La gauche et l’État : explorations, bifurcations, dépassements

Par Mis en ligne le 22 juillet 2013

« (…)l’ambigüité de la gauche sur l’État, loin d’être une « défaillance » ou une « tare », a été et reste un reflet des luttes de classes et du mouvement social « réellement existant », face à l’amplitude et aux contradictions de ces luttes justement. Sur la durée, dans le « temps long », les socialistes doivent faire deux choses en même temps, lutter contre l’État et lutter dans l’État. »

Pierre Beaudet

La gauche et l’État : explo­ra­tions, bifur­ca­tions, dépas­se­ments-Format PDF

Depuis tou­jours, les mou­ve­ments socia­listes ont entre­tenu une sorte d’ « ambigüité » sur la ques­tion de l’État. Pour la gauche, la lutte contre le capi­ta­lisme est sou­vent pré­sen­tée comme une lutte « contre l’État », un État vu comme l’ « outil des classes domi­nantes ». L’avènement d’une société post-capi­ta­liste doit ouvrir la porte, après le ren­ver­se­ment de cet État des domi­nants, à une société « sans État », à plus ou moins longue échéance. L’objectif n’est donc pas de sub­sti­tuer une domi­na­tion éta­tique par une autre. Éventuellement affirme Marx,

À la place de l’ancienne société bour­geoise, avec ses classes et ses anta­go­nismes de classes, surgit une asso­cia­tion où le libre déve­lop­pe­ment de chacun est la condi­tion du libre déve­lop­pe­ment de tous[1].

Les socia­listes doivent alors « accé­lé­rer » cette tran­si­tion par une lutte sans com­pro­mis contre le dis­po­si­tif capi­ta­liste qui inclut l’État. Certes, des batailles « par­tielles » peuvent et doivent être menées pour mar­quer des gains et amé­lio­rer la vie des classes popu­laires, mais l’objectif « final » ne doit pas être perdu de vu, car sans cela, le mou­ve­ment social être coopté par le sys­tème capi­ta­liste.

Mais peu à peu appa­raît une deuxième pers­pec­tive, qui appar­tient éga­le­ment à la tra­di­tion socia­liste. Pour celle-ci, l’enjeu est moins la des­truc­tion de l’État que sa « trans­for­ma­tion » ou sa « recon­ver­sion, en le met­tant « au ser­vice » des domi­nés. La des­truc­tion de l’État, comme des classes sociales qui en sont la base, reste un objec­tif vague et loin­tain, rela­ti­ve­ment peu per­ti­nent pour la lutte immé­diate. Éventuellement, la des­truc­tion espé­rée en ques­tion peut-être contre-pro­duc­tive dans la mesure où elle néces­site une véri­table guerre civile avec tout ce que cela com­porte de chaos. Il devient alors plus « réa­liste » de pro­cé­der « à petits pas, d’imposer des réformes par­tielles et de donner « du temps au temps », jusqu’à ce que le capi­ta­lisme meurt de sa belle mort pour lais­ser la place à une nou­velle société qui aura été, grâce aux réformes et aux mou­ve­ments socia­listes, lon­gue­ment pré­pa­rée.

Globalement, cette « oscil­la­tion a « habité la grande majo­rité de la « famille » socia­liste, aussi bien ses cou­rants radi­caux que ses cou­rants réfor­mistes. Pendant long­temps, la grande majo­rité des mou­ve­ments de gauche, aussi bien ceux qui vou­laient détruire l’État que ceux qui vou­laient le trans­for­mer, se sont glo­ba­le­ment retrou­vés ensemble dans de vastes coa­li­tions de gauche[2]. Mais au tour­nant du ving­tième siècle, deux grands cou­rants ont émergé et sont deve­nus rela­ti­ve­ment hos­tiles l’un à l’autre, la « social-démo­cra­tie » d’un côté, et le « com­mu­nisme » de l’autre. Cela serait sim­pliste de s’arrêter là, car d’un côté comme de l’autre, les social-démo­crates que les com­mu­nistes se sont frac­tion­nés en de mul­tiples ten­dances adop­tant des points de vue fort dif­fé­rents sur l’État et sur la tran­si­tion au socia­lisme.

Pourquoi reve­nir sur ces « vieux « débats ? D’une part, ces débats ont une per­ti­nence dans le contexte actuel des luttes pour la trans­for­ma­tion. Les mou­ve­ments socia­listes contem­po­rains, dans une large mesure, res­tent confron­tés à des ques­tions fon­da­men­tales et trans­ver­sales qui occupent leur his­toire d’hier à aujourd’hui et pro­ba­ble­ment même, demain. Le but donc de ce texte est de car­to­gra­phier l’évolution des posi­tions et des débats sur l’État, et d’en com­prendre le sens en liant ces débats au contexte et aux luttes de classes. Pour que les lec­teurs ne soient pas sur­pris, j’annonce ma conclu­sion : l’ambigüité de la gauche sur l’État, loin d’être une « défaillance » ou une « tare », a été et reste un reflet des luttes de classes et du mou­ve­ment social « réel­le­ment exis­tant », face à l’amplitude et aux contra­dic­tions de ces luttes jus­te­ment. Sur la durée, dans le « temps long », les socia­listes doivent faire deux choses en même temps, lutter contre l’État et lutter dans l’État.

L’État refondé

À l’origine, le mou­ve­ment socia­liste a été confronté aux bou­le­ver­se­ments qui ont marqué la longue révo­lu­tion euro­péenne, laquelle avait débou­ché en France en 1789, et qui a conti­nué tout au long du dix-neu­vième siècle. Durant cette période, on assiste à la « fon­da­tion » de l’État moderne, qui marque une rup­ture fon­da­men­tale, et qu’Hegel réin­ter­prète de manière magis­trale. La consti­tu­tion de l’État moderne est le point culmi­nant et dia­lec­tique de l’histoire :

L’État, comme réa­lité en acte de la volonté sub­stan­tielle (…) est le ration­nel en soi et pour soi : cette unité sub­stan­tielle est un but propre absolu, immo­bile, dans lequel la liberté obtient sa valeur suprême, et ainsi ce but final a un droit sou­ve­rain vis-à-vis des indi­vi­dus dont le plus haut devoir est d’être membres de l’État[3].

Au centre de l’État hégé­lien, il y a le « peuple », une réa­lité sociale expri­mant une nou­velle iden­tité. C’est ce « peuple » qui est le dépo­si­taire du pou­voir. Dans l’interprétation de gauche, ce peuple doit déve­lop­per « jusqu’au bout » le pro­gramme de 1789 : liberté, fra­ter­nité, éga­lité. Cet État « refondé » doit arra­cher aux anciennes classes domi­nantes leur pou­voir mil­lé­naire, et « récon­ci­lier » dans une seule et même « nation »[4] les inté­rêts de tous. Pour les mou­ve­ments popu­laires de l’époque, il faut un l’État « fort », capable de s’« impo­ser », , de redis­tri­buer et d’éradiquer les ves­tiges du féo­da­lisme, de la monar­chie et de leur idéo­lo­gie réac­tion­naire incar­née par l’Église. L’idée de cet État « fort » acquiert un pou­voir sym­bo­lique consi­dé­rable, bien que, ici et là, essaiment des résis­tances anti­éta­tiques[5].

Révolutions usurpées

Après le grand élan d’émancipation (1789-1848), la révo­lu­tion est usur­pée. De nou­velles classes domi­nantes moder­nisent, de « répu­bli­ca­nisent » les anciennes hié­rar­chies. À l’échelle conti­nen­tale, on écrase les sou­lè­ve­ments popu­laires (notam­ment dans les empires tsa­riste, austro-hon­grois, otto­man). Les classes popu­laires se retrouvent devant un nou­veau pou­voir asso­cié à l’essor du capi­ta­lisme. Elles conti­nuent de sou­le­ver le même éten­dard qui insiste sur le troi­sième terme de la révo­lu­tion fran­çaise, l’égalité. Des sou­lè­ve­ments éclatent ici et là pen­dant que de vastes mou­ve­ments orga­ni­sés (les pre­miers partis socia­listes et syn­di­cats) acquièrent influence et moyens.

