La guerre parfaite

La présente guerre en Syrie est une guerre « parfaite » du point de vue de l’impérialisme américain. C’est à la fois la destruction d’un État récalcitrant qui sans être anti-impérialiste agissait parfois sur ses propres bases et constituait un obstacle à l’hégémonie des États-Unis relayée par un pitbull américain nommé État d’Israël. C’est à la fois une opération peu coûteuse en argent et surtout en militaires, puisque la sale job est faite par des Jihadistes syriens ou étrangers financés par les pétromonarchies du Golfe. C’est également une entreprise à long terme pour replacer les États-Unis dans un mode offensif à la suite de leurs déboires en Irak et en Afghanistan. Du « win-win », pourrait-on dire. Comment en est-on arrivés là ?

Bref retour en arrière

Après la victoire vietnamienne en 1975, l’impérialisme états-unien est écorché et incapable d’imposer la pax americana. Des révolutions éclatent un peu partout (Nicaragua, Iran, Angola, Mozambique, etc). Quelques années plus tard cependant, l’impérialisme reconstitue ses forces. La nouvelle stratégie porte le chaos chez l’adversaire, en l’occurrence l’Union soviétique. L’« empire du mal » (expression du président Reagan) et ses dépendances sont attaquées par des manouvres de déstabilisation et d’épuisement adaptées dans un sens des mouvements anti-impérialistes. La guerre de l’Afghanistan (alors occupée par l’URSS) est menée par des conseillers américains qui utilisent des forces combattantes locales. L’URSS saignée à blanc implose. Par la suite (années 1990), les États-Unis continuent de mener ces guerres de basse intensité qui font très mal aux États récalcitrants et aux mouvements de libération. Ces victoires aboutissent à rétablir la confiance des États-Unis. Ils peuvent bousculer le Moyen-Orient, envahir les Balkans et reprendre en mains les anciennes dépendances de l’URSS en Europe orientale et en Asie centrale. Ils espèrent consolider leur suprématie dans les Amériques (projet de la ZLÉA) et face à leurs alliés/subalternes (l’Union européenne, le Japon, l’Australie, le Canada). Même avec la Chine, c’est le big business qui prend le dessus. Ici et là, il y a des « irritants », révoltes, manifestations, etc. Quelque chose est en gestation.

La guerre sans fin

C’est alors qu’arrivent au pouvoir les néoconservateurs (2000). Ils s’inscrivent en continuité (et non en rupture) avec les politiques d’hyperpuissance établies auparavant. Mais ils pensent qu’il faut aller plus loin, imposer une structure où la domination états-unienne sera prolongée d’au moins un siècle, grâce surtout à leur supériorité militaire indéniable. Avec les évènements du 11 septembre 2011, ils ont une nouvelle légitimité pour se lancer, dixit George W. Bush dans une nouvelle « réingénierie » du monde. L’Afghanistan est occupé et peu après, c’est l’invasion de l’Irak. Se préparent alors de nouvelles offensives contre les Palestiniens, le Liban et surtout l’Iran, qui passe à un cheveu d’être bombardée avec des armes nucléaires. Mais survient alors un autre retournement. La résistance locale est trop forte. Hyperpuissante, l’armée américaine n’est pas capable de combattre sur le terrain. L’échec est terriblement coûteux en hommes, en argent (la guerre de 3000 milliards) et surtout en réputation et en légitimité. Trop arrogants, inconscients de leurs faiblesses structurelles, ignorants des réalités locales, les États-Unis font la même erreur qu’au Vietnam avec le même résultat désastreux.

Du printemps arabe au retour des canons

Rapidement après cette désolante performance, les révoltes et les résistances remontent au créneau. Les Libanais et les Palestiniens résistent au déluge de feu israélo-américain. En Amérique du Sud, c’est l’essor des mouvements sociaux et d’une nouvelle gouvernementabilité. Dans les pays capitalistes, la crise financière liée à la débâcle de la guerre fait sortir les gens par millions. Enfin éclate le printemps arabe. La dictature en Égypte, une clé centrale dans le dispositif américain, est renversée. Les régimes réactionnaires sont assaillis de toutes parts, même dans le Golfe. Devant cela émerge une autre stratégie américaine. Sous l’égide du général mal-aimé David Petraeus, une sorte de retrait est effectuée en Irak, qui est en fait un redéploiement (les États-Unis achètent ni plus ni moins la résistance !). La guerre sans fin se transforme en une guerre à contrats pour divers groupes de mercenaires, et une guerre techno menée par des satellites et de drones. Pour défendre le statu quo, les États-Unis cherchent de nouvelles alliance avec des islamistes dits modérés, qui sont en fait une partie de l’ancienne opposition réactionnaire. En même temps, ils cherchent à déstabiliser les « récalcitrants », ce qu’ils réussissent à faire en Libye. Des luttes à l’origine anti-impérialistes deviennent des batailles menées par des factions militarisées contre des dictateurs décrépits. On ajoute aux conseilleurs sur le terrain et aux drones des discours sur la défense des droits humains, et voilà que les États-Unis font remonter leur cote.

La destruction programmée de la Syrie

Dans ce pays sévit un régime féroce mais relativement stable, qui gère traditionnellement  les contradictions par un mélange de terreur et de cooptation en jouant les communautés les unes contre les autres. Également, ce régime excelle en se présentant comme un pays qui tient tête aux dictats américains tout en exerçant un subtil contrôle sur les forces anti-systémiques au Liban et en Palestine notamment. Avec l’appui de l’Iran, la Syrie semble stable. Mais voilà qu’elle s’écroule devant la nouvelle stratégie américaine. Des milliers de jihadistes sont recrutés dans toute la région. Les ressources financières assumées par les pétromonarchies sont sans limite : chaque haut-gradé de l’armée syrienne, chaque fonctionnaire sénior qui font défection deviennent des millionnaires instantanés. Sur le terrain, la population est victimisée par les Jihadistes déchainés d’une part, et par l’armée du régime d’autre part. Au-delà de la destruction de la Syrie, l’idée est de coincer les Libanais et les Palestiniens et de porter un grand coup contre l’Iran. Plus encore, il s’agit de conforter la pax americana dans toute la région, faisant ainsi échec aux velléités de la Chine et de la Russie.

Une tournure risquée

Pour le moment, cette guerre « parfaite » fonctionne à faible coût. Relativement efficace, elle fait très peur à tous les peuples de la région. Elle marginalise les pays « émergents » qui tentent de venir jouer dans la cour des États-Unis. Mais c’est dangereux. Il n’est pas impensable que la guerre s’éternise et même contamine d’autres pays de la région, même des alliés des États-Unis (La Turquie, la Jordanie). Les Jihadistes, on l’a vu en Afghanistan et en Irak, et plus récemment en Libye, ne sont pas des relais « fiables ». L’Iran a ses propres capacités. D’autre part, la Chine et la Russie, non pas parce qu’ils « aiment » les régimes en place, sont prêts à aller assez loin pour éviter la victoire des États-Unis. Et enfin, « petit » détail qu’oublient toujours les impérialistes, il y a les peuples qui tiennent bon et qui résistent, comme à Gaza. On a une recette pour bien des tempêtes.