La grande crise financière

Trois années déjà et ça continue

Par Mis en ligne le 12 novembre 2010

La grande crise finan­cière a débuté durant l’été 2007 et trois après, en dépit d’une « gué­ri­son » pré­su­mée, elle pro­duit encore de pro­fonds effets aux Etats-Unis, en Europe et dans la majeure partie du monde [1].

Dans beau­coup de pays l’austérité est en train d’être impo­sée au monde du tra­vail. C’est le cas par­ti­cu­liè­re­ment dif­fi­cile de la Grèce, un pays contraint par les exi­gences des ban­quiers, y com­pris le Fonds Monétaire International, à pres­su­rer ses salarié·e·s en échange de prêts de l’étranger afin de venir en aide au gou­ver­ne­ment pour rem­bour­ser ses dettes.

Le taux offi­ciel de chô­mage aux Etats-Unis se situe encore autour de 10%, et le taux réel est bien plus élevé. Phénomène sans pré­cé­dent : 44% des chô­meurs sont sans tra­vail depuis plus de 6 mois. Un nombre record de gens reçoivent des tickets d’aide ali­men­taire de même que des repas ou de la nour­ri­ture d’organismes cari­ta­tifs. Beaucoup d’Etats amé­ri­cains et de villes sont confron­tés à des coupes dans leurs bud­gets à la suite des baisses de ren­trées d’impôts ; ils sup­priment des emplois et réduisent les dépenses d’éducation et les pro­grammes sociaux.

Dans la recherche des causes de la crise, l’attention a sur­tout porté sur le rôle des prêts hypo­thé­caires « sub­prime » aux Etats-Unis, prêts qui étaient vendus à des gens déten­teurs de faibles reve­nus et qui n’avaient presque aucune chance d’être en mesure de les rem­bour­ser. Beaucoup de ces prêts « sub­prime » accor­dés, l’avaient été assor­tis de clauses pré­da­trices par­ti­cu­liè­re­ment défa­vo­rables aux emprun­teurs sans méfiance. Ces prêts étaient regrou­pés en paquets des­ti­nés à être vendus à des ins­ti­tu­tions dans le monde entier, ce qui servit à dif­fu­ser des risques impor­tants tous azi­muts. [2]

Jusqu’à pré­sent, en dépit de l’instabilité géné­rée par ces prêts en ques­tion, et toute une foule d’instruments finan­ciers exo­tiques qui leur étaient asso­ciés, la gra­vité même de la Grande Crise Financière sug­gère qu’au départ il ne s’agissait pas d’un pro­duit des­tiné à des pra­tiques spé­cu­la­tives. Il décou­lait plutôt pour l’essentiel de fac­teurs struc­tu­rels de long terme qui se tra­dui­saient dans le déclin sécu­laire du taux de crois­sance éco­no­mique, ainsi que dans l’augmentation conti­nue de la fra­gi­lité et de l’instabilité finan­cière.

Les taux de crois­sance des pays riches situés au coeur du sys­tème capi­ta­liste mon­dial ont décliné à petite vitesse depuis des décen­nies. Aux USA, la crois­sance moyenne du PIB, cor­ri­gée de l’inflation, est passée de 4,4% dans les années 60 à 3,3% dans les années 70, à 3,1% dans les années 80 et 90 et enfin à 1,9% dans les années 2000 (de 2000 à 2009).

En réponse à ces condi­tions d’approfondissement de la stag­na­tion éco­no­mique à l’intérieur de l’économie « réelle » [3], les excé­dents de capi­taux engran­gés par les agents éco­no­miques, affluaient vers le sec­teur finan­cier, cher­chant des rému­né­ra­tions rapides. Cela a conduit à la créa­tion d’une super­struc­ture finan­cière consi­dé­rable au sommet d’une base éco­no­mique affai­blie. Ce recours à la finance spé­cu­la­tive, en tant que stra­té­gie per­ma­nente d’enrichissement, donna lieu à l’essor d’énormes pro­fits arti­fi­ciels (et de gains en capi­tal) appa­rem­ment au-delà de toute mesure – c’est-à-dire sans rela­tion avec l’économie « réelle ».

Dans cette situa­tion, une accu­mu­la­tion de plus en plus grande de dettes – celles des ménages, des entre­prises et du gou­ver­ne­ment – s’est avérée néces­saire pour assu­rer un niveau donné de crois­sance. Au même moment le gon­fle­ment de la dette totale pren­dra de plus en plus le carac­tère d’une pyra­mide de Ponzi, ce qui va requé­rir de constantes adjonc­tions de liqui­di­tés pour dif­fé­rer l’écroulement final inévi­table. [4] Le résul­tat fut une véri­table explo­sion de dettes pour un total astro­no­mique de 350% du PIB des Etats-Unis en 2007.

