Premiers éléments d’analyse sur l’offensive israélienne contre Gaza

Par Mis en ligne le 22 novembre 2012

À l’heure où ces lignes sont écrites, l’offensive israé­lienne contre Gaza est tou­jours en cours. Même si l’avenir est incer­tain, il est néan­moins déjà pos­sible de tirer un pre­mier bilan des évé­ne­ments de ces der­niers jours.

1. L’État d’Israël et les victimes des tirs de roquettes : les prophéties auto-réalisatrices

Il ne s’agit pas ici de nier la réa­lité des tirs de roquettes sur le sud d’Israël, ni même le fait qu’ils aient consi­dé­ra­ble­ment aug­menté au cours de l’année 2012. Les chiffres de l’armée israé­lienne et des groupes armés pales­ti­niens concordent sur ce der­nier point. Mais l’un des points sur les­quels l’armée israé­lienne com­mu­nique peu est le nombre de vic­times des roquettes et obus de mor­tiers, et les périodes durant les­quelles ces civils israé­liens ont été tués. Il est vrai que ces sta­tis­tiques tendent à démon­trer que les phases d’opérations mili­taires israé­liennes sont pré­ci­sé­ment celles durant les­quelles le nombre de vic­times civiles est le plus élevé.

Si l’on se contente d’observer le cycle ouvert par la prise de contrôle de Gaza par le Hamas en juin 2007, on dénombre en effet 13 vic­times civiles, dont 7 (soit plus de la moitié) durant les opé­ra­tions « Plomb Durci » (hiver 2008-2009, 4 morts) et « Pilier de Défense » (offen­sive en cours, 3 morts à ce jour). Concernant cette der­nière, force est de consta­ter qu’elle a été déclen­chée alors que les roquettes n’avaient fait aucune vic­time depuis plus d’un an, et que dès le len­de­main de l’assassinat d’Ahmad Jaabari, res­pon­sable mili­taire du Hamas, 3 civils israé­liens ont été tués. Israël a immé­dia­te­ment inté­gré ces trois vic­times à sa « comp­ta­bi­lité », et s’en sert aujourd’hui pour jus­ti­fier la pour­suite et l’extension de l’offensive mili­taire.

Dans l’opération en cours il y a donc, du strict point de vue du nombre des civils israé­liens tués par les tirs de roquettes, un ren­ver­se­ment des causes et des consé­quences. De même, au moment du déclen­che­ment de l’opération « Plomb Durci », les roquettes n’avaient tué per­sonne depuis plus de 6 mois, et elles ont fait 4 vic­times dans les 3 jours sui­vant les pre­miers bom­bar­de­ments israé­liens. Les ripostes pales­ti­niennes aux opé­ra­tions israé­liennes servent donc de pré­texte, a pos­te­riori, pour légi­ti­mer ces der­nières, ce qui confère au dis­cours actuel de l’esta­blish­ment israé­lien une dimen­sion évi­dente de pro­phé­tie auto-réa­li­sa­trice.

2. Des populations prises en otage par le cynisme politique de Netanyahou

Au-delà des pré­textes, il s’agit donc de s’interroger sur les moti­va­tions réelles du gou­ver­ne­ment israé­lien. La plu­part des ana­lystes et com­men­ta­teurs ont sou­li­gné, à juste titre, que le timing de l’opération est évi­dem­ment à consi­dé­rer au regard des futures échéances élec­to­rales israé­liennes, comme cela était déjà le cas lors de l’opération « Plomb Durci ». Des élec­tions légis­la­tives sont orga­ni­sées en jan­vier, les forces poli­tiques sont en cam­pagne, et il est clair que l’opération en cours doit être pensée dans ce contexte.

En pro­vo­quant le Hamas et en accrois­sant la ten­sion mili­taire, le gou­ver­ne­ment Netanyahou se donne ainsi une image de chef de guerre et pousse les autres partis à taire leurs cri­tiques au nom de l’union natio­nale. Qui plus est, la riposte des groupes armés pales­ti­niens entraine une radi­ca­li­sa­tion de la société israé­lienne, qui devrait béné­fi­cier aux forces poli­tiques les plus extré­mistes, en l’occurrence le Likoud et le parti d’extrême-droite Israël Beitenou, qui ont décidé de pré­sen­ter une liste com­mune lors des élec­tions légis­la­tives. La mésa­ven­ture sur­ve­nue au parti Kadima qui diri­geait le gou­ver­ne­ment sor­tant en 2009 et qui a été dépassé « par la droite » lors des élec­tions, ne peut pas se repro­duire.