C’est alors que cette effer­ves­cence est obser­vée par ses nom­breux acteurs. Marx explique le déve­lop­pe­ment paral­lèle de l’État-nation moderne et du capi­ta­lisme. Il attaque vive­ment la vision hégé­lienne et explique que l’État, c’est la maté­ria­li­sa­tion du pou­voir des classes domi­nantes, et non un lieu « neutre » de moder­nité et de conver­gence. Il s’attaque aux « faux socia­listes » qui rêvent de démo­cra­ti­ser l’État bour­geois, comme si le suf­frage uni­ver­sel et l’obtention des droits pou­vaient résoudre la contra­dic­tion de classe :

Ce « socia­lisme » n’entend aucu­ne­ment l’abolition du régime de pro­duc­tion bour­geois, laquelle n’est pos­sible que par la révo­lu­tion, mais uni­que­ment la réa­li­sa­tion de réformes admi­nis­tra­tives, réformes qui ne changent rien aux rap­ports du Capital et du Salariat et ne font, tout au plus, que dimi­nuer pour la bour­geoi­sie les frais de sa domi­na­tion et allé­ger le budget de l’État[6].

Détruire l’État ?

Devant cette pers­pec­tive tron­quée affirme Marx, l’objectif de la révo­lu­tion est de détruire les classes et les ins­ti­tu­tions qui sup­portent celles-ci, y com­pris l’État :

Le pou­voir poli­tique, à pro­pre­ment parler, est le pou­voir orga­nisé d’une classe pour l’oppression d’une autre. Si le pro­lé­ta­riat, dans sa lutte contre la bour­geoi­sie, se consti­tue for­cé­ment en classe, s’il s’érige par une révo­lu­tion en classe domi­nante et, comme classe domi­nante, détruit par la vio­lence l’ancien régime de pro­duc­tion, il détruit, en même temps que ce régime de pro­duc­tion, les condi­tions de l’antagonisme des classes, il détruit les classes en géné­ral et, par là même, sa propre domi­na­tion comme classe.

La des­truc­tion de l’État pour autant ne peut être « décré­tée », elle doit venir de la dyna­mique sociale dans laquelle se pro­duit, grâce à l’élan d’émancipation, une lutte pour « réduire » l’État, le faire « dépé­rir ».

Selon Engels,

L’État n’est pas un pou­voir imposé du dehors à la société ; il n’est pas « l’image et la réa­lité de la raison », comme le pré­tend Hegel. Il est plutôt un pro­duit de la société à un stade déter­miné de son déve­lop­pe­ment (…) Pour que les anta­go­nistes, les classes aux inté­rêts éco­no­miques oppo­sés, ne se consument pas, elles et la société, en une lutte sté­rile, le besoin s’impose d’un pou­voir qui, placé en appa­rence au-dessus de la société, doit estom­per le conflit, le main­te­nir dans les limites de l’« ordre » ; et ce pou­voir, né de la société, mais qui se place au-dessus d’elle et lui devient étran­ger, c’est l’État[7].

Paris 1871 : le « moment » de Marx

Pendant plu­sieurs années, cette théo­ri­sa­tion reste sur les tablettes pous­sié­reuses du British Museum[8]. À part quelques petits cercles de gauche, les mou­ve­ments sociaux conti­nuent de se battre pour l’« État fort ». En Angleterre et en Allemagne, des avan­cées réelles résultent des grandes luttes réfor­mistes des ouvriers qui imposent, avant la lettre, des poli­tiques key­né­siennes. Après tout, les reven­di­ca­tions « de base », immé­diates du Manifeste du parti com­mu­niste sont obte­nues dans de nom­breux pays capi­ta­listes, ce qui fait dire aux lea­ders socia­listes que la tran­si­tion au socia­lisme arri­vera « pas à pas »[9].

Mais une nou­velle bifur­ca­tion sur­vient en 1871. Les ouvriers prennent le pou­voir à Paris, dans une conjonc­ture où l’État s’écroule. Depuis long­temps, ces ouvriers pari­siens, envers et contre tous, se battent contre les domi­nants toutes ten­dances confon­dues (bour­geois moder­nistes, monar­chistes achar­nés, mili­ta­ristes, etc.). Certes, les Communards sont encer­clés, mais ils « montent à l’assaut du ciel », selon l’expression de Marx. L’égalité est sur l’ordre du jour immé­diat, ce qui de facto dépasse l’horizon his­to­rique de la révo­lu­tion et implique, au moins de manière embryon­naire, le dépas­se­ment de l’État.

La Commune affirme Marx, détruit toutes les illu­sions et sur­tout « le pou­voir cen­tra­lisé de l’État, avec ses organes par­tout pré­sents : armée perma­nente, police, bureau­cra­tie, clergé et magis­tra­ture, organes façon­nés selon un plan de divi­sion sys­té­ma­tique et hié­rar­chique du tra­vail »[10]. La Commune est un « anti État », et « la classe ouvrière ne peut pas se conten­ter de prendre tel quel l’appareil d’État et de le faire fonc­tion­ner pour son propre compte » :

La Commune fut com­po­sée des conseillers muni­ci­paux, élus au suf­frage univer­sel dans les divers arron­dis­se­ments de la ville. Ils étaient res­pon­sables et révo­cables à tout moment. La majo­rité de ses membres était natu­rel­le­ment des ouvriers ou des repré­sen­tants recon­nus de la classe ouvrière. La Commune devait être non pas un organis­me par­le­men­taire, mais un corps agis­sant, exé­cu­tif et légis­la­tif à la fois.

Le repli

Mais la Commune est vain­cue, de par ses propres contra­dic­tions et de par son iso­le­ment. Les mou­ve­ments socia­listes se replient. Encore plus qu’avant, la pers­pec­tive domi­nante est celle de l’ « accom­mo­de­ment » à l’intérieur du cadre exis­tant, quitte à « gruger » le pou­voir des domi­nants, comme le fait habi­le­ment la social-démo­cra­tie alle­mande et anglaise, en élar­gis­sant les droits des domi­nés (suf­frage uni­ver­sel, légis­la­tion du tra­vail, pro­tec­tion sociale, etc.). Au sein des domi­nés se pro­duisent des frac­tures. Certains groupes acquièrent de meilleures condi­tions, voire des pri­vi­lèges. Conscients de ce fait, ils deviennent plus hési­tants par rap­port à la pers­pec­tive de rup­ture.

Effectivement, l’État « fort », sous la pres­sion des luttes, impose des réformes. Eduard Bernstein, un théo­ri­cien de la social-démo­cra­tie alle­mande, pro­pose de lais­ser tomber l’utopisme de Marx. Pour lui, le socia­lisme vien­dra lorsque les classes ouvrières auront acquis une culture supé­rieure, leur per­met­tant d’ « admi­nis­trer les forces pro­duc­tives », ce qui trans­for­mera le régime actuel en un régime plus « juste ». Ces avan­cées incluent une inté­gra­tion des mou­ve­ments sociaux à l’État capi­ta­liste à laquelle s’oppose Marx :

Le Parti ouvrier alle­mand, au lieu de trai­ter la société comme le fon­de­ment de l’État pré­sent traite au contraire l’État comme une réa­lité indé­pen­dante, pos­sé­dant ses propres fon­de­ments intel­lec­tuels, moraux et libres. (…) Les divers États des divers pays civi­li­sés, non­obs­tant la mul­tiple diver­sité de leurs formes, ont tous ceci de commun qu’ils reposent sur le ter­rain de la société bour­geoise moderne, plus ou moins déve­lop­pée au point de vue capi­ta­liste (…)[11].

