Avec l’appui de l’Iran, la Syrie semble stable. Mais voilà qu’elle s’écroule devant la nou­velle stra­té­gie amé­ri­caine. Des mil­liers de jiha­distes sont recru­tés dans toute la région. Les res­sources finan­cières assu­mées par les pétro­mo­nar­chies sont sans limite : chaque haut-gradé de l’armée syrienne, chaque fonc­tion­naire sénior qui font défec­tion deviennent des mil­lion­naires ins­tan­ta­nés. Sur le ter­rain, la popu­la­tion est vic­ti­mi­sée par les Jihadistes déchai­nés d’une part, et par l’armée du régime d’autre part. Au-delà de la des­truc­tion de la Syrie, l’idée est de coin­cer les Libanais et les Palestiniens et de porter un grand coup contre l’Iran. Plus encore, il s’agit de confor­ter la pax ame­ri­cana dans toute la région, fai­sant ainsi échec aux vel­léi­tés de la Chine et de la Russie.

Une tournure risquée

Pour le moment, cette guerre « par­faite » fonc­tionne à faible coût. Relativement effi­cace, elle fait très peur à tous les peuples de la région. Elle mar­gi­na­lise les pays « émer­gents » qui tentent de venir jouer dans la cour des États-Unis. Mais c’est dan­ge­reux. Il n’est pas impen­sable que la guerre s’éternise et même conta­mine d’autres pays de la région, même des alliés des États-Unis (La Turquie, la Jordanie). Les Jihadistes, on l’a vu en Afghanistan et en Irak, et plus récem­ment en Libye, ne sont pas des relais « fiables ». L’Iran a ses propres capa­ci­tés. D’autre part, la Chine et la Russie, non pas parce qu’ils « aiment » les régimes en place, sont prêts à aller assez loin pour éviter la vic­toire des États-Unis. Et enfin, « petit » détail qu’oublient tou­jours les impé­ria­listes, il y a les peuples qui tiennent bon et qui résistent, comme à Gaza. On a une recette pour bien des tem­pêtes.

Les commentaires sont fermés.