Il est en outre essen­tiel de penser le timing de cette offen­sive dans le contexte de la demande pales­ti­nienne d’admission à l’ONU au titre d’État non-membre, sur laquelle l’Assemblée Générale devrait se pro­non­cer le 29 novembre. Si l’État d’Israël sait qu’il ne pourra pas empê­cher, en cas de vote, cette admis­sion, l’opération mili­taire en cours, en réac­tua­li­sant les thèses du « cycle de la vio­lence » et des res­pon­sa­bi­li­tés par­ta­gées, pour­rait convaincre cer­tains États indé­cis, notam­ment en Europe, de choi­sir de ne pas choi­sir en s’abstenant lors du vote du 29 novembre. Les pre­mières décla­ra­tions des États euro­péens, entre autres la France, qui ren­voient dos-à-dos les deux par­ties, quand ils n’accusent pas direc­te­ment le Hamas, à l’instar de la Grande-Bretagne, semblent donner raison à Netanyahou et à ses cal­culs poli­tiques.

La cynisme de Netanyahou, qui manœuvre en pre­nant en otage les popu­la­tions de Gaza et du Sud d’Israël, est dénoncé en Israël même. Mihal Wasser, ensei­gnante israé­lienne rési­dant dans une loca­lité située à 3 kilo­mètres de Gaza, a ainsi signé une cou­ra­geuse lettre à l’attention de Netanyahou dans le quo­ti­dien Haaretz, dans lequel elle écrit notam­ment ceci : « Si vous vous sou­ciez de nous, cessez de nous défendre par des mis­siles, des actions « ciblées » et des « vols dis­sua­sifs ». Au lieu de l’opération Pilier de Défense, lancez-vous dans une opé­ra­tion Espoir pour l’Avenir. C’est plus com­pli­qué, il faut pour cela de la patience, et c’est moins popu­laire »1.

3. Israël cible le Hamas pour prendre à revers les évolutions régionales

Mais il est indis­pen­sable d’aller au-delà des échéances élec­to­rales israé­liennes et onu­siennes. En ciblant déli­bé­ré­ment le Hamas, les auto­ri­tés israé­liennes démontrent en effet qu’elles ont mesuré le danger que repré­sentent les évo­lu­tions régio­nales en cours, entre autres du chan­ge­ment de situa­tion poli­tique en Égypte. Depuis plu­sieurs années, le Hamas a entamé une longue mue qui l’a conduit à se posi­tion­ner au centre du jeu poli­tique pales­ti­nien, y com­pris dans les ins­ti­tu­tions de l’autonomie qu’il avait au départ boycottées2, et au cœur du jeu poli­tique régio­nal.

En quête de res­pec­ta­bi­lité et afin d’apparaître comme un inter­lo­cu­teur res­pon­sable, le Hamas a appli­qué une poli­tique stricte à Gaza concer­nant les roquettes. En effet, et ce contrai­re­ment aux affir­ma­tions répé­tées des auto­ri­tés israé­liennes, le Hamas n’a pas, au cours des der­nières années, encou­ragé les groupes armés à tirer des roquettes sur Israël, mais les en a dis­sua­dés, y com­pris par la force. Leïla Shahid elle-même, peu sus­pecte de sym­pa­thie envers le Mouvement de la résis­tance isla­mique, l’a reconnu dans une inter­view accor­dée à la RTBF le 18 novembre 2012 : « ce n’est pas le Hamas qui tire, ce n’est pas vrai que c’est le Hamas. C’est le Jihad isla­mique et les autres orga­ni­sa­tions. Le Hamas, (…) pour des rai­sons tout à fait évi­dentes d’opportunisme, a fait res­pec­ter un cessez-le-feu inté­gral, il n’y a plus eu de tirs »3.

