L’effet Amir

Depuis quelques mois déjà, les sondages indiquent de façon persistante qu’Amir Khadir est l’un des personnages politiques les plus populaires au Québec. Il s’agit de popularité, ce qui implique une forme d’approbation et non simplement de notoriété. A notre connaissance, c’est la première fois qu’une personnalité politique nettement associé  à notre famille, la gauche politique, réalise un tel résultat et nous ne voulons surtout pas bouder notre plaisir. Cependant, ce phénomène suscite beaucoup de remarques,lesquelles méritent qu’on s’y attarde. Mis à part les chroniques de Michel David dans le Devoir, les médias rapportent un certain nombre de clichés qui tendent à diminuer ce phénomène : Amir est «médiatique», «c’est facile de tout critiquer», «il bénéficie de l’écœurite aigue contre le monde politique», etc. Michel David est en fait le seul à dire que c’est la persévérance et le sérieux d’Amir à suivre de près les inepties du gouvernement qui lui donnent la force. Il est aimé parce qu’il est un «homme de conviction». Il est vrai qu’Amir occupe une certaine posture politique tribunicienne, relayant souvent la colère populaire mais on oublie souvent qu’il est porteur, a l’instar de son parti, d’un projet politique alternatif. Le discours de QS n’est pas que dénonciation et stigmatisation, il en est aussi un de propositions.

Déformation et manipulation de l’opinion

La tentative de diminuer Amir est souvent accompagnée de commentaires biaisés. Amir passerait bien parce qu’il se détacherait de la «gauche extrémiste» : entre les lignes, la gauche est incapable d’être crédible. Signalons que neuf fois sur dix les commentateurs à la mode confondent la crédibilité avec la respectabilité des biens pensants. Ainsi,  Amir serait écouté parce qu’il est «modéré» : entre les lignes, la gauche parle dans le vide. Amir est populaire parce qu’il propose des choses faisables : entre les lignes, il ne faut pas aller trop loin dans les revendications. En fait, on voit bien le travail des porte-voix de la classe dominante, qui d’une part, affirment que le «phénomène» Amir est superficiel, et d’autre part (au cas où il ne le serait pas), qui lui «conseille» de ne pas être «trop radical». La présence d’Amir en tant que représentant d’un vaste mouvement social et d’une sensibilité politique de gauche est difficilement toléré.

Qui est marginal au Québec ?

À côté des sondages qui valorisent Amir, il y a aussi d’autres enquêtes qui démontrent que la majorité de la population, non seulement n’est pas hostile aux idées de gauche, mais plus encore se reconnaît dans ce discours. C’est dommage pour André Pratte ou Richard Martineau, mais les gens disent vouloir l’égalité, l’accès universel à la santé, l’éducation et l’aide sociale. Ils préfèrent taxer les riches et les entreprises. Ils ne sont pas convaincus des «bienfaits» de la mondialisation néolibérale en cours et ils pensent que les grands responsables de la crise sont les grandes banques plutôt que les gens ordinaires qu’on accuse de «vivre au dessus de leurs moyens». En plus, ils estiment que les gouvernements à Québec et à Ottawa sont scandaleusement du côté des puissants et des dominants, que cela soit par le biais de la fiscalité ou des priorités du moment (cours aux armements, financement des intérêts miniers et pétroliers, etc.).

Une certaine idée de la démocratie

Pour les élites, ces opinions ne comptent pas vraiment, sinon pour mesurer l’impact de leur incessant discous pro marché, anti-étatiste et de plus en plus conservateur. Selon eux, le choix est toujours restrictif, car il ne peut s’exercer que sur des options limitées : par exemple, on ne peut remettre en question le système actuel. On offre aux gens le «choix» de décider de quel système actuel on veut, mais pas d’en sortir. Dans cette optique, proposer des réformes est toujours «risqué» : il ne faut pas toucher à l’«essentiel», par exemple la financiarisation excessive, le «droit» des entreprises de décider où et quand investir, etc. Au Québec, au Canada et dans la plupart des pays de démocratie libérale, la démocratie est limitée à l’alternance entre divers projets de maintien du statu quo, ce qui veut dire dans notre cas au Québec, entre la droite «dure», la droite« molle» et le «centre-droit». Tout le reste est «extrême», non-réaliste, dangereux. Cette démocratie limitée est celle qu’on encourage Amir à «respecter».