Les bulles finan­cières sont inva­ria­ble­ment les symp­tômes de pro­blèmes sous-jacents plus pro­fonds. Le fait de sim­ple­ment se foca­li­ser sur les prêts sub­prime ou même sur la bulle immo­bi­lière elle-même, comme cause véri­table de la crise – ainsi que ce fut le cas pour la plu­part des com­men­ta­teurs appar­te­nant à l’orthodoxie éco­no­mique –, consiste à prendre le symp­tôme pour la mala­die. Si cela ne s’était pas pro­duit avec la bulle immo­bi­lière aux Etats-Unis, cela aurait pu avoir lieu avec une autre bulle qui aurait mené essen­tiel­le­ment aux mêmes résul­tats. Depuis les années 70, l’économie a connu de plus en plus de crises du crédit, avec à chaque fois, les banques cen­trales se pré­ci­pi­tant au pre­mier signe de dif­fi­culté pour sauver les ins­ti­tu­tions finan­cières en défaut. Cela a pour­tant contri­bué à accroître la fra­gi­lité finan­cière, tandis que le pro­blème sous-jacent de la stag­na­tion était laissé de côté.

Depuis le com­men­ce­ment de la Grande Crise Financière il y a trois ans, les choses ont tel­le­ment empiré qu’un Paul Krugman, lau­réat du prix Nobel de Sciences Economiques décerné par la Banque de Suède, a déclaré que nous étions main­te­nant dans (ou en train d’entrer) dans une Troisième Dépression, c’est-à-dire, une troi­sième période de stag­na­tion éco­no­mique.

Il sug­gère que cette Troisième Dépression res­semble à la fois à la stag­na­tion qui com­mença en Europe et aux Etats-Unis dans les années 1870 – il la nomme Longue Dépression – et la stag­na­tion des années 1930 qu’il nomme Grande Dépression. Ainsi Krugman écrit : « Je crains que nous soyons main­te­nant dans les pre­mières étapes d’une troi­sième dépres­sion. Elle res­sem­blera vrai­sem­bla­ble­ment plus à la Longue Dépression qu’à la beau­coup plus sévère Grande Dépression. Mais le coût – pour l’économie mon­diale, et sur­tout pour les mil­lions d’existences frap­pées par l’absence d’emplois – sera pour­tant immense ». Krugman sou­tient que « cette troi­sième dépres­sion sera avant tout le résul­tat d’un échec poli­tique »: c’est-à-dire la pour­suite, même assor­tie d’une impor­tante modé­ra­tion de la poli­tique néo­li­bé­rale d’austérité, visant à effa­cer les défi­cits gou­ver­ne­men­taux, en lieu et place de l’adoption d’une poli­tique key­ne­sienne de forte sti­mu­la­tion de l’économie comme moyen de sortir de la crise. [5]

Il est vrai qu’une mau­vaise poli­tique éco­no­mique néo­li­bé­rale, axée sur la lutte contre les défi­cits pen­dant la crise, hypo­thé­quera les pers­pec­tives éco­no­miques. Mais la sti­mu­la­tion key­ne­sienne n’est pas non plus une véri­table solu­tion. Nous sou­te­nons pour notre part, que le véri­table pro­blème ne relève pas de la poli­tique éco­no­mique mais du déve­lop­pe­ment du capi­ta­lisme lui-même.

Notre thèse, expri­mée de la façon la plus ramas­sée pos­sible, est que les éco­no­mies capi­ta­listes avan­cées sont prises dans une ten­dance à la stag­na­tion résul­tant d’un double pro­ces­sus de matu­rité indus­trielle et d’accumulation de type mono­po­liste. La finan­cia­ri­sa­tion (le dépla­ce­ment du centre de gra­vité de l’économie capi­ta­liste de la pro­duc­tion vers la finance) doit être consi­dé­rée comme un méca­nisme com­pen­sa­toire qui, dans ces cir­cons­tances, a aidé au main­tien le sys­tème éco­no­mique mais au prix d’une plus grande fra­gi­lité. Le capi­ta­lisme est ainsi pris dans ce que nous appe­lons une « trappe de stag­na­tion-finan­cia­ri­sa­tion ».

Tout ceci est en rela­tion étroite avec la struc­ture mono­po­liste du capi­tal finan­cier, laquelle a pro­vo­qué des inéga­li­tés sans pré­cé­dent dans le monde capi­ta­liste avancé. Ce que l’on nomme le « Forbes 400 » [étude publiée par le maga­zine Forbes], les 400 familles état­su­niennes les plus riches, pos­sèdent autant de richesse que la moitié la moins for­tu­née de la popu­la­tion totale, c’est-à-dire 150 mil­lions de per­sonnes.

