La bataille de l’université : l’anti-modèle ontarien

Par , , , Mis en ligne le 24 mars 2012

Nous, professeurs-es et chercheurs-es à l’Université d’Ottawa et résidents-es du Québec, sommes très préoccupés-es par les enjeux soulevés par la grève étudiante qui secoue le réseau collégial et universitaire ce printemps. En solidarité avec cette prise de conscience et d’action collective face à l’injustice d’une hausse annoncée des droits de scolarité, nous désirons faire état de nos expériences concrètes et de nos perspectives à l’égard de cette menace envers l’une des assises de la vie citoyenne démocratique : l’éducation post-secondaire.

Un paysage industriel

En Ontario, les droits de scolarité sont beaucoup plus élevés qu’au Québec[1], sans oublier que le premier cycle y compte une année supplémentaire puisqu’on y passe directement du secondaire à l’université. Or, cette masse accrue de revenus n’empêche en rien la privatisation croissante du financement de notre université dont le paysage est de plus en plus industriel.

Dans le sillage du choc pétrolier de 1973, les universités des pays de l’OCDE sont de plus en plus encouragées par les gouvernements à aller chercher des fonds privés, à répondre aux besoins de leur « environnement » (ce qui se traduit par un branchement tendancieux sur les milieux d’affaires et à la présence souvent disproportionnée de ces derniers dans la structure de gouvernance des universités) et à adopter les méthodes et la culture d’entreprise. Leur mise en compétition pour les ressources d’enseignement et de recherche les rend semblables à des grenouilles qui veulent se faire bœufs. Elles se transforment peu à peu en énormes structures bureaucratiques impersonnelles qui peinent à être des milieux de vie sains, qui mettent en compétition tous ceux et celles qui y œuvrent et qui se vampirisent pour la « clientèle » étudiante. Quarante ans plus tard, cette tendance continue de se renforcer, et les universités ontariennes sont loin d’y échapper.

Cette culture d’entreprise s’applique également au financement de la recherche pour les étudiants-es aux cycles supérieurs. Ces courses à la subvention demandentaux candidats-es de se présenter comme des chercheurs-es standardisés-es produisant des savoirs standardisés. Cette homogénéisation exige la description et l’opérationnalisation de la recherche selon les termes, les critères et les catégorisations établis par les organismes subventionnaires, intimant le marketing de « compétences intégrales, flexibles et variées » des candidats-es, telles que leur « leadership ».

Tout universitaire doit savoir se vendre sur le « marché de la recherche ». Dans ce marché, les étudiants-es comme les professeurs-es sont en compétition les uns avec les autres pour « vendre » leurs travaux en fonction des priorités gouvernementales. Par ces demandes de subvention que l’Université d’Ottawa rend maintenant conditionnelle à l’obtention de leur bourse d’admission, les étudiants-es des cycles supérieurs apprennent très tôt à devenir les sujets idéaux de l’économie entrepreneuriale du savoir et à devoir constamment justifier leur droit d’exister.

Des espaces de dépossession

La logique privative qui prévaut dans notre milieu de travail se matérialise aussi dans des espaces physiques dont nous sommes dépossédés. Notre expérience quotidienne se déploie dans un environnement peuplé de noms propres et de marques, symboles de réussite affairiste qui nous rappellent ce que nous devons faire et grâce à qui nous avons l’« opportunité » de le faire. Que ce soient de riches mécènes qui apposent leurs noms sur des pavillons (Desmarais, président de PowerCorporation, en l’« honneur » de qui on a aussi créé deux postes de « professeur Paul Desmarais ») ou sur des départements (École de gestion Telfer, président duconseil de Goldcorp Inc), des compagnies qui financent des chaires de recherche (trois exemples parmi des centaines : Merck-Frosst et Pfizer en pharmaceutique etencore Goldcorp en géologie économique). Au Québec, comble de la marchandisation, des salles de cours comptent aussi parmi les choses qui s’achètent (parmi des dizaines : salle Quebecor, salle PricewaterhouseCoopers, salle St-Hubert BBQ). Comme le disait le sociolinguiste Louis-Jean Calvet, le droit de nommer les lieux est, plus que jamais, le versant linguistique du droit de se les approprier.

