Gramsci à Ottawa

Par , Mis en ligne le 22 novembre 2009

L’évolution poli­tique et élec­to­rale du Canada favo­rise la conso­li­da­tion du Parti Conservateur et de son projet « révo­lu­tion­naire » de réin­gé­nie­rie de l’État et de la société cana­dienne. Mais ce projet ne va pas sans fric­tions, ni résis­tances. Les classes popu­laires urbaines au canada-anglais ont lar­ge­ment inté­rio­risé le wel­fare state cana­dien comme élé­ment cimen­tant l’identité cana­dienne spé­ci­fique et les conser­va­teurs tardent à plon­ger de pro­fondes racines au sein des com­mu­nau­tés immi­grantes dont les élites res­tent sou­vent acquise au PLC comme au NPD. Enfin, l’élection d’Obama au sud fis­sure les aspects les plus outran­ciers du modèle de réfé­rence idéo­lo­gique bushien, c’est-à-dire impé­rial, néo­con­ser­va­teur et bel­li­ciste.

Il y a déjà 80 ans, le phi­lo­sophe com­mu­niste ten­tait de com­prendre la per­sis­tance, voire la rési­lience de l’État capi­ta­liste. Comment cet État, deman­dant-il, peut-il résis­ter aussi for­te­ment aux élans d¹é­man­ci­pa­tion popu­laire, en fin de compte, à la grande majo­rité de la popu­la­tion dont les inté­rêts objec­tifs sont en contra­dic­tion avec ceux d’une petite élite au contrôle de cet État jus­te­ment ? Certes, cette réflexion théo­rique répon­dait à un autre envi­ron­ne­ment socio­po­li­tique, notam­ment au cha­pitre de la confi­gu­ra­tion des classes sociales[1].

Résilience de l’État

Ce fai­sant, Gramsci ten­tait de décor­ti­quer deux choses en même temps. D’une part disait-il, il faut ana­ly­ser les incroyables capa­ci­tés de cet État des domi­nants de se « déployer » dans le réel, tel une gigan­tesque toile d’araignée, qui s’étend jusqu’aux confins de la société, non seule­ment dans les dimen­sions éco­no­miques et poli­tiques, mais aussi dans la psyché et la culture des gens. En réa­lité, Gramsci contes­tait alors une idée alors fort répan­due dans la gauche de l’époque, et qui voyait l’État un peu comme un « lieu » phy­sique (le siège du gou­ver­ne­ment), ou encore un groupe par­ti­cu­lier (l’état-major des domi­nants). Pour le phi­lo­sophe, l’État était la maté­ria­li­sa­tion d’une struc­ture de classe par­ti­cu­lière, expri­mant des rap­ports sociaux. L’État appa­raît alors comme un réseau orga­ni­sant la pro­duc­tion et la repro­duc­tion des classes domi­nantes, les­quelles irra­dient l’ensemble des acti­vi­tés humaines. À vrai dire, la domi­na­tion des élites est basée sur un sys­tème qui exis­tait avant l’État contem­po­rain, qui a pris forme dans les pre­miers bal­bu­tie­ments du capi­ta­lisme, et qui s’est par la suite raf­finé et déve­loppé (pen­dant quelques siècles) pour se consti­tuer en « machine éta­tique » moderne. Le rap­port entre État et domi­nants est donc intime, mais dia­lec­tique (et chan­geant), ce qui explique par ailleurs la capa­cité des domi­nants jus­te­ment de s’adapter : l’État capi­ta­liste peut être dic­ta­to­rial ou « démo­cra­tique » (avec un petit d), inerte ou dyna­mique (le new deal de Roosevelt), très marqué idéo­lo­gi­que­ment (c’est le cas avec les néo­con­ser­va­teurs cana­diens et états-uniens) ou par­tiel­le­ment « dési­déo­lo­gisé » (l’État « effi­cace » ), agres­sif et offen­sif envers les domi­nés (néo­li­bé­ral), ou com­pro­mi­sant et « soft » (le social-libé­ra­lisme). Mais au bout de la ligne, c’est l’État capi­ta­liste.