En mai der­nier, le Hamas éta­blis­sait ainsi une force de 300 hommes char­gée d’empêcher les tirs de roquettes. Cette force a pro­cédé à de nom­breuses arres­ta­tions et confis­ca­tions de maté­riel, y com­pris chez des groupes influents comme le Jihad Islamique et les Comités de Résistance Populaire. Comme le sou­li­gnait alors Avi Issacharoff, du Haaretz, « le fait que cette nou­velle force anti-roquettes ait été formée tend à démon­trer que le Hamas cherche à main­te­nir le calme sur le front sécu­ri­taire afin de pou­voir mieux éta­blir l’autorité de son gou­ver­ne­ment dans la bande [de Gaza] »4. L’accord tacite entre Hamas et groupes armés était que les auto­ri­tés n’interviendraient pas en cas de riposte pales­ti­nienne à des bom­bar­de­ments aériens ou ter­restres, mais qu’elles empê­che­raient toute ini­tia­tive mili­taire depuis Gaza.

Ces gages du Hamas, à l’instar de son atti­tude prag­ma­tique lors des négo­cia­tions ayant abouti à la libé­ra­tion de Gilad Shalit, par­ti­cipent de son acces­sion au statut d’interlocuteur reconnu régio­na­le­ment, ren­for­cée par le pro­ces­sus révo­lu­tion­naire en cours et notam­ment l’arrivée au pou­voir, en Égypte, des Frères Musulmans5. Le boy­cott du Hamas, décrété par la très grande majo­rité des États arabes suite aux élec­tions légis­la­tives de 2006, a fait long feu : en jan­vier der­nier, Ismaïl Haniyyah, Premier Ministre du gou­ver­ne­ment de Gaza, était ainsi accueilli par le nou­veaux res­pon­sables tuni­siens ; en juillet il était offi­ciel­le­ment reçu par le Président égyp­tien frai­che­ment élu Mohammad Morsi, une ren­contre inen­vi­sa­geable durant l’ère Moubarak ; la visite en grande pompe de l’Émir du Qatar à Gaza à la fin du mois d’octobre a été le der­nier évé­ne­ment consa­crant la nou­velle cen­tra­lité régio­nale de l’acteur poli­tique Hamas.

4. Israël ne vise pas des groupes armés mais un mouvement et une orientation politiques

La pre­mière cible « offi­cielle » de l’opération en cours a été Ahmad Jaabari, res­pon­sable de la branche mili­taire du Hamas, assas­siné le 14 novembre. Ce choix est loin d’être anodin, et confirme en réa­lité les objec­tifs poli­tiques inavoués du gou­ver­ne­ment israé­lien. Jaabari, du fait de sa posi­tion au sein du Mouvement de la résis­tance isla­mique, occupe en effet une place cen­trale dans le dis­po­si­tif poli­tique du Hamas au sein de la bande de Gaza. Il est notam­ment celui qui a super­visé les pour­par­lers ayant abouti, en octobre 2011, à la libé­ra­tion de Gilad Shalit et à son « échange » contre 1 027 pri­son­niers pales­ti­niens, et son rôle a été salué par les média­teurs israé­liens et inter­na­tio­naux.

Plus élo­quent sans doute, Jaabari était celui qui avait convaincu les groupes armés de Gaza d’accepter un cessez-le-feu avec Israël, par­ve­nant même, quelques jours avant son assas­si­nat, à éla­bo­rer une pro­po­si­tion de trêve durable, comme l’a confirmé Gershon Baskin, média­teur israé­lien dans la libé­ra­tion de Gilad Shalit : « M. Jabari n’était pas seule­ment inté­ressé par un cessez-le-feu durable ; il était aussi celui qui était en charge de faire res­pec­ter les pré­cé­dents accords de cessez-le-feu obtenu par les ser­vices de sécu­rité égyp­tiens. (…) Le matin du jour où il a été tué, M. Jabari rece­vait un draft de pro­po­si­tion de cessez-le-feu étendu avec Israël, incluant des méca­nismes per­met­tant de véri­fier les inten­tions [des uns et des autres] et de s’assurer de la pos­si­bi­lité d’une entente »6.

Jaabari était l’une des prin­ci­pales incar­na­tions, aux côtés du Premier Ministre Ismaïl Haniyyah, du cou­rant « prag­ma­tique » du Hamas, prêt à convaincre les par­ti­sans de l’option mili­taire, la base du mou­ve­ment et les groupes pales­ti­niens de la néces­sité de main­te­nir un calme rela­tif entre Israël et Gaza afin d’obtenir un des­ser­re­ment de l’étau autour de la petite bande côtière, sans pour autant renon­cer au prin­cipe de la lutte pour la satis­fac­tion des droits des Palestiniens : « M. Jabari com­pre­nait la futi­lité des tirs de roquettes, contre Israël qui ne fai­saient pas réel­le­ment de dégâts en Israël, mais des dizaines de vic­times à Gaza. M. Jabari n’était pas prêt à aban­don­ner la stra­té­gie de « résis­tance », c’est-à-dire le combat contre Israël, mais il avait com­pris la néces­sité d’une nou­velle stra­té­gie et était prêt à accep­ter un cessez-le-feu sur le long terme »7.