Le droit de dire non

L’entêtement des citoyens et des citoyennes à refuser ces faux choix et ces fausses options s’exprime de multiples manières. La résistance sociale, en fin de compte, a réussi à vaincre les projets de «restructuration» mis de l’avant par les gouvernements de droite ces dernières années. Une majorité de QuébécoisEs s’est reconnue dans le mouvement contre le démantèlement des CPE (2003). Elle a appuyé la lutte des étudiants contre la transformation en douce des universités en des »business» (2005). Elle a soutenu le combat des infirmières pour la défense d’un système de santé public de qualité (2010). Les syndicalistes, les altermondialistes, les féministes, les écologistes représentent ensemble non seulement un puissant rempart, mais de facto une majorité sociologique au Québec. C’est triste pour Gérard Delteil et Stephen Harper, mais la gauche politique est bien décidé à contribuer à transformer ce fait sociologique et acteur politique autonome.

La poussée de Québec solidaire

Depuis à peine deux ans, un nouveau projet politique est en marche. Il vient en grande partie de ce mouvement social diversifié et créatif. Il rejoint les valeurs d’une majorité de gens ordinaires. Il est une critique «positive», propositionnelle, par rapport à la droite, «nouvelle» et «ancienne». Il est aussi une alternative à un parti qui pendant longtemps a porté les espoirs du changement, mais qui aujourd’hui est rétréci et divisé. Le problème n’est pas la faible popularité de Pauline Marois, mais l’épuisement du PQ qui rêve pourtant de revenir au pouvoir sans trop d’efforts, en pensant que les gens vont voter par défaut dans le «jeu normal» de l’alternance. Certes, le défi de Québec solidaire de percer le mur dans ce système politique antidémocratique hérité de l’Empire britannique est immense. Bien peu de gens en effet souhaitent la réélection des Libéraux ! Récemment d’ailleurs, Amir Khadir a tendu la main au PQ en souhaitant des accords ad hoc qui permettraient d’éviter cette option, sans aller jusqu’à une coalition entre les deux partis (les différences de fonds sont trop importantes). Dans quelques circonscriptions électorales en effet, Québec solidaire a de sérieuses chances de faire élire des députéEs, à condition que le vote populaire ne se divise pas. Dans la majorité des cas, c’est le PQ qui est en avance. Pauline Marois devrait avoir le courage de reconnaître que Québec solidaire fait désormais partie du paysage politique, et que ce n’est plus en «effet de la conjoncture» même si la popularité d’Amir et de Françoise dépasse de loin les intentions de vote pour le parti des solidaires.

Pourquoi Amir passe bien

Terminons par la fin. Nous ne sommes pas des spécialistes en communication politique, Dieu nous en garde, mais tentons simplement l’hypothèse suivante: Amir passe bien parce qu’il parle vrai et fort. Il est en phase avec les gens, qui veulent de vrais changements. Il n’a pas peur d’appeler un chat un chat, aussi bien lorsqu’il confronte les «voleurs en cravate» qui prétendent gérer nos institutions ou brader nos ressources naturelles que lorsqu’il apporte son appui aux luttes et aux revendications de Monsieur et Madame tout le monde. Amir parle non seulement «au nom de», mais avec les mouvements et les résistances. Avec Amir se retrouvent des leaders sociaux, des intellectuels, des scientifiques, des artistes et aussi une petite armée de militantEs de gauche, avouons-le, discrets, modestes, persistants qui chaque jour et chaque heure, luttent pour les droits et pour la construction d’un autre Québec.