Marx ne nie pas l’importance d’arracher des conces­sions au pou­voir bour­geois, mais il estime que le mou­ve­ment social doit déve­lop­per une pers­pec­tive post-capi­ta­liste. L’objectif n’est pas seule­ment l’ « amé­lio­ra­tion » de la condi­tion ouvrière et des réformes de l’État, mais une nou­velle société, le com­mu­nisme, qui ne peut émer­ger, à long terme, que par une « période de tran­si­tion poli­tique où l’État ne sau­rait être autre chose que la dic­ta­ture révo­lu­tion­naire du pro­lé­ta­riat ». Au contraire pour Bernstein, ce « but loin­tain » devient un détour­ne­ment de sens qui entrave des stra­té­gies « gagnantes » pro­mues par des mou­ve­ments bien orga­ni­sés, d’où sa fameuse décla­ra­tion, « le mou­ve­ment est tout, le but final n’est rien ».

La catastrophe

Pendant que l’évolution semble donner raison à Bernstein, une nou­velle crise couve. Le capi­ta­lisme, avait com­pris Marx, se déve­loppe par la crise, à la fois dans la lutte inalié­nable entre le capi­tal et le tra­vail, et éga­le­ment dans la com­pé­ti­tion entre les capi­ta­listes eux-mêmes. À l’aube du ving­tième siècle, la crise culmine avec la Première Guerre mon­diale. La social-démo­cra­tie s’écroule en appuyant les Empires et les mili­ta­ristes. Les mou­ve­ments sociaux sont écra­sés au nom de la lutte « pour la patrie ». Mais un peu par­tout, c’est la conster­na­tion, la colère, la révolte.

Pourtant, la social-démo­cra­tie per­siste. Il n’y a pas de « rac­courci » dans l’histoire et ceux qui font la pro­mo­tion d’une révo­lu­tion « totale » se trompent. On ne peut décré­ter, affirme Karl Kautsky, le théo­ri­cien de la social-démo­cra­tie alle­mande, ni la chute du capi­ta­lisme, ni la chute de l’État. La Commune a été une « erreur », une ten­ta­tive pro­mé­théenne. Il faut se battre pour la démo­cra­tie, même « bour­geoise » et élar­gir les droits et ne pas penser tout chan­ger tout de suite. Kautsky :

Quand le pro­lé­ta­riat, en temps que classe consciente, prend part aux luttes par­le­men­taires, dans les élec­tions et dans l’assemblée elle-même, le par­le­men­ta­risme com­mence à chan­ger de nature. Il cesse dès lors d’être un simple moyen de domi­na­tion de la bour­geoi­sie. Ces luttes consti­tuent le moyen le plus puis­sant de secouer les couches encore indif­fé­rentes du pro­lé­ta­riat, de leur ins­pi­rer la confiance et l’espoir. Elles forment le moyen le plus puis­sant de fondre les dif­fé­rentes caté­go­ries de pro­lé­taires en une classe unique ; elles sont enfin le moyen le plus puis­sant dont dis­pose le pro­lé­ta­riat pour agir sur le gou­ver­ne­ment et lui arra­cher les conces­sions qui peuvent l’être dans l’état des cir­cons­tances[12].

États et révolutions

Dans cette Europe trau­ma­ti­sée, la guerre change la donne. Des insur­rec­tions éclatent, notam­ment dans le « maillon faible » du capi­ta­lisme mon­dial qu’est la Russie. Les Soviets, organes animés par les prin­cipes de la Commune, prennent les devants, éta­blissent un « double pou­voir », le leur (sous la forme de la démo­cra­tie directe), en face du pou­voir bour­geois tra­di­tion­nel. Les struc­tures déter­mi­nantes de l’État, à com­men­cer par l’armée, se dis­solvent. C’est « l’irruption des masses dans l’histoire » déclare Trotski. De cette autre révo­lu­tion qui s’esquisse, Lénine pense qu’elle amorce la « grande tran­si­tion » :

Dès l’instant où tous les membres de la société ont appris à gérer eux-mêmes l’État, ont pris eux-mêmes l’affaire en main, « orga­nisé » le contrôle sur l’infime mino­rité de capi­ta­listes, dès cet ins­tant, la néces­sité de toute admi­nis­tra­tion en géné­ral com­mence à dis­pa­raître. Plus la démo­cra­tie est com­plète, et plus proche est le moment où elle devien­dra super­flue. Plus démo­cra­tique est l’« État » consti­tué par les ouvriers armés et qui « n’est plus un État au sens propre », et plus vite com­mence à s’éteindre tout État[13].

« Dictature du prolétariat » ?

Le moment est venu, conti­nue Lénine, d’imposer, par la force si néces­saire, « la domi­na­tion poli­tique du pro­lé­ta­riat », c’est-à-dire sa dic­ta­ture, « qui s’appuie direc­te­ment sur la force armée des masses ». Réunis à Moscou, divers mou­ve­ment socia­listes fondent l’Internationale com­mu­niste et déclarent :

La conquête du pou­voir poli­tique par le pro­lé­ta­riat signi­fie l’anéantissement du pou­voir poli­tique de la bour­geoi­sie. La conquête du pou­voir gou­ver­ne­men­tal ne peut se réduire à un chan­ge­ment de per­sonnes dans la consti­tu­tion des minis­tères, mais doit signi­fier l’anéantissement d’un appa­reil éta­tique étran­ger, la prise en mains de la force réelle, le désar­me­ment de la bour­geoi­sie, l’armement du pro­lé­ta­riat, la des­ti­tu­tion de tous les juges bour­geois et l’organisation de tri­bu­naux pro­lé­ta­riens, la des­truc­tion du fonc­tion­na­risme réac­tion­naire et la créa­tion de nou­veaux organes d’administration pro­lé­ta­riens[14].

Entre-temps, contrai­re­ment à ce que pensent les anar­chistes, la révo­lu­tion a besoin du pou­voir d’État, d’une « orga­ni­sa­tion cen­tra­li­sée de la force, d’une orga­ni­sa­tion de la vio­lence, aussi bien pour répri­mer la résis­tance des exploi­teurs que pour diri­ger la grande masse de la popu­la­tion – pay­san­ne­rie, petite bour­geoi­sie, semi-pro­lé­taires – dans la mise en place de l’économie socia­liste ». L’organisation de cette vio­lence éta­tique revient à un mou­ve­ment orga­nisé, un parti « réel­le­ment révo­lu­tion­naire », capable de prendre l’État, de le détruire, de le recons­truire sur de nou­velles bases. Selon Lénine, tout cela, n’est pas pour demain, mais il faut com­men­cer tout de suite :

Cet appa­reil qu’on appe­lait l’État, qui ins­pire aux hommes une super­sti­tieuse véné­ra­tion, le pro­lé­ta­riat le rejette et dit : c’est un men­songe bour­geois. Cette machine, nous l’avons enle­vée aux capi­ta­listes. Avec cette machine, ou avec ce gour­din, nous anéan­ti­rons toute exploi­ta­tion ; et quand il ne res­tera plus sur la terre aucune pos­si­bi­lité d’exploiter autrui, qu’il ne res­tera plus ni pro­prié­taires fon­ciers ni pro­prié­taires de fabriques, qu’il n’y aura plus de gavés d’un côté et d’affamés de l’autre, quand cela sera devenu impos­sible, alors seule­ment nous met­trons cette machine à la fer­raille[15].

Lénine pense que le com­mu­nisme, cette société sans État, sera érigé, « car ainsi les hommes s’habitueront à obser­ver les condi­tions élé­men­taires de la vie en société, sans vio­lence et sans sou­mis­sion » (L’État et la révo­lu­tion). Des embryons d’une société socia­liste « semés » par la pro­duc­tion sociale orga­ni­sée pour le « bien de tous » et animés par des col­lec­tifs ouvriers auto­nomes sur­gira la nou­velle société « sans État ».

