À la recherche du socialisme du vingt-et-unième siècle

Par Mis en ligne le 26 novembre 2010

Lors d’un col­loque orga­nisé par le Laboratoire de recherche sur les pra­tiques et les poli­tiques sociales de l’UQAM le 26 novembre, divers inter­ve­nants dont le socio­logue équa­to­rien Jorge Léon étaient invi­tés à réflé­chir sur une pro­po­si­tion qu’on entend un peu par­tout en Amérique du Sud à l’effet d’un « nou­veau » socia­lisme, qui émer­ge­rait des luttes sociales et qu’on ver­rait à l’œuvre dans plu­sieurs pays comme l’Équateur, la Bolivie, le Venezuela.

Identités à géométrie variable

Ce « nou­veau » socia­lisme ou ce « socia­lisme du 21e siècle » est rela­ti­ve­ment peu défini, « un peu inclas­sable » affirme Jorge Léon qui estime que les racines de cette pers­pec­tive remontent aux grands mou­ve­ments popu­laires d’Amérique latine tout au long des 100 der­nières années. En réa­lité, la for­mule dit plus « ce qu’on ne veut pas que ce qu’on veut, c’est-à-dire un rejet de l’ « ancien socia­lisme», iden­ti­fié à l’autoritarisme et au dog­ma­tisme des Partis com­mu­nistes de l’époque et de l’URSS. Il y a aussi une autre base com­mune qui est l’opposition à l’impérialisme états-unien qui a dominé pen­dant si long­temps, sous diverses formes, l’hémisphère sud des Amériques. Plus posi­ti­ve­ment selon Léon, « le projet en cours en Équateur et ailleurs remet au centre la néces­sité de récu­pé­rer l’État, si affai­bli par des années de poli­tiques néo­li­bé­rales ». Une fois qu’on a brassé tout cela, le « socia­lisme du vingt-et-unième siècle reste encore plutôt flou, ce qui reflète un cer­tain « épui­se­ment de la pensée de gauche his­to­rique, prin­ci­pa­le­ment occi­den­tale ».

Le « laboratoire » équatorien

En Équateur, un mou­ve­ment popu­laire mul­ti­forme a résisté à ce néo­li­bé­ra­lisme par d’immenses mobi­li­sa­tions de masse. Plusieurs gou­ver­ne­ments ont été ren­ver­sés. Les gens ont occupé la rue, aussi bien dans les villes que dans les cam­pagnes, aussi bien les blancs que les métis et les autoch­tones (25 % de la popu­la­tion). Finalement de tout cela a émergé un projet poli­tique autour de Rafael Correa, qui vient d’être réélu à la pré­si­dence de la répu­blique avec un taux d’approbation qui dépasse 60 %. » Le dis­cours de Correa est phi­lo­so­phie et éthique, affirme Léon. Le pré­sident parle d’une crise de la civi­li­sa­tion, qu’il faut sur­mon­ter en inven­tant une autre société basée sur le « bien vivre » (bien vivir). Le projet affirme son ori­gi­na­lité de plu­sieurs façons. D’une part, il valo­rise la diver­sité cultu­relle : « Le monde où on se recon­naît n’est plus un monde lisse, uni­la­té­ral, mais un monde com­posé d’une diver­sité d’expériences humaines et de pôles de connais­sance ». D’autre part, Correa se démarque aussi de l’ancien socia­lisme en ne pré­co­ni­sant pas l’abolition de la pro­priété privée. » L’objectif de l’ancien socia­lisme reste valide, mais le moyen pour y arri­ver est dif­fé­rent. Il faut s’attaquer aux régimes de pro­priété et à la divi­sion du tra­vail, non pas pour éta­ti­ser, mais pour faire en sorte que tout le monde ait accès à la pro­priété pour pro­duire de la richesse ». L’État dans cette pers­pec­tive doit être régu­la­teur et inter­ven­tion­niste, assu­rer la redis­tri­bu­tion de la richesse, éta­blir une har­mo­nie entre les humains et la nature et une jus­tice entre les géné­ra­tions, ce qui fait dire à Léon que le projet s’inspire autant des doc­trines chré­tiennes que du socia­lisme clas­sique.