En ciblant Jaabari et en condui­sant une opé­ra­tion d’envergure, Israël envoie en réa­lité un « mes­sage » au Hamas, en lui signi­fiant qu’il doit choi­sir entre résis­tance et capi­tu­la­tion, et qu’aucune orien­ta­tion poli­tique ten­tant de mêler négo­cia­tions avec Israël et main­tien des reven­di­ca­tions natio­nales pales­ti­niennes ne sera tolé­rée. Il s’agit ainsi de pous­ser le Hamas « à la faute » en ren­for­çant, en son sein, les par­ti­sans de l’option mili­taire, au risque, pour le mou­ve­ment, de perdre une large partie de la légi­ti­mité régio­nale qu’il a acquise au cours des der­nières années. Ni le Qatar, ni l’Égypte ne sou­tien­dront en effet le prin­cipe d’une confron­ta­tion armée durable, en témoignent les efforts déve­lop­pés depuis le Caire et Doha pour par­ve­nir à obte­nir un cessez-le-feu. Dès lors, l’offensive en cours, si elle contri­bue actuel­le­ment à ren­for­cer, à Gaza, le pres­tige du Hamas en tant qu’organisation « résis­tante », peut, sur le moyen terme, affai­blir le mou­ve­ment de la résis­tance isla­mique. Sous la pres­sion de leurs par­rains arabes, les prag­ma­tiques du mou­ve­ment vont en effet pro­ba­ble­ment tenter d’obtenir un cessez-le-feu qui, s’il ne s’accompagne pas d’une amé­lio­ra­tion des condi­tions de vie à Gaza et d’un arrêt des incur­sions et bom­bar­de­ments israéliens8, appro­fon­dira les cli­vages internes au Hamas et ren­for­cera les autres groupes pales­ti­niens par­ti­sans du main­tien d’une pres­sion mili­taire, aussi déri­soire soit-elle, sur Israël.

5. Israël : « Plus ça change, plus c’est la même chose » 

L’opération en cours n’est qu’une nou­velle démons­tra­tion de la nature réelle de la stra­té­gie de l’État d’Israël à l’égard des Palestiniens. En témoigne le fait que je peux reprendre ici, sans le modi­fier, ce que j’écrivais il y a près de 4 ans lors de l’opération « Plomb Durci »9 :

Derrière les faux pré­textes (…), le but d’Israël est donc clair : à défaut de pou­voir se débar­ras­ser du peuple pales­ti­nien, les diri­geants sio­nistes peuvent les tolé­rer dans des can­tons isolés, à condi­tion que ces can­tons ne soient pas contrô­lés par des forces hos­tiles à Israël. L’offensive actuelle est donc un san­glant « coup de pres­sion » sur le Hamas et sur la popu­la­tion pales­ti­nienne : capi­tu­lez ou vous connaî­trez l’enfer.

L’offensive contre Gaza se situe donc dans la conti­nuité des poli­tiques israé­liennes depuis plus de 60 ans : il s’agit de démon­trer au peuple pales­ti­nien et à leurs diri­geants que s’ils sont tolé­rés dans des réserves entou­rées de murs, ils ne peuvent espé­rer obte­nir davan­tage. Il s’agit de rap­pe­ler que c’est Israël qui fixe les règles du jeu, qui choi­sit les diri­geants, qui assas­sine ou menace de mort ceux qui ne sont pas assez conci­liants, qui arme et désarme les forces de sécu­rité selon son bon vou­loir, qui ouvre et ferme les portes d’entrée des can­tons.