Quelques ana­lystes de Citigroup [6] ont sou­tenu récem­ment que le sommet de la pyra­mide de la richesse sociale pèse à l’heure actuelle d’un tel poids aux Etats-Unis et dans les autres éco­no­mies riches, en termes de richesses et de dis­tri­bu­tion de reve­nus, qu’il convient de les nommer « plou­to­no­mies » où de petites frac­tions de classes étendent leur contrôle sur une grande partie de la richesse sociale. [7]

Il est cer­tain que les « éco­no­mies émer­gentes», et notam­ment la Chine et l’Inde, n’ont pas encore acquis les mala­dies de la matu­rité et de la mono­po­li­sa­tion à l’instar des pays capi­ta­listes avan­cés et échappent ainsi aux mala­dies chro­niques qui ont para­lysé les pays du centre du sys­tème. Mais les pays émer­gents sont loin d’être pro­té­gés de la venue de ces pro­blèmes.

En effet, on a toute raison de croire qu’eux aussi vont connaître de bien des façons les effets de la glo­ba­li­sa­tion contem­po­raine comme consé­quence de l’affaiblissement du noyau cen­tral du sys­tème. Il faut noter que la Longue Dépression fut suivie par une grande vague d’expansion impé­ria­liste qui devait mener à la Première Guerre Mondiale, tandis que la Grande Dépression amena le conflit inter­im­pé­ria­liste de la Seconde Guerre Mondiale. L’actuelle Troisième Dépression est déjà comme un mau­vais augure, en train de débou­cher en un conflit impé­ria­liste par­ti­cu­liè­re­ment centré sur le Golfe Persique, ce qui pour­rait mener à des consé­quences désas­treuses pour l’humanité dans son ensemble.

Comme si tout cela n’était pas suf­fi­sant, le monde est de nos jours confronté à un péril encore plus sérieux : une accé­lé­ra­tion rapide de la crise éco­lo­gique pla­né­taire : si des chan­ge­ments radi­caux ne sont pas entre­pris dans la pro­chaine décade ou la sui­vante, c’est la menace d’un effon­dre­ment éven­tuel de la plus grande partie des éco­sys­tèmes mon­diaux pris ensemble avec la civi­li­sa­tion humaine elle-même.

Il n’y a qu’une solu­tion pos­sible à cette crise pla­né­taire englo­bante : c’est l’euthanasie du capi­ta­lisme [allu­sion à la for­mule de Keynes dans le der­nier cha­pitre de sa Théorie géné­rale sur l’euthanasie des ren­tiers], en le rem­pla­çant par une nou­velle éco­no­mie orien­tée vers un déve­lop­pe­ment humain durable, un épa­nouis­se­ment éco­lo­gique et la mise en valeur d’une véri­table com­mu­nauté humaine. Le plus tôt nous com­men­ce­rons à construire ce sys­tème qua­li­ta­ti­ve­ment nou­veau à tra­vers nos luttes de masses, le mieux ce sera pour le destin à long terme de l’Humanité et de la Terre.

(Ecrit à Eugene, Oregon ; Burlington, Vermont le 30 juin 2010)

* Cet article a été tra­duit par Jean Pierre Juy.

1. Ce texte est l’introduction à la tra­duc­tion en grec de leur ouvrage The Great Financial Crisis, ouvrage paru en anglais au début 2009. L’article est paru dans le numéro d’octobre 2010 (VOL 62, N°5) de la revue socia­liste indé­pen­dante Monthly Review, une revue que les lec­trices et lec­teurs de La brèche connaissent.

2. Pour faci­li­ter la titri­sa­tion (vente sur le marché finan­cier), jusqu’à plu­sieurs mil­liers de titres de crédit sont conso­li­dés sous la forme d’une obli­ga­tion unique.

3. Les auteurs dis­tinguent l’économie « réelle » qui concerne la cir­cu­la­tion des biens et des ser­vices : les richesses, de l’économie « moné­taire » ou finan­cière qui concerne la cir­cu­la­tion de créances et de dettes.

4. Méthode uti­li­sée par un dénommé Ponzi aux USA, pour « garan­tir » un taux de rému­né­ra­tion élevé de l’argent qui lui était confié, en élar­gis­se­ment à chaque étape (pyra­mide), le nombre de nou­veaux sous­crip­teurs dont l’apport d’argent ser­vait en fait à rému­né­rer les pré­cé­dents… Madoff pra­ti­quait de même, jusqu’à ce que… !)

5. Paul Krugman, « The Third Depression», New York Times, 28 juin 2010

6. Citigroup est un des plus grands groupes ban­caires états-uniens

7. Forbes, « The richest people in America » 2009 et Citigroup Research « Plutonomy Report » Oct. 2005

(11 novembre 2010)

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