Hégémonie

Gramsci com­pa­rait la chose à un sys­tème de « tran­chées » (méta­phore mili­taire issue de l’expérience de la Première guerre mon­diale), où la domi­na­tion repose non pas sur un seul centre de com­man­de­ment où tout est cen­tra­lisé, mais sur un sys­tème com­plexe de défense, agis­sant à plu­sieurs niveaux simul­ta­né­ment dans la guerre (la guerre de classe), capable, de ce fait, d’« épui­ser » l’adversaire et de repous­ser des « assauts fron­taux ». Gramsci n’est pas le pre­mier auteur poli­tique à puiser ses réfé­rences, son voca­bu­laire, de l’art de la guerre, ou celui des arts dra­ma­tiques. Mais c’est sans doute l’un de ceux qui appré­hende le plus luci­de­ment la grande com­plexité des ensembles sociaux et poli­tiques (blocs) et l’importance des idéo­lo­gies.

En disant cela, Gramsci abor­dait le deuxième terme de sa pro­blé­ma­tique. Il fai­sait une cri­tique, indi­recte si on peut dire, à la concep­tion domi­nante de la gauche radi­cale qui pen­sait « répé­ter », si on peut dire, l’expérience sovié­tique : on s’organise contre et en dehors de l’État, on accu­mule des forces, et puis on fonce, en s’emparant de cet État, en le détrui­sant, et en met­tant un autre État (révo­lu­tion­naire) à la place. En fin de compte esti­mait-il, ce « modèle » n’en était pas un, les condi­tions spé­ci­fiques et sin­gu­lières de la Russie ne pou­vant être dupli­quées. Il pré­co­ni­sait alors une « guerre de posi­tion » (une autre méta­phore mili­taire) où les domi­nés, pas à pas, s’activeraient à « conqué­rir », non pas l’État (conçu comme un lieu), mais l’« hégé­mo­nie », c’est-à-dire la supré­ma­tie des domi­nants au niveau des idées, de la culture, des valeurs « fon­da­men­tales », ainsi sapant, délé­gi­ti­mi­sant l’appareil de domi­na­tion et en met­tant de l’avant, encore là de manière décen­tra­li­sée et dans tous les « recoins » de la société, une autre société, une autre struc­ture, jusqu’à ce que, espé­rait-il, le rap­port de forces change et per­mette, enfin, aux domi­nés de ren­ver­ser les domi­nants. Il faut noter que Gramsci n’excluait abso­lu­ment pas l’idée d’une « révo­lu­tion » (le sur­gis­se­ment des domi­nés dans l¹his­toire), mais il voyait ce moment comme un pro­ces­sus, une longue série de batailles et d’accumulations, et non pas (comme cela était pré­sent dans l’imaginaire de la gauche de l’époque) comme un « assaut fron­tal », cata­clys­mique.

Le retour de la droite

Par la suite, l’histoire a évolué. La « leçon » de Gramsci a fait son chemin. Les domi­nés, et leurs mou­ve­ments sociaux et poli­tiques, ont conti­nué leur résis­tance. Peu à peu et sur­tout après 1945, ils ont imposé aux domi­nants, dont plu­sieurs s’étaient alliés au projet fas­ciste, une sorte de grand com­pro­mis, qu’on a connu sous divers labels : New Deal, Front popu­laire, État de bien-être social, révo­lu­tion tran­quille, etc. Les domi­nants n’ont rien accepté de tout cela au départ, ils ont résisté de toutes leurs forces. Mais les domi­nants se sont entê­tés, par la vic­toire popu­laire contre le fas­cisme, vaincu par les résis­tances ouvrières et popu­laires épiques aux États-Unis, en Europe et ailleurs. D’autre part, les domi­nés dans le tiers-monde se sont sou­le­vés et ont ren­versé l’appareil colo­nial, « pro­duit dérivé » (et ter­ri­ble­ment des­truc­teur) de l’État capi­ta­liste au centre. L’humanité est alors entrée dans une autre phase, si on peut dire. Certes, l’incontournable lutte des classes n’a cessé d’être la trame prin­ci­pale. Dominés contre domi­nants, mais aussi domi­nants contre domi­nants, tout cela a créé un uni­vers instable dont les contra­dic­tions se sont élar­gies, pour finir par écla­ter, à la fin des années 1970, ouvrant ainsi un nou­veau cycle. Pour sim­pli­fier, appe­lons cela le cycle du néo­li­bé­ra­lisme.