L’attitude d’Israël à l’égard du pour­tant conci­liant Mahmoud Abbas, qui a depuis long­temps renoncé à toute pers­pec­tive d’affrontement avec Israël, dont les forces de sécu­rité en Cisjordanie coopèrent au quo­ti­dien avec les ser­vices israé­liens, et qui s’accroche déses­pé­ré­ment à une solu­tion négo­ciée, s’inscrit dans cette dyna­mique. L’État d’Israël menace en effet Abbas de « repré­sailles » en cas de demande d’admission à l’ONU, cer­tains évo­quant même l’hypothèse d’un ren­ver­se­ment d’Abbas10. Hypothèse peu plau­sible mais qui démontre à quel point même le diri­geant le plus docile est immé­dia­te­ment rap­pelé à l’ordre dès qu’il sort de l’agenda fixé par le seul État d’Israël, et à quel point le soi-disant « pro­ces­sus de paix » n’est qu’un leurre des­tiné à entre­te­nir l’illusion d’une « négo­cia­tion » pos­sible alors que sur le ter­rain Israël pour­suit son entre­prise de colo­ni­sa­tion et de dépos­ses­sion.

Leïla Shahid, dans l’interview déjà citée, semble ainsi recon­naître (enfin) que le cadre du « pro­ces­sus de paix » est caduc, et que la stra­té­gie de la direc­tion de l’OLP, à savoir la recherche d’une solu­tion négo­cié entre Israël et les Palestiniens sous l’égide des États-Unis, a failli : « nous avons décidé, il y a 19 ans, d’arrêter toute la lutte mili­taire pour déci­der de négo­cier la solu­tion de deux États. Mais soyons hon­nêtes, nous avons échoué. La solu­tion pré­co­ni­sée par le Président Mahmoud Abbas, par le Premier ministre, par Yasser Arafat avant son décès, ça fait 20 ans que nous négo­cions soi-disant une solu­tion de l’occupation mili­taire de nos ter­ri­toires depuis 45 ans. Et qu’est-ce que nous avons fait ? Nous n’avons même pas réussi à faire reti­rer l’armée israé­lienne ni de Gaza ni de Cisjordanie, ni de Jérusalem-Est. (…) La stra­té­gie de ma direc­tion, la mienne, celle que je défends main­te­nant depuis 45 ans, a échoué. Dites-moi à quoi ont servi les négo­cia­tions pen­dant 20 ans ? Nous avons com­mencé à négo­cier à Madrid en 1990. On a conti­nué en 1993, on a arrêté la lutte armée, on a voulu mon­trer qu’on était res­pec­tueux du droit inter­na­tio­nal, et Israël nous a donné une claque »11.

6. Une nouvelle donne régionale ?

De telles décla­ra­tions révèlent en réa­lité qu’il est de plus en plus évident, aux yeux de tous les acteurs impli­qués, que la « paren­thèse d’Oslo », ouverte au début des années 1990, est en train de se refer­mer. Les impasses inhé­rentes au « pro­ces­sus de paix » et la pour­suite de la poli­tique expan­sion­niste israé­lienne se doublent aujourd’hui d’un chan­ge­ment du dis­po­si­tif régio­nal, qui ouvre d’autres pers­pec­tives poli­tiques aux Palestiniens que celle d’un tête-à-tête avec Israël sous super­vi­sion états-unienne, avec des pays arabes aux abon­nés absents. En s’en pre­nant au Hamas et en essayant de le mettre en porte-à-faux vis-à-vis de ses par­rains arabes, l’État d’Israël recon­naît, para­doxa­le­ment, qu’il a pris conscience de la fer­me­ture pro­gram­mée de la paren­thèse d’Oslo et des risques que cela com­porte pour lui.

Loin d’être une réac­tion aux tirs de roquettes, l’offensive en cours peut ainsi être consi­dé­rée comme une « attaque pré­ven­tive » contre les consé­quences pro­bables du rééqui­li­brage régio­nal en cours. Israël ne peut plus comp­ter, comme aupa­ra­vant, sur des régimes arabes soumis au seul agenda états-unien, et il n’est donc pas hasar­deux d’émettre l’hypothèse selon laquelle l’une des cibles indi­rectes de l’attaque est l’Égypte12. Si cette der­nière n’a pas rompu avec la poli­tique étran­gère de l’ère Moubarak, notam­ment en ce qui concerne le Traité de Camp David et les liens avec les États-Unis, elle entend tou­te­fois occu­per une place signi­fi­ca­tive au sein du dis­po­si­tif régio­nal, pas­sant notam­ment par un rôle nou­veau dans le « dos­sier » pales­ti­nien.