Cet espace saturé de marques de commerce n’en est pas moins rendu hostile à la vie : il n’y a rien à manger sur notre campus qui ne soit pas sous monopole, sous chaîne et sous cellophane, le nombre de nos « salles d’aisance » ne suit visiblement pas la croissance annuelle de 10% des effectifs étudiants, sans parler de la pérennisation de l’usage d’unité de locaux « portables » de salubrité très douteuse. L’architecture carcérale de nos tout nouveaux pavillons ne comporte jusqu’ici aucun lieu où l’on puisse se rassembler gratuitement et ainsi animer nos espaces de vie. Cette logique marchande qui rationalise les pieds-carrés est également un obstacle à l’enseignement : les salles de séminaire avec mobiliers amovibles se raréfient et l’exploration horizontale de la connaissance paraît donc de plus en plus étrangère au design des classes et à la culture des profs et des étudiants-es.

Dans ce contexte, l’hyper standardisation fait son chemin dans les universités, elle structure et raréfie le temps et l’espace, au point d’entrer en forte tension avec leurs capacités à être de réels espaces de réflexivité, de créativité, d’exploration et d’expérimentation.

Une culture de la soumission

Devant ces tendances bien actuelles, le passé (même idéalisé) n’est malheureusement d’aucun secours. Un examen rigoureux de l’histoire de nos institutions montre bien qu’elles ont été la plupart du temps des entités autoritaires contre lesquelles la créativité a toujours dû lutter pour faire sa place. Le passage de l’université médiévale (gardienne de la théologie) à l’université moderne (asservie aux demandes de l’État national ou colonial pour lui fournir son corps de fonctionnaires, d’ingénieurs, de médecins, de cadres, etc.) n’a pas brisé le conformisme de cette institution. De manière accessoire, quelques îlots de pensée critique ont pu fleurir en ses murs, mais ceux-ci n’en constituent pas la norme. S’il faut lutter pour la préservation de ces espaces improbables et précieux, les investir et se les réapproprier collectivement, il serait faux de faire de ceux-ci l’unique foyer de résistance : l’attitude critique, pour laquelle il n’existe pas de diplôme, est émise par tout le monde et appartient à tout le monde.

Nous voudrions bien voir, comme d’autres nous y incitent, dans le modèle de Humboldt une sorte d’idéal à préserver. Or, cet « âge d’or » de 1810-1850 qui avait propulsé la philosophie spéculative au sommet des Facultés, tout en excluant de la carrière professorale un Karl Marx, était une poursuite de l’autoritarisme par d’autres moyens. Le prestige de l’idéalisme devenant la nouvelle hypothèque sur le développement des sciences empiriques, celles-ci devront se libérer, une à une, du monopole de l’éthos spéculatif et normatif du philosophe-recteur coupé de sa cité et du monde. L’université occidentale n’a jamais été une institution démocratique. L’intervalle de contestation de l’autorité que constitue une partie des années 1960 et 1970 est l’exception, non la règle. Et depuis lors, les gains démocratiques dans les structures internes ont été largement battus en brèche. Autrement dit, en simplifiant trop et pour faire image, on est passé d’une culture de la soutane à une culture de la cravate. L’une et l’autre favorisent une culture de la soumission et de la conformité, plutôt qu’une culture de la liberté.

La connaissance est un bien collectif et gratuit

Sur un plan philosophique, pratique et essentiel, nous défendons l’idée que la connaissance appartient à tout le monde. Nous sommes donc en faveur du principe de la gratuité scolaire. Il en découle que l’université a pour mission, par son rôle ou sa fonction, de défendre ce principe. Pourquoi? Nous avons besoin de la connaissance pour vivre, et tout ce qui est nécessaire à la vie appartient nécessairement à tout le monde. La connaissance accumulée qui rend possible la découverte scientifique est collective et publique – il s’agit d’un patrimoine commun dont personne ne peut réclamer la propriété exclusive.

Les implications de cette conception de la connaissance sont dès lors doubles en ce qui concerne l’université. Premièrement, on ne devrait jamais vendre la connaissance aux humains, puisque l’accès à la connaissance de par la nature de la connaissance en regard de la vie, est un droit et un devoir de l’humanité.Deuxièmement, la recherche ne peut pas être conduite selon une logique privative, c’est-à-dire qu’une corporation ne peut pas financer une recherche dont les résultats seraient sa propriété exclusive et à partir de laquelle elle pourrait générer des profits privés. Cela équivau(drai)t à du vol.

