PENSER LA GRANDE TRANSITION

La grève, outil incontournable des travailleurs et des travailleuses

Reconstruire nos mouvements

Par Mis en ligne le 30 octobre 2019

Au prin­temps 2018, des mil­liers d’enseignantes et d’enseignants amé­ri­cains ont cessé le tra­vail dans des régions où il n’y avait pas de grande tra­di­tion syn­di­cale, en Oklahoma, en Virginie-Occidentale, au Kentucky, au Colorado et en Arizona. Partout, le sou­tien popu­laire à la grève était stu­pé­fiant : plus de 72 %, selon divers son­dages. La société amé­ri­caine en entier a été secouée par cette résis­tance inat­ten­due. Dans un contexte où le mou­ve­ment syn­di­cal état­su­nien est très faible, cette confron­ta­tion a beau­coup sur­pris. Comment cela s’est-il passé ? Quelles sont les leçons ?

Une bonne ancienne-nouvelle tactique : la grève !

La grande leçon de l’Oklahoma et de la Virginie-Occidentale est que les tra­vailleurs et les tra­vailleuses, leurs familles et leurs com­mu­nau­tés ont pu, grâce à ces grèves, gagner plus en moins de temps que toute autre lutte com­pa­rable dans la période récente. Ainsi, en Oklahoma, chaque ensei­gnante et ensei­gnant a obtenu 600 dol­lars de plus sur sa paye, dans un État qui n’a pas aug­menté les taxes depuis 1990. Et la raison pour laquelle ils ont gagné est qu’ils ont retiré leur force de tra­vail et créé une crise.

S’organiser sur les milieux de tra­vail

L’organisation sur les lieux de tra­vail est struc­tu­rante, c’est-à-dire que les gens y sont en rela­tion directe les uns avec les autres. C’est un modèle dif­fé­rent de celui des orga­ni­sa­tions mili­tantes qui fonc­tionnent sur un mode auto­sé­lec­tionné. Celles-ci sont très impor­tantes : groupes envi­ron­ne­men­taux, groupes concen­trés sur une lutte ou une cause, mani­fes­ta­tions fémi­nines, Occupy Wall Street, etc. Elles s’autosélectionnent à partir de gens qui sont d’accord entre eux. En com­pa­rai­son, l’organisation sur les lieux de tra­vail a l’avantage de mobi­li­ser la majo­rité, pas seule­ment les per­sonnes convain­cues. Or, pour déve­lop­per un rap­port de force, il faut une masse cri­tique.

Pour une lutte prolongée

Réussir une grève exige de bien se pré­pa­rer, effec­tuer ce que j’appelle des tests de struc­ture. Ce que nous tes­tons, c’est le niveau d’organisation et de mobi­li­sa­tion des tra­vailleurs. On fait d’abord des enquêtes. Combien de tra­vailleurs vont signer une péti­tion pour deman­der un meilleur finan­ce­ment pour les écoles ? Combien vont contri­buer au fonds de grève ? Lors des assem­blées, on prend des votes de grève, et pas seule­ment une fois. Et sur cette base, on décide si on peut aller de l’avant. Habituellement, il faut au moins 90 % des tra­vailleurs dis­po­sés à faire la grève. À Chicago, en 2012, 100 % des ensei­gnants et des ensei­gnantes étaient en grève. Les orga­ni­sa­teurs ont pré­paré le ter­rain en tenant des ses­sions d’information sur les lieux de tra­vail, avec les parents, les étu­diants et les étu­diantes. Ils ont testé leur struc­ture avant de déci­der de sortir.

Calculer les risques

Se pré­pa­rer à une véri­table grève exige d’envisager de perdre son salaire. Cela annonce éga­le­ment des pro­blèmes juri­diques, puisqu’en géné­ral les grèves sont illé­gales aux États-Unis. En Virginie, les syn­di­cats ont orga­nisé des votes de grève, école par école. Tous les ensei­gnants et membres du per­son­nel, qu’ils fassent partie ou non de l’un des trois syn­di­cats, ont par­ti­cipé au vote. C’est en fait la grève des chauf­feurs d’autobus qui a le plus influencé la déci­sion des direc­tions de fermer les écoles. Les orga­ni­sa­teurs ont décidé de faire la grève seule­ment après avoir obtenu la cer­ti­tude que les gens étaient prêts.