Insurrection ou « guerre de position »

Après quelques années, la révo­lu­tion sovié­tique s’essouffle. Le rêve de la Commune s’enlise dans la guerre civile pen­dant que les insur­rec­tions sombrent dans des bains de sang à Berlin, Budapest, Turin, Shanghai. Rétroactivement, Lénine et d’autres admettent avoir voulu aller « trop loin trop vite ». Il pré­co­nise une « longue tran­si­tion » durant laquelle, explique-t-il, domi­nera ce qu’il qua­li­fie de « capi­ta­lisme d’État », ou de capi­ta­lisme « sans capi­ta­listes » et pen­dant laquelle les socia­listes recons­trui­ront l’économie mal­me­née par la guerre. Il appelle une partie de la bour­geoi­sie à col­la­bo­rer avec le nou­veau pou­voir. Il veut « réfor­mer » l’appareil d’État sovié­tique, « déla­bré », mal éduqué et incom­pé­tent :

Les ouvriers exal­tés par la lutte pour le socia­lisme, ne sont pas suf­fi­sam­ment ins­truits. Ils vou­draient bien nous donner un appa­reil meilleur. Mais ils ne savent pas com­ment s’y prendre. Ils ne sont pas assez formés, ils n’ont pas le niveau de culture requis. Or, pour ce faire, il faut jus­te­ment avoir de la culture. On ne peut s’en tirer par un coup d’audace ou un assaut, avec de l’énergie ou du cran[16].

Parallèlement, le com­mu­niste ita­lien Antonio Gramsci pro­pose de lais­ser tomber, au moins tem­po­rai­re­ment, cette idée de l’insurrection qui est, selon lui, un « for­cing » sans espoir et qui est héri­tée, selon lui, des élans « jaco­bi­nistes » (durant la révo­lu­tion fran­çaise) et qui pen­saient que la révo­lu­tion devait être dans un cer­tains sens « impo­sée » au peuple. Évidemment, ce « repli » est théo­ri­sée devant les défaites impor­tantes infli­gées au mou­ve­ment socia­liste.

Gramsci pré­co­nise une longue bataille poli­tique et cultu­relle, une « guerre de posi­tions » dans l’État et en même temps en dehors de l’État, qui est, explique-t-il, non seule­ment un appa­reil de répres­sion (ou de coer­ci­tion), mais aussi un appa­reil hégé­mo­nique, et dont le pou­voir repose, en partie, sur le consen­te­ment des masses. Le « tra­vail » de la révo­lu­tion est alors de miner cette hégé­mo­nie, de faire « bas­cu­ler » la conscience des masses du côté de la trans­for­ma­tion, ce qui implique un très long tra­vail que Gramsci qua­li­fie de « cultu­rel ». Le « prince moderne » (méta­phore qu’il uti­lise pour parler des forces socia­listes)

doit pro­mou­voir et orga­ni­ser une réforme intel­lec­tuelle et morale, ce qui signi­fie créer le ter­rain pour un déve­lop­pe­ment futur de la volonté col­lec­tive natio­nale-popu­laire vers l’accomplissement d’une forme supé­rieure et totale de civi­li­sa­tion moderne[17]

Ce fai­sant, Gramsci écarte, pour le moment, la pers­pec­tive d’une révo­lu­tion sou­daine, d’une « prise du pou­voir » à la manière sovié­tique. Son optique repré­sente plutôt une bifur­ca­tion stra­té­gique, plutôt qu’un chan­ge­ment de para­digme puisque pour lui, l’objectif « fon­da­men­tal » demeure le même, la des­truc­tion de l’État capi­ta­liste qui sera le fait, non pas d’une insur­rec­tion, mais d’une très longue bataille poli­tique. Mais la pers­pec­tive de Gramsci, devant la défaite sub­sé­quente des révo­lu­tions euro­péennes, est mar­gi­na­li­sée[18].

Au même moment, la révo­lu­tion sovié­tique se dévore elle-même, créant une effroyable bureau­cra­tie qui s’érige peu à peu en tant que « bour­geoi­sie d’État ». L’État sovié­tique, qui devait « s’éteindre » peu à peu, au contraire enva­hit l’ensemble du corps social, de l’économique au poli­tique en pas­sant par le cultu­rel. Un peu par­tout dans le monde, plu­sieurs mou­ve­ments socia­listes, dont les Partis com­mu­nistes, défendent cet « État du peuple tout entier » où par défi­ni­tion, la dis­si­dence est pré­sen­tée comme le fait des classes réac­tion­naires qui refusent de mourir.

De la défaite au consensus

Ce retour­ne­ment abou­tit à d’impitoyables défaites qui pavent la voie au fas­cisme et au nazisme. Hitler reprend en le détour­nant le label du « socia­lisme d’État » en pro­met­tant, sous la chape de plomb du natio­nal-socia­lisme, l’emploi, le loge­ment, la sécu­rité sociale. Les socia­listes modé­rés ou radi­caux s’illusionnent sur leurs forces et sont écra­sées. C’est la fin de toute une époque.

Après la Deuxième Guerre mon­diale, une nou­velle donne appa­raît. La grande coa­li­tion de la gauche et des pays capi­ta­listes démo­cra­tiques a permis la défaite du nazisme. En bonne partie, cette grande coa­li­tion repose sur une sorte de consen­sus pré­caire qui s’impose dans le monde. Dans les pays capi­ta­listes, les domi­nants sont forcés d’accepter de grandes réformes à la fois pen­sées par Keynes et les pro­mo­teurs du New Deal, à la fois impo­sées « par en bas », par les grandes luttes ouvrières aux États-Unis, en France et ailleurs. En Union sovié­tique, la pou­voir auréolé de sa vic­toire contre le nazisme, se sta­bi­lise éga­le­ment par cer­taines réformes et en pré­co­ni­sant la « tran­si­tion paci­fique » entre les deux sys­tèmes. Pour le mou­ve­ment socia­liste euro­péen, la trans­for­ma­tion passe par la voie élec­to­rale, la consti­tu­tion d’alliances avec d’autres partis et la mise en place de réformes sociales et éco­no­miques. À toutes fins pra­tiques, les partis com­mu­nistes aban­donnent les objec­tifs d’une trans­for­ma­tion radi­cale. Réformer (démo­cra­ti­ser) l’État, élar­gir les droits sociaux, empê­cher la troi­sième guerre mon­diale, deviennent les impé­ra­tifs pour le mou­ve­ment social et la majo­rité des partis de gauche où le thème de la révo­lu­tion et de la rup­ture de l’État bour­geois est relé­gué, encore une fois, à un avenir impré­cis et loin­tain.

Le printemps des peuples

Jusque dans les années 1960, ce « consen­sus » tient plus ou moins. Les condi­tions de vie et de tra­vail des masses dans les pays capi­ta­listes avan­cés, mais aussi dans les pays socia­listes et dans ce qui devient le tiers-monde, s’améliorent. Le grand chan­ge­ment n’est pas à l’ordre du jour, mais des trans­for­ma­tions sont pal­pables. Plusieurs partis de gauche sont inté­grés dans des gou­ver­ne­ments, ou au moins deviennent des « par­te­naires » de l’État capi­ta­liste.

Et puis le vent tourne. Le « grand com­pro­mis (domi­nant durant les « trente glo­rieuses » de crois­sance et de paix sociale rela­tive) s’effiloche devant la remon­tée des luttes. Dans plu­sieurs pays, les ouvriers et les étu­diants se révoltent contre la gri­saille d’un capi­ta­lisme moder­nisé qui prend la forme d’une « société de consom­ma­tion ». Des insur­rec­tions « sym­bo­liques », fes­tives, civiques, éclatent en France, en Italie, même en Tchécoslovaquie, à l’ombre du « socia­lisme réel­le­ment exis­tant ». Dans le tiers-monde, de nou­velles révo­lu­tions éclatent au Vietnam, à Cuba, en Algérie. On ne veut plus « attendre » les « bien­faits » éven­tuels de la « coexis­tence paci­fique » entre les grandes puis­sances. On veut que ça change et tout de suite.

En Italie, de nou­velles pro­po­si­tions sont mises sur la table. L’idée d’une trans­for­ma­tion gra­duelle, « en douce », de l’État est remise en ques­tion par une nou­velle géné­ra­tion mili­tante. Il faut « repar­tir à l’assaut » par un tra­vail poli­tique de masse, comme le pro­pose Mario Tronti, un des théo­ri­ciens de cette nou­velle gauche ita­lienne :

Le but reste encore celui de jeter les bases du pro­ces­sus révo­lu­tion­naire en en fai­sant avan­cer les condi­tions objec­tives et en com­men­çant à en orga­ni­ser les forces sub­jec­tives [19].