Comment le qua­li­fier ? Pour les domi­nants d’orientation néo­li­bé­rale, il faut remon­ter dans l’horloge du temps et reve­nir à la situa­tion du capi­ta­lisme « pur », pour ne pas dire « sau­vage » qui pré­do­mi­nant avant les grandes réformes. Pour cela, il faut restruc­tu­rer l’État, le désen­ga­ger de ses fonc­tions sociales pour le recen­trer sur ses fonc­tions de contrôle et de répres­sion. Il faut casser les classes popu­laires en autant de seg­ments divi­sés les uns contre les autres, pré­ca­ri­ser le plus grand nombre, jouer les jeunes contre les vieux, les immi­grants contre les natifs, les hommes contre les femmes, les régions contre le centre, et ainsi de suite. Et il faut éga­le­ment « reco­lo­ni­ser » ou « recon­qué­rir » le tiers-monde tur­bu­lent, et aussi remettre à leur place les puis­sances « subal­ternes » (Chine, Inde, Brésil, Russie) qui rêvent de contes­ter l’hégémonie de la « triade » (Amérique du Nord, ­ Union Européenne, ­ Japon).

La grande bataille des idées

Cette vaste offen­sive de la droite pour « recon­qué­rir » et « conso­li­der » s’est faite et se fait d’une manière que Gramsci évoque. C’est une bataille d’idées, « pour le cœur et l’esprit » (hearts and minds), et qui se fait dans le domaine de la culture, via non seule­ment le « noyau cen­tral » de l’État (l’appareil de contrôle), mais aussi (et sur­tout) dans le vaste réseau de ce qu’Althusser appe­lait les « appa­reils idéo­lo­giques d’État », qui sont en fin de compte les ins­ti­tu­tions au centre de la repro­duc­tion, tel le sys­tème sco­laire, les médias, les grands appa­reils cultu­rels (dont les Églises) et même plus lar­ge­ment le tissu com­mu­nau­taire, asso­cia­tif, cultu­rel. Ce réseau ne fait pas que pro­duire et dif­fu­ser des idées et des valeurs, il orga­nise le pro­ces­sus de socia­li­sa­tion poli­tique per­met­tant l’intériorisation par les indi­vi­dus du prin­cipe de domi­na­tion. Dans ce vaste fais­ceau, la tâche est de recen­trer le sys­tème de pensée vers des réfé­rences, des outils nor­ma­tifs (régle­men­ta­tions et lois), des lieux de contrôle qui dis­til­lent, orga­nisent, pro­meuvent le même mes­sage : l’individualisme pos­ses­sif, la méfiance des autres, la com­pé­ti­tion à tout crin, le res­pect de l’autorité, etc.

Ce fai­sant, sont par­ti­cu­liè­re­ment visés les véhi­cules tra­di­tion­nels de la culture des domi­nés, comme les partis de gauche, les syn­di­cats, les intel­lec­tuels pro­gres­sistes. Il faut certes les « casser » (à long terme), mais immé­dia­te­ment, il faut les mar­gi­na­li­ser, les forcer à la capi­tu­la­tion, au renie­ment et dans cer­tains cas, les convier à béné­fi­cier des pré­bendes du pou­voir en contre­par­tie d’un toni­truant ou dis­cret renon­ce­ment aux idées « de jeu­nesse ». (C’est le sort d’une bonne partie de la géné­ra­tion dite soixante-hui­tarde). L’utopie de l’émancipation est pré­sen­tée comme du folk­lore (au mieux), ou comme un sombre com­plot pour détruire l’ordre et aller à l’encontre de l’histoire, ce qui est inac­cep­table, puisque celle-ci est seule­ment à sens unique : vers le capi­ta­lisme. Sauf dans les rares périodes d’intenses confron­ta­tions, les fonc­tions de répres­sions poli­tiques des dis­si­dents (sur­veiller et sanc­tion­ner) sont peu uti­li­sées. Il suffit le plus sou­vent de dis­cré­di­ter et d’isoler les empê­cheurs de mettre trop de grains de sable dans la « machine ».