La conséquence pratique de ce raisonnement pour ce qui est de la question du financement de l’université est la suivante: tout argent injecté dans l’enseignement et la recherche universitaires est bienvenu. Or, cet argent ne doit jamais servir à générer une privatisation de la connaissance, ni en amont (vente de l’enseignement sous la forme de droits de scolarité ou par le biais de la création d’un paysage commercial au sein même de l’université), ni en aval (recherche ou profits privés sur la propriété intellectuelle de la découverte). L’argent qui sert à appuyer la mission universitaire, enseignement ou recherche, doit être donné de manière anonyme et sans condition aux institutions universitaires qui sauront le redistribuer selon une logique collective et publique, et non en fonction de préférences et d’intérêts privés et markétisés. À cet égard, la meilleure manière de financer la recherche par le biais d’argent privé, et la plus à même de rencontrer l’objectif du partage égalitaire des ressources et d’empêcher la compétition entre les universités, demeure l’impôt sur le revenu des entreprises.

Au terme, nous estimons donc que le financement des universités ne devrait pas, contre la logique contemporaine de la charité milliardaire, accorder à des corporations, à des familles et à des intérêts privatifs et d’accumulation le pouvoir de définir les priorités et les orientations de la transmission et du développement de la connaissance. Cette prérogative, en vertu de la nature même de la connaissance qui est bien commun, doit demeurer inscrite dans une logique collective, démocratique et libre.

Le capitalisme est contre l’innovation

La seule dimension du modèle de Humboldt qui doit demeurer et s’actualiser, c’est celle du professeur-chercheur : les chercheurs-es doivent enseigner le fruit des travaux qu’ils et elles conduisent. L’université est moins un lieu de transmission (aucun savoir ne naît de la simple récapitulation et tout est toujours à réécrire et à repenser) qu’un lieu qui cherche à cultiver et engendrer, à tous les cycles d’études, une disposition à la curiosité et à l’innovation. Cette disposition rime avec émancipation, car toute analyse du réel, disait Bertolt Brecht, est du côté du peuple et de l’opprimé. Ne nous laissons pas berner par cette autodescription du capitalisme qui se dépeint dans les couleurs du progrès, de l’avenir et de l’innovation. Le Capital ne favorise l’innovation que si elle accroît le Capital, car le Capital ne favorise au fond que le Capital. Même s’il y a belle lurette que des universitaires et leurs alliés-es de partout dans la société ont produit des modèles d’économie et de technologie sans pétrole, disant que les voies de redistribution de la richesse passent par un revenu minimum garanti, qu’une taxation minime des flux financiers sera la solution à la baisse du revenu public, que la décroissance sera le passage obligé d’une sauvegarde de la planète, etc, le capitalisme renvoie ces propositions d’avant-garde aux calendes grecques et agit plus que jamais comme frein à l’innovation et barrage sur l’avenir.

Les étudiants-es qui sont dans la rue ce printemps doivent être entendus-es. La privatisation de l’accès à la connaissance et la marchandisation de celle-ci découlent des pressions du capitalisme et de la complicité malheureuse des gouvernements et des cadres universitaires qui gèrent leurs institutions dans ces paramètres. Parmi tous les fronts et toute la diversité des luttes, la bataille de l’université implique pour nous de se débarrasser du double corset du passé autoritaire et des demandes du Capital. Soyons radicaux, parlons et faisons le présent, l’avenir.

Note à Jean Charest et à Line Beauchamp qui brandissent le « modèle » ontarien comme une panacée : nous vous invitons personnellement à venir passer quelques heures avec nous à l’Université d’Ottawa. Ce sera un cours intensif et pratique sur le « modèle » de vos rêves et ce sera gratuit !

 

Jean-Pierre Couture, professeur

Julie Depelteau, doctorante

Dalie Giroux, professeure

Dimitri Karmis, professeur

Amélie-Anne Mailhot, doctorante

Observatoire des nouvelles pratiques symboliques, Université d’Ottawa


[1] Selon statistique Canada, en 2011-2012, la moyenne pour les étudiant-e-s à temps complet du premier cycle de l’Ontario est de 6640$ par année, comparativement à 2519$ au Québec.

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