Ce qui veut dire en clair, selon Tronti, qu’il faut cesser de tenter cette illu­soire conquête de la majo­rité dans les par­le­ments « bour­geois », et qu’il faut plutôt

Construire un bloc poli­tique des forces sociales pour s’en servir comme d’un levier maté­riel qui fera sauter une par une, puis dans leur ensemble, les connexions internes du pou­voir poli­tique de l’adversaire : une puis­sance popu­laire redou­table, manœu­vrée, contrô­lée et diri­gée par la classe ouvrière.

Tronti et les mili­tants ita­liens cherchent tou­jours à détruire l’État, mais dans le cadre d’une guerre de posi­tion », davan­tage basée sur le mili­tan­tisme des masses que sur l’action « pla­ni­fiée » des partis

On a raison de se révolter

En Chine sous la forme par­ti­cu­lière qu’y prend le socia­lisme « réel­le­ment exis­tant », des mil­lions de jeunes entendent l’appel qui vient d’en haut et qu’on iden­ti­fie à Mao : « on a raison de se révol­ter ». Par la suite, ils enva­hissent les écoles et les lieux publics. Ils demandent des comptes. Ils défient le pou­voir des maîtres. Ils mettent le doigt sur les héri­tages confu­céens qui se repro­duisent dans le mépris du tra­vail manuel. Dans les sec­teurs ouvriers, le mou­ve­ment des jeunes est au début perçu comme une révolte de pri­vi­lé­giés. Mais peu à peu, les pro­lé­taires com­prennent que le pou­voir des­po­tique est mis à mal. Les ouvriers veulent en ter­mi­ner avec l’oppression de la chaîne de mon­tage, le pro­duc­ti­visme exa­cerbé, la logique des chefs. Ils prennent d’assaut les usines. Peu à peu, ces mou­ve­ments débordent les limites « ordi­naires ». Des voix d’expriment pour mettre fin au mono­pole du pou­voir par le PCC. Plus encore, pour ques­tion­ner l’idée même d’un État comme struc­ture bureau­cra­ti­sée au-dessus et au nom des masses. Selon Wang Hung-wen, un ouvrier du tex­tile que Mao impose au comité cen­tral du PCC, il est néces­saire d’appliquer un sys­tème d’élection géné­rale sem­blable à celui de la Commune de Paris.

La Commune de Shanghai

À Shanghai, la muni­ci­pa­lité est dis­soute, de même que le comité du parti et on déclare l’avènement de la Commune. Cette réfé­rence n’est pas for­tuite. Les Communards ont tenté de « briser » la machine de l’État (et non seule­ment de s’emparer), disent les jeunes chi­nois. L’idée est de créer une struc­ture non seule­ment élec­tive, mais par­ti­ci­pa­tive, directe, sans l’intermédiarisation de « fonc­tion­naires » ou de bureau­crates. Dans la pro­vince de Hounan, le « Comité révo­lu­tion­naire pro­lé­ta­rien de la Grande Alliance » (Sheng-wu-lien) charge à fond de train contre la bureau­cra­tie du PCC et de l’État.[20] Les rebelles affirment qu’il faut détruire à fond l’ancien appa­reil éta­tique,

Car cette classe de capi­ta­listes rouges fon­ciè­re­ment pour­rie entrave le pro­grès his­to­rique. Ses rap­ports avec le peuple se sont trans­for­més en rap­ports entre diri­geants et diri­gés, entre domi­nants et domi­nés, entre exploi­teurs et exploi­tés.

De tout cela, un nou­veau pou­voir doit émer­ger :

Les cadres de la com­mune ne joui­ront pas de pri­vi­lèges spé­ciaux. Ils rece­vront le même trai­te­ment que les masses. Ils pour­ront être ren­voyés ou rem­pla­cés à tout moment à la demande des masses.

Sheng-wu-lien appelle à la dis­so­lu­tion du PCC et son rem­pla­ce­ment par un parti « authen­ti­que­ment maoïste », débar­rassé de l’ancienne direc­tion et de ses manières et qui pour­sui­vra « jusqu’au ren­ver­se­ment du pou­voir de la bour­geoi­sie bureau­cra­tique, la des­truc­tion totale de l’ancienne machine d’état, la révo­lu­tion totale, la redis­tri­bu­tion des biens et du pou­voir, l’établissement d’une nou­velle société, bref, la Commune popu­laire de Chine ».

Flux et reflux

Assez rapi­de­ment, cette effer­ves­cence s’effiloche. De grandes dis­sen­sions sur­viennent entre les rebelles. La force des partis qui pré­co­nisent l’approche tra­di­tion­nelle s’avère plus puis­sante que ce qu’en pensent les fac­tions d’extrême-gauche. Celles-ci par ailleurs sont ten­tées par diverses « aven­tures », dont celle de la « lutte armée », ce qui conduit à des défaites catas­tro­phiques. L’État capi­ta­liste se restruc­ture et réta­blit l’« ordre ». En Chine et en URSS, la « bour­geoi­sie rouge » reprend le contrôle et conso­lide le Parti/​État. Ce reflux est sans com­pa­rai­son avec l’impitoyable défaite sur­ve­nue trente ans aupa­ra­vant, néan­moins, le mou­ve­ment social est désem­paré. D’autant plus que la « déstructuration/​restructuration capi­ta­liste prend son essor sous la forme du néo­li­bé­ra­lisme.

Comme la terre ne cesse de tour­ner, les luttes conti­nuent et avec elles s’ébauchent de nou­velles pro­po­si­tions. En Europe à la fin des années 1970, l’inspiration de Gramsci est réani­mée, notam­ment par le socio­logue Nicos Poulantzas[21]. Il effec­tue une cri­tique pas­sion­nante des « sim­plismes » de la gauche his­to­rique quant à l’État, long­temps perçu comme un « objet » ou un « site » phy­sique à enva­hir et à cap­tu­rer. Selon Poulantzas, cette occul­ta­tion conduit à de sérieuses impasses, puisqu’elle inter­dit de penser la trans­for­ma­tion « réelle », celle évo­quée par Gramsci, à tra­vers la longue recon­quête de la « société civile »[22]. Au bout de la ligne, plu­sieurs pensent que le mou­ve­ment social doit cesser de « tout miser » sur l’immédiat, et se coa­li­ser dans de vastes alliances sociales et poli­tiques, comme cela est pro­posé en France notam­ment sous l’égide d’un « Programme commun » endossé par les Partis com­mu­niste et socia­liste, de même que la majo­rité des mou­ve­ments sociaux.

Mais lorsque cette coa­li­tion gagne les élec­tions en 1981, le Parti socia­liste qui domine fait capo­ter le Programme commun en éli­mi­nant les reven­di­ca­tions les plus radi­cales pour évo­luer vers une ges­tion plus humaine du capi­ta­lisme. Pour plu­sieurs, un impor­tant glis­se­ment se pro­duit : la social-démo­cra­tie devient social-libé­ra­lisme. Les mou­ve­ments sont à nou­veau désem­pa­rés. Que faire ?

Le retour de la taupe

Au tour­nant des années 1980, l’utopie semble conge­lée. Un peu plus tard, le Mur de Berlin s’effondre et avec lui, le « socia­lisme réel­le­ment exis­tant ». Au début, des sec­teurs de la gauche radi­cale célèbrent cette chute en pen­sant que les mou­ve­ments sociaux (comme en Pologne) vont faire bas­cu­ler les régimes bureau­cra­tiques vers un socia­lisme démo­cra­tique. Mais en réa­lité tel n’est pas le cas. Ailleurs la pers­pec­tive révo­lu­tion­naire pié­tine, comme au Nicaragua « san­di­niste » où une défaite crève-cœur accé­lère la crise de plu­sieurs mou­ve­ments latino-amé­ri­cains. Entre-temps, d’autres géné­ra­tions sociales et poli­tiques prennent forme, davan­tage sous la forme de mou­ve­ments de masse (que de partis ou d’organisations poli­tiques). La reven­di­ca­tion démo­cra­tique est au pre­mier plan, prin­ci­pa­le­ment dans les régimes dits de « démo­cra­ture ». De gigan­tesques coa­li­tions se remettent en place au Brésil, en Afrique du Sud, en Corée. Sans pour autant sou­le­ver la ques­tion d’une trans­for­ma­tion radi­cale, ces mobi­li­sa­tions défient l’État capi­ta­liste et auto­ri­taire d’une manière très effi­cace.