En pré­ci­pi­tant les évé­ne­ments par le déclen­che­ment d’une opé­ra­tion mili­taire d’envergure contre Gaza, qui semble cibler en prio­rité le Hamas, le gou­ver­ne­ment israé­lien met en effet à l’épreuve le nou­veau régime égyp­tien. Ce der­nier ne peut plus se conten­ter d’une soli­da­rité de prin­cipe, pas­sant par des décla­ra­tions de sou­tien aux Palestiniens ou par des votes deman­dant la révi­sion du Traité de Camp David. Le Président Morsi doit agir afin de démon­trer, en actes, que l’ère Moubarak est révo­lue, sans quoi il risque de perdre une partie de son sou­tien popu­laire, sans pour autant encou­ra­ger l’hostilité régio­nale contre Israël, une atti­tude qui pour­rait conduire les États-Unis, dont l’aide finan­cière demeure consi­dé­rable, à sanc­tion­ner le nou­veau régime.

L’Égypte se retrouve, de facto, au centre du jeu, mais Mohammad Morsi va devoir faire la preuve de sa capa­cité à manier la real­po­li­tik. Le Président égyp­tien est contraint à faire face aux contra­dic­tions de l’Égypte post-Moubarak, et l’accélération pro­vo­quée par Israël va néces­sai­re­ment influer sur les recon­fi­gu­ra­tions en cours au niveau régio­nal. Le cycle d’Oslo est en train de se refer­mer, et avec lui le prin­cipe d’un « règle­ment » de la ques­tion pales­ti­nienne imposé par les États-Unis et Israël, avec l’assentiment des pays arabes. Un nou­veau cycle, pro­duit de la faillite d’Oslo et des pro­ces­sus révo­lu­tion­naires arabes, s’est déjà ouvert. Nul doute que l’offensive israé­lienne en cours, dont les déve­lop­pe­ments sont incer­tains, et ses consé­quences poli­tiques et diplo­ma­tiques contri­bue­ront à défi­nir les coor­don­nées de ce nou­veau cycle qui sera taché, comme tou­jours en Palestine, du sang des habi­tants de Gaza.

18 novembre 2012

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Notes

  • 1. Voir la lettre tra­duite en fran­çais sur le site de l’Union Juive Française pour la Paix, et l’original en anglais sur le site du Haaretz.
  • 2. Sur les muta­tions internes du Hamas révé­lées par sa par­ti­ci­pa­tion aux élec­tions de 2006, voir notam­ment Khaled Hroub « Un Hamas nou­veau ? »,Revue d’études pales­ti­niennes, n°102, hiver 2007.
  • 3. Entretien en ligne sur le site de la RTBF.
  • 4. Avi Issacharoff, « New Hamas force in Gaza is foi­ling rocket attacks against Israel », Haaretz, 10 mai 2012. En ligne sur le site du Haaretz.
  • 5. Le Hamas est, rap­pe­lons-le, issu de la branche pales­ti­nienne des Frères Musulmans.
  • 6. Gershon Baskin, « Israel’s Shortsighted Assassination », The New York Times, 16 novembre 2012, en ligne sur le site du New York Times.
  • 7. Ibid.
  • 8. Rappelons en effet que pour la seule année 2012, ce sont pas moins de 70 Palestiniens de Gaza qui ont été tués par les forces armées israé­liennes, et ce avant le déclen­che­ment de l’opération « Pilier de Défense ».
  • 9. Julien Salingue, « Offensive israé­lienne contre Gaza : une mise en pers­pec­tive », publié sur le site de Contretemps le 6 jan­vier 2009.
  • 10. Voir par exemple Harriet Sherwood, « Israel threa­tens to over­throw Abbas over Palestinian sta­te­hood bid », The Guardian, 14 novembre 2012, en ligne sur le site du Guardian.
  • 11. Entretien en ligne sur le site de la RTBF.
  • 12. On remar­quera que le nom hébreu de l’opération israé­lienne contre Gaza n’est pas « Pilier de Défense » mais עמוד ענן, « Amud Anan », c’est-à-dire « Colonne de nuages », en réfé­rence à un épi­sode biblique durant lequel Dieu pro­tège, au moyen d’un « colonne de nuages », les Israélites lors de leur tra­ver­sée du désert, contre les peuples d’Égypte.
Julien Salingue

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