Un projet révolutionnaire

Essayons main­te­nant de com­prendre ce pro­ces­sus au niveau cana­dien. Le Parti Conservateur, tra­di­tion­nel­le­ment le parti pré­féré des domi­nants, a été dans l’opposition, plus ou moins, pen­dant 50 ans. Il ne cor­res­pon­dait pas à l’équilibre des forces issues du grand com­pro­mis de l’après-guerre. C’est l’autre grand parti des domi­nants, le Parti Libéral, qui a été le véhi­cule pour cette ges­tion poli­tique key­né­sienne. Ce Parti dit de centre en fait gérait, au profit des domi­nants, le com­pro­mis en ques­tion, en équi­li­brant les fonc­tions répres­sives avec les fonc­tions sociales (par­fois aiguillonné par le CCF-NPD qui servit de réser­voir d’idées et de cadres, et de vitrine expé­ri­men­tale dans quelques pro­vinces). Rapport de force oblige, on accep­tait la pré­sence, voire par­fois la par­ti­ci­pa­tion d’une gauche dite modé­rée (la social-démo­cra­tie), accom­pa­gnée d’une pré­sence ins­ti­tu­tion­nelle des grands mou­ve­ments sociaux (syn­di­caux sur­tout). Ce « par­te­na­riat », glo­ba­le­ment, fai­sait l’affaire des domi­nants. Il était basé sur une régu­la­tion sociale rela­ti­ve­ment stable et sur des taux de crois­sance éco­no­mique basée sur l’élargissement du marché inté­rieur et l’endettement des ménages des classes moyennes et popu­laires De tout cela est issu le « cercle ver­tueux » des « trente glo­rieuses ».

Mais peu à peu, les rap­ports de forces ont changé. Aujourd’hui, la régu­la­tion incar­née par le Parti Libéral ne semble plus per­ti­nente pour les domi­nants et ainsi est créé un espace pour un nou­veau projet poli­tique, « révo­lu­tion­naire » au sens où il ne s’agit pas d’une simple alter­nance, mais d’une véri­table restruc­tu­ra­tion du pou­voir. Plus qu’un chan­ge­ment de gou­ver­ne­ment, il s’agit peut-être d’un chan­ge­ment de régime et très cer­tai­ne­ment de périodes. Sur le plan « géo­po­li­tique », le projet est assez simple : ali­gner, tota­le­ment s’il le faut, le Canada sur les États-Unis et consti­tuer la « for­te­resse Amérique du Nord », en misant sur le fait qu’à cette échelle conti­nen­tale, les domi­nants cana­diens sont moins vul­né­rables que s’ils sont confi­nés seule­ment à l’espace cana­dien. Sur le plan géo éco­no­mique, il faut recen­trer la repro­duc­tion du capi­tal autour de deux axes, l’axe finan­cier d’une part, struc­turé autour des grandes ins­ti­tu­tions finan­cières de Toronto, et l’axe des res­sources d’autre part, notam­ment (mais pas exclu­si­ve­ment) les res­sources éner­gé­tiques de l’ouest et du Grand Nord. (À moyen terme, cette course aux res­sources posera cru­ment la ques­tion de l’accès à l’eau potable). Sur le plan de la ges­tion poli­tique enfin, il faut dépla­cer le « centre de gra­vité », de l’Ontario et du Québec (où il a résidé), vers l’Ouest, sur une sorte d’alignement Toronto (« déta­ché » de son hin­ter­land onta­rien) – ­ Calgary (capi­tale de l’économie des res­sources). Certes, il s’agit d’un projet, et non d’une situa­tion stable, qui dépend de plu­sieurs fac­teurs (dont la fluc­tua­tion du prix des res­sources jus­te­ment), mais qui appa­raît pré­sen­te­ment aux domi­nants comme une stra­té­gie « gagnante » pour sta­bi­li­ser leur domi­na­tion.