De manière inat­ten­due, ce tra­vail de taupe surgit au Mexique en 1994. Le mou­ve­ment zapa­tiste, coa­li­tion autoch­tone-pay­sanne arri­mée sur une gauche inno­va­trice, remet tout en ques­tion avec cette insur­rec­tion semi-sym­bo­lique. Cette réa­lité inédite adopte un nou­veau lan­gage : « il ne s’agit pas de prendre le pou­voir sinon de révo­lu­tion­ner les rela­tions entre ceux qui l’exercent et ceux qui le subissent ». L’État natio­nal, dans le sillon du néo­li­bé­ra­lisme, est devenu un « fan­tôme », selon le Sous-com­man­dant Marcos :

La poli­tique, en tant que moteur de l’État-nation, n’existe plus. Elle sert seule­ment à gérer l’économie, et les hommes poli­tiques ne sont plus que des ges­tion­naires d’entreprise. Les nou­veaux maîtres du monde n’ont pas besoin de gou­ver­ner direc­te­ment. Les gou­ver­ne­ments natio­naux se chargent d’administrer les affaires pour leur compte. Le nouvel ordre, c’est l’unification du monde en un unique marché. Les États ne sont que des entre­prises avec des gérants en guise de gou­ver­ne­ments, et les nou­velles alliances régio­nales res­semblent davan­tage à une fusion com­mer­ciale qu’à une fédé­ra­tion poli­tique[23].

Les zapa­tistes pro­posent une lutte locale, à l’échelle des vil­lages et des com­mu­nau­tés, pour construire des espaces « libé­rés » d’autogestion et d’expérimentation sociale, en même temps qu’une lutte inter­na­tio­nale, contre le capi­ta­lisme glo­ba­lisé.

Ailleurs en Amérique du Sud, de nou­velles luttes sociales se poli­tisent et reposent la ques­tion du pou­voir, en ten­tant d’inventer de nou­velles pers­pec­tives, « ni social-démo­crates, ni mar­xistes-léni­nistes » comme l’affirme un des lea­ders du Parti des tra­vailleurs du Brésil (PT), Marco Aurelio Garcia. On parle d’une « nou­velle » poli­tique, qui doit se confi­gu­rer « par en haut » (dans le pou­voir d’État) et « par en bas » (dans les mou­ve­ments sociaux). Est alors contes­tée la vision tra­di­tion­nelle où la trans­for­ma­tion est struc­tu­rée par un rap­port ver­ti­cal entre le « poli­tique » et le « social ».

Nouvelles donnes

Fort de ces avan­cées, ce nou­veau mou­ve­ment de masse vers la fin des années 1990 bous­cule le pou­voir et permet l’élection de vastes coa­li­tions de gauche et de centre-gauche en Amérique du Sud. Les mou­ve­ments sociaux y sont à la fois cata­ly­seurs de ce nou­veau pou­voir, et en même temps rela­ti­ve­ment dis­tants, conscients de l’importance de leur auto­no­mie. Pour les plus radi­caux, le Mouvement des pay­sans sans-terre du Brésil (MST) par exemple, c’est encore la « guerre de posi­tion » : gri­gno­ter le pou­voir de l’État et de la bour­geoi­sie, accu­mu­ler des forces, construire à la base un pou­voir popu­laire basé sur des com­mu­nau­tés auto-orga­ni­sées, etc. Tout en appuyant le PT, le MST et d’autres mou­ve­ments popu­laires refusent d’être absor­bés dans une logique de trans­for­ma­tion « de l’intérieur ».

Nous n’avons donc aucun doute que le combat face à cet État est un combat poli­tique, un combat per­ma­nent, qui ne dépend pas seule­ment de nous, mais aussi des arti­cu­la­tions et des alliances poli­tiques avec d’autres sec­teurs de la classe tra­vailleuse. Dans notre rap­port au gou­ver­ne­ment, nous avons le prin­cipe sui­vant : conti­nuer à lutter, à occu­per la terre, à orga­ni­ser les tra­vailleurs-euses, à mani­fes­ter, à faire abou­tir des luttes, à reven­di­quer la réforme agraire, à avan­cer comme nous le pou­vons pour des conquêtes éco­no­miques, pour l’amélioration des condi­tions de crédit et de l’infrastructure des terres occu­pées. Il faut chan­ger la struc­ture actuelle de pou­voir, en modi­fiant le schéma actuel du rap­port de forces poli­tiques dans la société bré­si­lienne. Cette modi­fi­ca­tion ne se fera que par une lutte conti­nue et de nom­breux affron­te­ments. Nous n’avons donc aucun doute que toute conquête, y com­pris de type éco­no­mique, décou­lera d’un fort conflit social. Un conflit social, non parce que nous aimons en soi le conflit, mais parce que nos conquêtes actuelles ont été pos­sibles grâce à l’affrontement et à la lutte[24].

C’est éga­le­ment la pers­pec­tive du Mouvement vers le socia­lisme (MAS) en Bolivie, une coa­li­tion de mou­ve­ments sociaux radi­ca­li­sés qui pro­voquent l’élection d’Evo Morales, mais qui res­tent dans une posi­tion d’intériorité/extériorité face au « nouvel » État. Ces réels succès des mou­ve­ments ins­pirent d’autres orga­ni­sa­tions à tra­vers le monde et inter­pellent éga­le­ment intel­lec­tuels et cher­cheurs.

La « multitude » contre le pouvoir

Pour les uns, il faut aller encore plus loin dans une « logique » post-éta­tiste et construire un pou­voir poli­tique hori­zon­tal, déhié­rar­chisé, en réseaux, tel que le pro­pose John Holloway[25] qui affirme la néces­sité de « dépas­ser l’illusion éta­tiste ». C’est éga­le­ment le point de vue de Toni Negri qui pro­pose de « déser­ter le pou­voir ». A la limite selon Negri, la lutte pour l’État est un peu une perte de temps, puisque la trans­for­ma­tion du capi­ta­lisme pose elle-même les jalons de son dépas­se­ment[26]. La lutte par la trans­for­ma­tion doit s’insérer au cœur du dis­po­si­tif capi­ta­liste qui n’est plus struc­turé autour de l’État-nation « tra­di­tion­nel », mais dans un capi­ta­lisme trans­na­tio­nal, cos­mo­po­lite, éva­nes­cent, face auquel un nou­veau sujet his­to­rique, la « mul­ti­tude » s’impose en contre-pou­voir. Cette « mul­ti­tude » résis­tante, ce « pou­voir consti­tuant », se dote de nou­veaux outils, via des réseaux de pro­duc­tion auto­nomes bio­po­li­tiques, pour accé­lé­rer la dis­so­lu­tion de l’État et du capi­ta­lisme.

Limites et questionnements

Contre cette pers­pec­tive « néo liber­taire » se pro­filent des pro­po­si­tions « tra­di­tion­nelles » (sans néces­sai­re­ment être « pas­séistes »), notam­ment celle de Daniel Bensaïd :

L’Etat n’est pas un lieu ou une chose, mais aussi un rap­port social. S’il existe une « illu­sion éta­tiste » – au sens où Marx dénon­çait déjà « l’illusion poli­tique » de ses contem­po­rains, rédui­sant l’émancipation humaine à l’émancipation « seule­ment poli­tique » – l’Etat ne se réduit pas pour autant à une illu­sion. Le rap­port social dont il garan­tit la repro­duc­tion se cris­tal­lise en ins­ti­tu­tions et en appa­reils qui ne sont pas qu’idéologiques. (…. Les rap­ports de forces sociaux tra­versent le champ des ins­ti­tu­tions et de la repré­sen­ta­tion poli­tique. On a beau pré­tendre que le pou­voir d’Etat n’est qu’un parmi les mul­tiples rap­ports de pou­voir, il en est la clef de voûte et la garan­tie[27].

