La grève, outil incontournable des travailleurs et des travailleuses

 

Au printemps 2018, des milliers d’enseignantes et d’enseignants américains ont cessé le travail dans des régions où il n’y avait pas de grande tradition syndicale, en Oklahoma, en Virginie-Occidentale, au Kentucky, au Colorado et en Arizona. Partout, le soutien populaire à la grève était stupéfiant : plus de 72 %, selon divers sondages. La société américaine en entier a été secouée par cette résistance inattendue. Dans un contexte où le mouvement syndical étatsunien est très faible, cette confrontation a beaucoup surpris. Comment cela s’est-il passé ? Quelles sont les leçons ?

Une bonne ancienne-nouvelle tactique : la grève !

La grande leçon de l’Oklahoma et de la Virginie-Occidentale est que les travailleurs et les travailleuses, leurs familles et leurs communautés ont pu, grâce à ces grèves, gagner plus en moins de temps que toute autre lutte comparable dans la période récente. Ainsi, en Oklahoma, chaque enseignante et enseignant a obtenu 600 dollars de plus sur sa paye, dans un État qui n’a pas augmenté les taxes depuis 1990. Et la raison pour laquelle ils ont gagné est qu’ils ont retiré leur force de travail et créé une crise.

S’organiser sur les milieux de travail

L’organisation sur les lieux de travail est structurante, c’est-à-dire que les gens y sont en relation directe les uns avec les autres. C’est un modèle différent de celui des organisations militantes qui fonctionnent sur un mode autosélectionné. Celles-ci sont très importantes : groupes environnementaux, groupes concentrés sur une lutte ou une cause, manifestations féminines, Occupy Wall Street, etc. Elles s’autosélectionnent à partir de gens qui sont d’accord entre eux. En comparaison, l’organisation sur les lieux de travail a l’avantage de mobiliser la majorité, pas seulement les personnes convaincues. Or, pour développer un rapport de force, il faut une masse critique.

Pour une lutte prolongée

Réussir une grève exige de bien se préparer, effectuer ce que j’appelle des tests de structure. Ce que nous testons, c’est le niveau d’organisation et de mobilisation des travailleurs. On fait d’abord des enquêtes. Combien de travailleurs vont signer une pétition pour demander un meilleur financement pour les écoles ? Combien vont contribuer au fonds de grève ? Lors des assemblées, on prend des votes de grève, et pas seulement une fois. Et sur cette base, on décide si on peut aller de l’avant. Habituellement, il faut au moins 90 % des travailleurs disposés à faire la grève. À Chicago, en 2012, 100 % des enseignants et des enseignantes étaient en grève. Les organisateurs ont préparé le terrain en tenant des sessions d’information sur les lieux de travail, avec les parents, les étudiants et les étudiantes. Ils ont testé leur structure avant de décider de sortir.

Calculer les risques

Se préparer à une véritable grève exige d’envisager de perdre son salaire. Cela annonce également des problèmes juridiques, puisqu’en général les grèves sont illégales aux États-Unis. En Virginie, les syndicats ont organisé des votes de grève, école par école. Tous les enseignants et membres du personnel, qu’ils fassent partie ou non de l’un des trois syndicats, ont participé au vote. C’est en fait la grève des chauffeurs d’autobus qui a le plus influencé la décision des directions de fermer les écoles. Les organisateurs ont décidé de faire la grève seulement après avoir obtenu la certitude que les gens étaient prêts.

L’importance des structures syndicales et des militants et militantes

Les syndicats étatsuniens ont été affaiblis par des années de défaite. Néanmoins, dans les grèves récentes en Virginie-Occidentale, le rôle de certains leaders présidents élus des syndicats locaux fut déterminant. Ceux-ci, même s’ils travaillaient à temps plein, pouvaient s’appuyer sur la structure syndicale locale pour organiser la grève. Ils ont pu aussi venir à bout des hésitations initiales des responsables syndicaux au niveau national. En revanche, les militants de gauche d’Oklahoma n’avaient pratiquement aucune base dans les syndicats; ce fut difficile de mettre sur pied un réseau militant pour organiser la grève. À Chicago, le rôle des militants de gauche a été important pour reconstruire le syndicat, de même qu’en Virginie-Occidentale, où Bernie Sanders a remporté tous les comtés, grâce notamment à l’implication des jeunes des Democratic Socialists of America.

Quand la base est mobilisée, le rôle des militants et militantes de gauche reste important mais diminue. Pour transformer le mouvement syndical américain, il faut donc que les militants ainsi que les travailleurs de la base s’impliquent dans les syndicats.

Les leaders « internes » ou « organiques »

Ce qui change tout dans la lutte syndicale, c’est le – ou la – leader organique, en quelque sorte le leader informel. Il est sur le terrain. Il se définit comme travailleur parce que c’est sa réalité. Il comprend ce qui se passe, même si, durant certaines périodes, il est inactif. Ce leader organique n’est pas nécessairement celui qui vient aux réunions, celui qui parle beaucoup. Il se peut qu’il soit élu, mais c’est parce que les travailleurs le reconnaissant comme un leader sur le terrain, pas nécessairement parce qu’il est appuyé par la direction. Dans les milieux de travail, tout le monde sait qui sont ces leaders « naturels ». Les mobiliser, les aider à trouver des outils pour renforcer l’organisation, c’est ce qu’on peut faire de mieux à gauche.

Des négociations ouvertes

Chaque travailleur ou travailleuse doit négocier au moins une fois dans sa vie. On doit permettre à tous et à toutes d’assister aux négociations. Si celles-ci sont ouvertes, cela conduit à ce que 90 à 100 % des travailleurs comprennent les enjeux et deviennent plus déterminés, y compris jusqu’à faire grève.

Les prochaines étapes

En 2012 en Californie, un mouvement a exigé une hausse des impôts pour les ultra-riches. Les démocrates ont ralenti le mouvement, mais finalement une légère augmentation des impôts a permis d’injecter des fonds dans les écoles publiques, les services de santé et les infrastructures. L’interaction avec la politique électorale est un élément de notre répertoire de lutte, mais un élément seulement. Les élections ne sont qu’une pièce du puzzle, et, en réalité, les grèves constituent une pièce encore plus importante. Pour le moment, on parle d’un renouveau de mobilisation. Les travailleurs et travailleuses reconstruisent des syndicats par la lutte. C’est à nous de trouver comment continuer à construire des mouvements puissants. Les grèves gagnées donnent aux travailleurs la confiance en leur pouvoir pour que des changements politiques se produisent.

Auteure: En conversation avec Jane McAlevey[1]chercheuse et organisatrice syndicale aux États-Unis


  1. Extraits sélectionnés par Pierre Beaudet d’une conversation avec Jane McAlevey, « A strategy to win », publiée dans Jacobin le 18 avril 2018 (www.jacobinmag.com/2018/04/teachers-strikes-rank-and-file-union-socialists) et fragments de la présentation de Jane lors de la conférence internationale La Grande Transition, tenue les 17-20 mai 2018. Merci à John Bradley pour la traduction.

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