Le dilemme gramscien

Encore là la ques­tion revient à celle posée par Gramsci. Comment faire passer cela ? Comment ral­lier la majo­rité de la popu­la­tion, majo­ri­tai­re­ment com­po­sée de classes moyennes et popu­laires, majo­ri­tai­re­ment au Québec et en Ontario, « béné­fi­ciaires » (à des degrés très inégaux) du grand com­pro­mis d’antan ??!!?? Cette ques­tion, la plus dif­fi­cile en fin de compte, est sérieu­se­ment abor­dée par Stephen Harper et la nou­velle équipe qu’il a ins­tal­lée depuis 2006 à Ottawa. Ce sont pour la plu­part des jeunes intel­lec­tuels et tech­no­crates issus du sec­teur privé, formés dans les uni­ver­si­tés états-uniennes, extrê­me­ment sûrs d’eux (en majo­rité des hommes), agres­sifs (ils pos­sèdent la vérité) et munis de ce qu’on pour­rait appe­ler une « haine de classe », ce qui leur donne un élé­ment essen­tiel dans la lutte poli­tique, soit la pas­sion. D’instinct, ils pres­sentent qu’il faut pro­cé­der pas à pas, minu­tieu­se­ment et métho­di­que­ment, en menant la bataille des idées. Il faut constam­ment désta­bi­li­ser l’adversaire, le forcer à se mettre sur son propre ter­rain. Par exemple, en manœu­vrant pour que le Parti Libéral (et même le NPD) se mette à appuyer le virage tout sécu­ri­taire et ainsi se perdre lui-même. Parallèlement, cette stra­té­gie implique de foncer tout azimut via des attaques agres­sives dans des médias de plus en plus « ber­lus­co­ni­sés », qui traitent les adver­saires de cette amé­ri­ca­ni­sa­tion de « traîtres » et de « lâches ». Cela implique éga­le­ment que le Parti Libéral, de même que les sociaux-libé­raux du NPD soient à peu près tota­le­ment désar­més devant la restruc­tu­ra­tion (accé­lé­rée par la crise) du capi­ta­lisme. Dans ce chaos le projet des révo­lu­tion­naires de droite appa­raît comme le seul « cohé­rent ». Ce projet est en voie de deve­nir hégé­mo­nique parmi les domi­nants cana­diens (aupa­ra­vant divi­sés) et parmi les couches moyennes et popu­laires dans cer­taines régions (l’Ouest) et dans cer­tains sec­teurs (les couches moyennes dans la PME et le sec­teur privé).».

La guerre de position

Mais au Québec, cette idée passe mal. Certes, il y a les lar­bins des domi­nants cana­diens, tels l’Institut éco­no­mique de Montréal (une annexe, à vrai dire, du Fraser Institute). Il y aussi les médias « ber­lus­co­ni­sés », qui pré­fèrent détes­ter les classes popu­laires que de voir la menace de l’axe Toronto-Calgary, où on espère se retrou­ver un rôle d’intermédiaire, de gérant, de faire-valoir. Il y a la droite poli­tique, l’essentiel du Parti Libéral du Québec, l’ADQ et mêmes les « lucides » du PQ. Mais c’est là qu’entre en scène une autre contra­dic­tion. Tout en com­bat­tant les ves­tiges du key­né­sia­nisme, les domi­nants ont en effet autre chose en tête. Dans une large mesure, le projet du grand com­pro­mis, dans la dyna­mique qué­bé­coise, a été le projet de la sou­ve­rai­neté. Pendant des décen­nies, le PQ a capté, pour l’essentiel, les forces vives qui vou­laient élar­gir la révo­lu­tion tran­quille, conso­li­der un capi­ta­lisme natio­nal « moderne » et inclu­sif, et donc éta­blir un État indé­pen­dant. Les domi­nants cana­diens, pour des rai­sons trop évi­dentes, étaient et demeurent tota­le­ment oppo­sés à cela.