Pour une impor­tante frac­tion du mou­ve­ment social, attendre de « réfor­mer » le capi­ta­lisme « pas à pas » n’est pas non plus vrai­ment une option, sur­tout que le capi­ta­lisme, aujourd’hui comme hier, se décline par la crise, voire par la guerre. Alain Badiou, phi­lo­sophe et mili­tant en France estime qu’en dépit de toutes ses contra­dic­tions et de tous ses échecs, le projet de des­truc­tion de l’État reste valable :

L’hypothèse com­mu­niste revient à dire que le deve­nir de l’humanité n’est pas condamné à la domi­na­tion pla­né­taire du capi­ta­lisme, aux inéga­li­tés mons­trueuses qui l’accompagnent, à l’obscène divi­sion du tra­vail et à la « démo­cra­tie » qui est, de tout cela, le concen­tré éta­tique, orga­ni­sant en fait le pou­voir sans par­tage d’une oli­gar­chie très étroite[28].

Réformer l’État : perspective contemporaine

Parallèlement, on assiste à un renou­vel­le­ment de la pers­pec­tive social-démo­crate. Pour cer­tains, il faudra bien, un jour, dépas­ser, trans­cen­der, le capi­ta­lisme, qui n’est pas un sys­tème dans lequel l’humanité peut conti­nuer. Le meilleur chemin est alors, pro­pose Jean-François Lizée, de construire une gauche « plus effi­cace », autour d’un pro­gramme « réfor­miste-radi­cal », qui per­met­trait de briser avec la logique domi­nante, sans néces­sai­re­ment « casser » le sys­tème[29]. Pour d’autres, dans la lignée de Bernstein, l’objectif doit être accordé avec la réa­lité, et la réa­lité, c’est le capi­ta­lisme, qu’il faut réfor­mer, quitte à en chan­ger cer­taines dimen­sions »

Les acteurs sociaux qué­bé­cois (…) n’exigent pas une rup­ture totale avec l’économie libé­rale. Pour la plu­part, ils sont déjà enga­gés dans la mise en place de nou­veaux dis­po­si­tifs qui per­mettent d’insérer les mar­chés dans de nou­veaux arran­ge­ments ins­ti­tu­tion­nels (…) On voit ainsi se construire une nou­velle éco­no­mie libé­rale, tra­ver­sée par des espaces de trans­for­ma­tion qui gra­duel­le­ment en soli­di­fient le carac­tère démo­cra­tique et soli­daire[30].

Parallèlement, les pro­po­si­tions de « remettre l’État » au centre du déve­lop­pe­ment social abondent, par­ti­cu­liè­re­ment à la lumière de la crise éco­no­mique actuelle. On est par­fois dans le cadre d’un « néo-key­né­sia­nisme, comme c’est le cas avec Joseph Stiglitz, ancien vice-pré­sident de la Banque mon­diale et dont la pers­pec­tive est de « net­toyer » le capi­ta­lisme actuel de ses « virus » tels la finan­cia­ri­sa­tion, la spé­cu­la­tion, l’évasion fis­cale, etc. On va par­fois un peu plus loin, pour impo­ser aux domi­nants un autre « grand com­pro­mis » (comme dans les années 1930) avec les classes popu­laires au Nord et le tiers-monde au Sud. En Amérique du Sud, des mou­ve­ments de gauche, le PT par exemple, pro­posent une « social-démo­cra­tie du tiers-monde », ce qui implique de réor­ga­ni­ser l’architecture sociale, éco­no­mique, poli­tique. On revient à l’idée d’un État « fort », « seul outil » capable de régu­ler et de « garan­tir et de favo­ri­ser les droits et la qua­lité de vie des citoyens »[31].

En guise de conclusion : « la guerre de position »

Reprenons, pour ne pas conclure, la méta­phore de Gramsci. La réa­lité, c’est la lutte des classes, par­fois directe et vio­lente, par­fois dif­fuse et opaque. Et cette lutte, c’est une guerre, par­fois armée, mais le plus sou­vent poli­tique, éco­no­mique, cultu­relle, entre ceux qui dominent, et ceux qui sont domi­nés. Pourquoi parler de « guerre » ? Dans le contexte du capi­ta­lisme, les domi­nants (ce n’est pas une ques­tion de psy­cho­lo­gie) doivent assu­rer la péren­nité d’un sys­tème qui repose sur l’accumulation du capi­tal et la mar­chan­di­sa­tion du vivant, d’où une vio­lence inhé­rente qui vient du fait que pour se repro­duire, il faut forcer la grande majo­rité des humains à se trans­for­mer eux-mêmes en mar­chan­dises.

Au cœur de ce dis­po­si­tif se situe l’État. Or contrai­re­ment à une illu­sion lar­ge­ment par­ta­gée, cet État n’est pas un « site », une « for­te­resse » à « conqué­rir ». Ce n’est pas non plus une « machine » qu’il suffit de « repro­gram­mer ».

Si l’histoire démontre quelque chose, c’est qu’il n’y a pas de « solu­tion facile » : la pos­si­bi­lité de réfor­mer « fon­da­men­ta­le­ment » le capi­ta­lisme, via l’État, n’est pas une avenue réa­liste sur le long terme, même si, à court terme, des résis­tances peuvent rendre le capi­ta­lisme plus a accom­mo­dant », plus com­pro­mi­sant. Dans ce contexte, il est abusif de décré­ter la « mort du socia­lisme », comme cer­tains le font, et comme si le seul hori­zon était une huma­ni­sa­tion, ou une réforme (en pro­fon­deur ou en sur­face) du capi­ta­lisme.

Il y a cepen­dant aussi une autre leçon. Il n’y pas de « rac­courci », encore moins d’insurrection « miracle », d’« orga­ni­sa­tion miracle », de « projet miracle ». On ne peut « cap­tu­rer » l’État, pas plus qu’on ne peut « décré­ter » la fin du capi­ta­lisme. Les rap­ports sociaux, ins­crits dans des réa­li­tés maté­rielles, sont des rap­ports de pou­voir, poli­tiques, idéo­lo­giques, cultu­rels. Pour les chan­ger, il faut des dizaines, peut-être quelques cen­taines d’années. Encore là, l’histoire doit nous aider à déchif­frer : la longue tran­si­tion entre les sys­tèmes pré­ca­pi­ta­listes (de type féodal) et le capi­ta­lisme, amor­cée vers le qua­tor­zième siècle (et en cours jusqu’à ce jour), s’est faite à tra­vers plu­sieurs vagues de luttes de classes, de repli, d’avancées par­tielles. C’est ce que les plus clair­voyants parmi les révo­lu­tion­naires du ving­tième siècle ont fini par com­prendre (notam­ment Lénine et Gramsci).

L’horizon socia­liste reste certes vague, mais dans le sillon des luttes d’émancipation actuelles, notam­ment celles qui se déroulent en Amérique latine, quelque chose de neuf est en train d’apparaître, comme le rap­pelle le socio­logue François Houtart :

On peut espé­rer qu’il sera un jour pos­sible de penser et d’organiser des socié­tés où le marché rede­vien­dra un simple régu­la­teur des échanges et non une dic­ta­ture de l’accumulation et où l’Etat sera le four­nis­seur des ser­vices publics, y com­pris pour la sécu­rité, et non pas le « Léviathan », dont par­lait Hobbes, c’est-à-dire une orga­ni­sa­tion toute puis­sante. A ce moment, le déve­lop­pe­ment pourra pri­vi­lé­gier la valeur d’usage sur la valeur d’échange, la rela­tion à la nature se défi­nira en termes de sym­biose et non d’exploitation, la démo­cra­tie pourra être géné­ra­li­sée à tous les rap­ports sociaux y com­pris les rap­ports éco­no­miques et de genre et l’inter-culturalité per­met­tra à toutes les cultures, les savoirs, les phi­lo­so­phies et les reli­gions de contri­buer à la construc­tion col­lec­tive. Ce ne sera ni le marché capi­ta­liste, ni l’Etat tota­li­taire, mais une orga­ni­sa­tion col­lec­tive d’un déve­lop­pe­ment inté­gral maté­riel, cultu­rel et spi­ri­tuel, que cer­tains appellent déjà « le socia­lisme du 21e siècle »[32].