Comment réconcilier la lutte contre la pauvreté et la protection de l’environnement

L’Équateur a la chance (et la mal­chance) d’être un pays pourvu en res­sources éner­gé­tiques qui comptent pour plus de 40 % dans les recettes fis­cales de l’État. Correa de plus est arrivé au pou­voir au moment d’une for­mi­dable envo­lée des prix du pétrole, ce qui a eu l’avantage de rendre son gou­ver­ne­ment auto­nome des ins­ti­tu­tions finan­cières et ce qui lui permet de finan­cer d’ambitieux pro­grammes sociaux. Les sub­sides pour les couches les plus dému­nies ont pra­ti­que­ment doublé depuis trois ans, ce qui rend le Président très popu­laire. Le pro­blème sur­vient cepen­dant du fait que l’exploitation des res­sources, sou­vent loca­li­sées dans des zones fra­giles en Amazonie par exemple, repré­sente une contra­dic­tion avec l’objectif de pré­ser­ver l’équilibre. De plus, plu­sieurs pro­jets éner­gé­tiques heurtent les inté­rêts et ambi­tions des popu­la­tions autoch­tones qui avaient pour­tant appuyé Correa au début. Correa est conscient de cette contra­dic­tion et cherche à convaincre les pays riches de mettre en place un fonds de déve­lop­pe­ment qui per­met­trait à l’Équateur de ralen­tir ou de mettre un terme à plu­sieurs pro­jets extrac­ti­vistes, mais Léon pense que les chances sont minimes pour arri­ver à un tel com­pro­mis. D’autres poli­tiques redis­tri­bu­tives du gou­ver­ne­ment sont éga­le­ment cri­ti­quées et cri­ti­quables, selon Léon, parce qu’elles n’encouragent pas le déve­lop­pe­ment d’activités pro­duc­tives en dehors des cir­cuits étroits du sec­teur éner­gé­tique ou de l’économie capi­ta­liste tra­di­tion­nelle.

L’utopie de la démocratisation

Lorsqu’il est arrivé au pou­voir, le Président a promu une « refon­da­tion » de son pays à tra­vers une nou­velle consti­tu­tion qui pro­pose la par­ti­ci­pa­tion et la démo­cra­ti­sa­tion. Correa appela cela une « répu­blique citoyenne » où tous et toutes sont appe­lées à par­ti­ci­per à l’exercice du pou­voir. En réa­lité cepen­dant, cette démo­cra­ti­sa­tion est ambi­guë. Léon note la cen­tra­li­sa­tion du pou­voir autour du Président et de son équipe de jeunes tech­no­crates, au détri­ment du Parlement et des partis poli­tiques que le Président consi­dère comme des irri­tants dépas­sés. Les mou­ve­ments sociaux qui sont très forts en Équateur et qui ont ren­versé les pou­voirs pré­cé­dents sont plutôt en marge du pou­voir. « Le Président a ten­dance à tour­ner les coins ronds et à faire fi des pro­ces­sus et pro­cé­dures pré­vues par la consti­tu­tion qu’il a lui-même pilo­tée », affirme Léon : « il prend les déci­sions comme un chef, et il est cer­tain que celles-ci sont ration­nelles, néces­saires, ce qui exclut sou­vent le débat public ». C’est une vieille tra­di­tion en Équateur (et dans plu­sieurs autres pays d’Amérique latine) lorsque un « homme fort », un cau­dillo, se pré­sente comme un sau­veur du peuple.

Un nouvel environnement régional

En dépit de ces limites et contra­dic­tions, quelque chose se passe en Équateur. Des popu­la­tions tra­di­tion­nel­le­ment en marge sont inter­pel­lées, sinon dans l’exercice du pou­voir, au moins en termes de béné­fi­cier d’un statut plus digne. L’autre chan­ge­ment impor­tant est à l’échelle hémi­sphé­rique. » L’Équateur, la Bolivie, le Venezuela, le Brésil et d’autres pays sont en train de construire une autre Amérique » selon Léon, qui rap­pelle les avan­cées de l’UNASUR, un grand projet pour créer un espace commun pour les pays d’Amérique latine, ce qui permet de rela­ti­vi­ser la dépen­dance des États-Unis et des ins­ti­tu­tions finan­cières comme la Banque mon­diale et le FMI. Dans tout cela selon Léon, le nou­veau gou­ver­ne­ment équa­to­rien prend la peine d’affirmer qu’il n’est pas natio­na­liste, qu’il est par­ti­san d’une plus grande soli­da­rité et coopé­ra­tion à l’échelle hémi­sphé­rique. Le danger conclut Léon cepen­dant est qu’il faut du temps pour pro­cé­der à ces grands chan­ge­ments : « le Président veut faire tout tout de suite. Son volon­ta­risme l’empêche de prendre le temps de conso­li­der ses alliances et de penser aux divers aspects de la ques­tion, comme face aux enjeux éner­gé­tiques ».

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