Ce qui fait qu’il se pro­duit au Québec un étrange mélange. Les domi­nants, objec­ti­ve­ment mena­cés par le projet « révo­lu­tion­naire » (l’axe Calgary-Toronto) sont tentés de trou­ver avec Harper, si pos­sible, un ter­rain d’entente, puisque l’ennemi « prin­ci­pal » est le projet nationaliste/​réformiste, iden­ti­fié (de moins en moins) au PQ. Et c’est jus­te­ment là où s’ouvre la brèche. En fin de compte, Harper mise sur la crainte d’une partie des domi­nants, mais aussi des couches moyennes « déclas­sées » (celles qui ont été tentés par l’ADQ), d’un retour des forces du chan­ge­ment. C’est plus frap­pant dans les régions péri­phé­riques, où l’État key­né­sien a tou­jours eu des effets très miti­gés et où beau­coup de gens peuvent dire, en partie avec raison, que l’État au Québec, c’est pour le Plateau Mont-Royal. C’est peut être dans le sens qu’il fau­drait lire les avan­cées du Parti Conservateur dans les régions du Centre et de l’Est du Québec malgré une remar­quable et constante pau­vreté de son per­son­nel poli­tique. Pour les médias ber­lus­co­ni­sés et dans le sillon de la stra­té­gie sophis­ti­quée des intel­lec­tuels et des think-tank de la droite, l’« ennemi » a un nom et un visage : il est ges­tion­naire de la fonc­tion publique (ou encore ensei­gnant-e dans le réseau public), il est syn­di­qué, il habite Montréal. Et il faut le débar­quer. Ainsi, avec patience et déter­mi­na­tion, avec un peu de chance aussi, les révo­lu­tion­naires se dote­ront d’une « majo­rité » poli­tique, en misant sur ces avan­cées, en capi­ta­li­sant sur la dis­lo­ca­tion des adver­saires, et sur un sys­tème poli­tique tota­le­ment anti démo­cra­tique, qui permet à un Parti de capter le pou­voir avec une mino­rité des votes expri­més et un taux de par­ti­ci­pa­tion popu­laire ané­mique.

Pour ne pas conclure

Nous avons donc en face de nous une stra­té­gie bien pesée, appuyée sur des moyens consi­dé­rables, et qui a une vision à long terme des choses. Inévitablement, il faut œuvrer un peu de la même manière. Pour le moment, nous ne nous avan­ce­rons pas trop sur ce ter­rain. Mais notons cer­taines ten­dances. Le social-libé­ra­lisme (et dans sa forme qué­bé­coise, le PQ) est en crise ter­mi­nale, il ne revien­dra pas. Il ne cor­res­pond plus aux rap­ports de forces actuels. Pour sur­vivre, il doit chan­ger de nature en se dévoyant et en se « recen­trant » vers la droite, ce fai­sant, accé­lé­rant sa propre perte. Pour autant, cela ne veut pas dire qu¹une option plus radi­cale devient plus pro­bante. Soyons clair : le déclin du PQ n’ouvre pas néces­sai­re­ment la voie à une gauche plus radi­cale. Loin s’en faut. Dans un sens, la gauche doit coa­li­ser tous ceux (la vaste majo­rité de la popu­la­tion) qui sont mena­cés par le projet révo­lu­tion­naire de droite. Pour cela, la gauche doit réin­ves­tir dans la bataille des idées, ouvrir de vastes chan­tiers où s’élaborent des pro­po­si­tions et des stra­té­gies de résis­tance (comme cela a été le cas avec le Forum social qué­bé­cois), où expriment à la fois radi­ca­lité, réa­lisme et plu­ra­lité (pas de projet magique, pas d’organisation magique). C’est pos­sible, mais cela ne sera pas facile. Sur une note plus opti­miste, consta­tons les avan­cées de Québec soli­daire qui montrent la voie, très longue, qui nous attend.

[1] En fait Gramsci s’inspirait du succès de la révo­lu­tion russe mais aussi, il tirait les leçons impli­cites de cette dure et amère défaite de la révo­lu­tion alle­mande.

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