Références :


[1] Marx et Engels, Le Manifeste du parti com­mu­niste (1847). Le texte est en ligne :

http://​www​.mar​xists​.org/​f​r​a​n​c​a​i​s​/​m​a​r​x​/​w​o​r​k​s​/​1​8​4​7​/​0​0​/​k​m​f​e​1​8​4​7​0​0​0​0​b.htm

[2] Il faut sou­li­gner qu’à l’extérieur de la « famille » socia­liste se sont déve­lop­pés divers cou­rants anar­chistes et liber­taires qui jusqu’à un cer­tain point, sont avérés plus consis­tants dans leur oppo­si­tion à l’État capi­ta­liste, même si, dans diverses périodes de leur his­toire poli­tique, eux-aussi ont eu leurs moments d’ « hési­ta­tion ».

[3] Hegel, Principes de phi­lo­so­phie du droit (1821)

[4] Le terme de « nation » ren­voie à un autre débat poli­tique et épis­té­mo­lo­gique que nous ne pou­vons abor­der ici.

[5] Voir Martin Breaugh, L’expérience plé­béienne, une his­toire de la liberté poli­tique, Payot, Paris, 2007

[6] Le mani­feste du parti com­mu­niste

[7] Friedrich Engels, L’Origine de la famille, de la pro­priété privée et de l’État

[8] Marx est exilé à Londres et il passe ses jour­nées à écrire ses œuvres à la biblio­thèque du British Museum.

[9] Parmi les reven­di­ca­tions iden­ti­fiées par Marx et Engels dans le Manifeste, plu­sieurs sont effec­ti­ve­ment réa­li­sées par les luttes popu­laires qui forcent l’État à chan­ger, notam­ment dans l’expropriation par­tielle de la pro­priété fon­cière, l’impôt pro­gres­sif, la cen­tra­li­sa­tion du crédit par l’État, la natio­na­li­sa­tion des moyens de trans­port, la mise en place d’un sec­teur indus­triel public, la pro­tec­tion des droits du tra­vail, l’éducation publique et gra­tuite, etc.

[10] Karl Marx, La guerre civile en France, 1871, docu­ment pro­duit en ver­sion numé­rique par Jean-Marie Tremblay. « Les clas­siques des sciences sociales » : http://​www​.uqac​.uque​bec​.ca/​z​o​n​e​3​0​/​C​l​a​s​s​i​q​u​e​s​_​d​e​s​_​s​c​i​e​n​c​e​s​_​s​o​c​i​a​l​e​s​/​i​n​d​e​x​.html

[11] Karl Marx, Gloses mar­gi­nales au pro­gramme du Parti ouvrier alle­mand (cri­tique du pro­gramme de Gotha), 1875. En ligne : http://​clas​siques​.chez​-alice​.fr/​m​a​r​x​/​g​o​t​h​a.pdf

[12] Karl Kautsky, Le pro­gramme socia­liste (1892). En ligne : http://​www​.mar​xists​.org/​f​r​a​n​c​a​i​s​/​k​a​u​t​s​k​y​/​w​o​r​k​s​/​1​8​9​2​/​0​0​/​k​a​u​t​s​k​y​_​1​8​9​2​0​0​0​0​_​0​5.htm

[13] Lénine, L’État et la révo­lu­tion 1917.

En ligne : http://​www​.mar​xists​.org/​f​r​a​n​c​a​i​s​/​l​e​n​i​n​/​w​o​r​k​s​/​1​9​1​7​/​0​8​/​e​r​1.htm

[14] Plate –forme de l’Internationale Communiste, pre­mier congrès de l’IC, mars 1919. Les prin­ci­paux textes de l’IC se trouvent sur le site sui­vant : http://​www​.mar​xists​.org/​f​r​a​n​c​a​i​s​/​i​n​t​e​r​_​c​o​m​/​w​o​r​k​s.htm

[15] Lénine, De l’État, 1919. En ligne : http://​www​.mar​xists​.org/​f​r​a​n​c​a​i​s​/​l​e​n​i​n​/​w​o​r​k​s​/​1​9​1​9​/​0​7​/​1​9​1​9​0​7​1​1.htm

[16] Lénine, Mieux vaut moins mais mieux, 2 mars 1923. En ligne : http://​www​.mar​xists​.org/​f​r​a​n​c​a​i​s​/​l​e​n​i​n​/​w​o​r​k​s​/​1​9​2​3​/​0​3​/​v​i​l​1​9​2​3​0​3​0​4.htm

[17] Antonio Gramsci, Textes, Éditions sociales, Paris 1983. La cita­tion vient du cha­pitre inti­tulé Notes sur Machiavel et le Prince Moderne. En ligne : www​.mar​xists​.org/​f​r​a​n​c​a​i​s​/​g​r​a​m​s​c​i​/​w​o​r​k​s​/​1​9​3​3​/​m​a​c​h​i​a​v​e​l​1.htm

[18] L’influence de Gramsci renaî­tra dans le débat beau­coup plus tard au tour­nant des années 1960.

[19] Mario Tronti, « Classes et partis » (1964), paru dans le bou­quin Ouvriers et capi­tal, 1966. La tra­duc­tion fran­çaise est parue chez Christian Bourgeois en 1977.

[20] La ver­sion anglaise du docu­ment publié à Canton par le « Drapeau rouge de Canton » s été pro­duite par le Survey of China Mainland Presse, Hong Kong, 4 juin 1968,

[21] Voir Nicos PoulantzasL’État, le pou­voir, le socia­lisme. Presses uni­ver­si­taires de France (Paris), 1977

[22] L’œuvre de Poulantzas aura un assez grand impact parmi les intel­lec­tuels de gauche au Québec. Voir notam­ment Gilles Bourque, L’État capi­ta­liste et la ques­tion natio­nale, 1977. En ligne dans la col­lec­tion : « Les clas­siques des sciences sociales » Site web : http://​clas​siques​.uqac​.ca/

[23] Sous-com­man­dant Marcos – Armée zapa­tiste – Le Monde Diplomatique, août 1997

[24] Mouvement des sans-terre au Brésil : chan­ger la struc­ture du pou­voir pour réa­li­ser la réforme agraire, Entrevue avec Gilmar Mauro, porte-parole du MST. http://​www​.autres​bre​sils​.net/​s​p​i​p​.​p​h​p​?​a​r​t​i​c​l​e1634

[25] John Holloway, Changer le monde sans prendre le pou­voir, Écosociété 2008.

[26] Toni Negri, À quoi sert encore l’État ?, revue Multitudes, http://​mul​ti​tudes​.samiz​dat​.net/​A​-​q​u​o​i​-​s​e​r​t​-​e​n​c​o​r​e​-​l​-Etat

[27] Daniel Bensaïd, « Révolution sans la révo­lu­tion », dans « Planète alter­mon­dia­liste », coor­donné par Chiara Bonfiglioli et Sébastien Budgen, Editions Textuel. Paris, 2006

[28] Alain Badiou, L’hypothèse com­mu­niste, Éditions Lignes, Paris, 2009

[29]Jean-François Lisée, Pour une gauche effi­cace, Boréal, 2008

[30] Lévesque, Benoît et Bourque, Gilles L., Repenser le modèle qué­bé­cois de déve­lop­pe­ment, dans Vie Économique, Vol 1 No 1, Repenser l’économie au XXIe siècle.

[31] Patrus, Ananias de Sousa, « Brésil : construc­tion d’un État social effec­tif », in Alternatives-sud, vol. 16-2009. De Sousa est ministre fédé­ral du déve­lop­pe­ment social et de la lutte contre la faim.

[32] François Houtart, L’État, acteur du déve­lop­pe­ment inter­na­tio­nal, dans Alternatives Sud, L’État des résis­tances en 2008, Éditions Syllepse, Paris 2008.

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