L’importance des structures syndicales et des militants et militantes

Les syn­di­cats état­su­niens ont été affai­blis par des années de défaite. Néanmoins, dans les grèves récentes en Virginie-Occidentale, le rôle de cer­tains lea­ders pré­si­dents élus des syn­di­cats locaux fut déter­mi­nant. Ceux-ci, même s’ils tra­vaillaient à temps plein, pou­vaient s’appuyer sur la struc­ture syn­di­cale locale pour orga­ni­ser la grève. Ils ont pu aussi venir à bout des hési­ta­tions ini­tiales des res­pon­sables syn­di­caux au niveau natio­nal. En revanche, les mili­tants de gauche d’Oklahoma n’avaient pra­ti­que­ment aucune base dans les syn­di­cats ; ce fut dif­fi­cile de mettre sur pied un réseau mili­tant pour orga­ni­ser la grève. À Chicago, le rôle des mili­tants de gauche a été impor­tant pour recons­truire le syn­di­cat, de même qu’en Virginie-Occidentale, où Bernie Sanders a rem­porté tous les comtés, grâce notam­ment à l’implication des jeunes des Democratic Socialists of America.

Quand la base est mobi­li­sée, le rôle des mili­tants et mili­tantes de gauche reste impor­tant mais dimi­nue. Pour trans­for­mer le mou­ve­ment syn­di­cal amé­ri­cain, il faut donc que les mili­tants ainsi que les tra­vailleurs de la base s’impliquent dans les syn­di­cats.

Les leaders « internes » ou « organiques »

Ce qui change tout dans la lutte syn­di­cale, c’est le – ou la – leader orga­nique, en quelque sorte le leader infor­mel. Il est sur le ter­rain. Il se défi­nit comme tra­vailleur parce que c’est sa réa­lité. Il com­prend ce qui se passe, même si, durant cer­taines périodes, il est inac­tif. Ce leader orga­nique n’est pas néces­sai­re­ment celui qui vient aux réunions, celui qui parle beau­coup. Il se peut qu’il soit élu, mais c’est parce que les tra­vailleurs le recon­nais­sant comme un leader sur le ter­rain, pas néces­sai­re­ment parce qu’il est appuyé par la direc­tion. Dans les milieux de tra­vail, tout le monde sait qui sont ces lea­ders « natu­rels ». Les mobi­li­ser, les aider à trou­ver des outils pour ren­for­cer l’organisation, c’est ce qu’on peut faire de mieux à gauche.

Des négo­cia­tions ouvertes

Chaque tra­vailleur ou tra­vailleuse doit négo­cier au moins une fois dans sa vie. On doit per­mettre à tous et à toutes d’assister aux négo­cia­tions. Si celles-ci sont ouvertes, cela conduit à ce que 90 à 100 % des tra­vailleurs com­prennent les enjeux et deviennent plus déter­mi­nés, y com­pris jusqu’à faire grève.

Les prochaines étapes

En 2012 en Californie, un mou­ve­ment a exigé une hausse des impôts pour les ultra-riches. Les démo­crates ont ralenti le mou­ve­ment, mais fina­le­ment une légère aug­men­ta­tion des impôts a permis d’injecter des fonds dans les écoles publiques, les ser­vices de santé et les infra­struc­tures. L’interaction avec la poli­tique élec­to­rale est un élé­ment de notre réper­toire de lutte, mais un élé­ment seule­ment. Les élec­tions ne sont qu’une pièce du puzzle, et, en réa­lité, les grèves consti­tuent une pièce encore plus impor­tante. Pour le moment, on parle d’un renou­veau de mobi­li­sa­tion. Les tra­vailleurs et tra­vailleuses recons­truisent des syn­di­cats par la lutte. C’est à nous de trou­ver com­ment conti­nuer à construire des mou­ve­ments puis­sants. Les grèves gagnées donnent aux tra­vailleurs la confiance en leur pou­voir pour que des chan­ge­ments poli­tiques se pro­duisent.

Auteure : En conver­sa­tion avec Jane McAlevey[1]cher­cheuse et orga­ni­sa­trice syn­di­cale aux États-Unis


  1. Extraits sélec­tion­nés par Pierre Beaudet d’une conver­sa­tion avec Jane McAlevey, « A stra­tegy to win », publiée dans Jacobin le 18 avril 2018 (www​.jaco​bin​mag​.com/​2​0​1​8​/​0​4​/​t​e​a​c​h​e​r​s​-​s​t​r​i​k​e​s​-​r​a​n​k​-​a​n​d​-​f​i​l​e​-​u​n​i​o​n​-​s​o​c​i​a​lists) et frag­ments de la pré­sen­ta­tion de Jane lors de la confé­rence inter­na­tio­nale La Grande Transition, tenue les 17-20 mai 2018. Merci à John Bradley pour la tra­duc­tion.

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