L’effet Amir

Par , Mis en ligne le 16 décembre 2010

Depuis quelques mois déjà, les son­dages indiquent de façon per­sis­tante qu’Amir Khadir est l’un des per­son­nages poli­tiques les plus popu­laires au Québec. Il s’agit de popu­la­rité, ce qui implique une forme d’approbation et non sim­ple­ment de noto­riété. A notre connais­sance, c’est la pre­mière fois qu’une per­son­na­lité poli­tique net­te­ment asso­cié à notre famille, la gauche poli­tique, réa­lise un tel résul­tat et nous ne vou­lons sur­tout pas bouder notre plai­sir. Cependant, ce phé­no­mène sus­cite beau­coup de remarques,lesquelles méritent qu’on s’y attarde. Mis à part les chro­niques de Michel David dans le Devoir, les médias rap­portent un cer­tain nombre de cli­chés qui tendent à dimi­nuer ce phé­no­mène : Amir est « média­tique», « c’est facile de tout cri­ti­quer», « il béné­fi­cie de l’écœurite aigue contre le monde poli­tique», etc. Michel David est en fait le seul à dire que c’est la per­sé­vé­rance et le sérieux d’Amir à suivre de près les inep­ties du gou­ver­ne­ment qui lui donnent la force. Il est aimé parce qu’il est un « homme de convic­tion ». Il est vrai qu’Amir occupe une cer­taine pos­ture poli­tique tri­bu­ni­cienne, relayant sou­vent la colère popu­laire mais on oublie sou­vent qu’il est por­teur, a l’instar de son parti, d’un projet poli­tique alter­na­tif. Le dis­cours de QS n’est pas que dénon­cia­tion et stig­ma­ti­sa­tion, il en est aussi un de pro­po­si­tions.

Déformation et mani­pu­la­tion de l’opinion

La ten­ta­tive de dimi­nuer Amir est sou­vent accom­pa­gnée de com­men­taires biai­sés. Amir pas­se­rait bien parce qu’il se déta­che­rait de la « gauche extré­miste » : entre les lignes, la gauche est inca­pable d’être cré­dible. Signalons que neuf fois sur dix les com­men­ta­teurs à la mode confondent la cré­di­bi­lité avec la res­pec­ta­bi­lité des biens pen­sants. Ainsi, Amir serait écouté parce qu’il est « modéré » : entre les lignes, la gauche parle dans le vide. Amir est popu­laire parce qu’il pro­pose des choses fai­sables : entre les lignes, il ne faut pas aller trop loin dans les reven­di­ca­tions. En fait, on voit bien le tra­vail des porte-voix de la classe domi­nante, qui d’une part, affirment que le « phé­no­mène » Amir est super­fi­ciel, et d’autre part (au cas où il ne le serait pas), qui lui « conseille » de ne pas être « trop radi­cal ». La pré­sence d’Amir en tant que repré­sen­tant d’un vaste mou­ve­ment social et d’une sen­si­bi­lité poli­tique de gauche est dif­fi­ci­le­ment toléré.

Qui est mar­gi­nal au Québec ?

À côté des son­dages qui valo­risent Amir, il y a aussi d’autres enquêtes qui démontrent que la majo­rité de la popu­la­tion, non seule­ment n’est pas hos­tile aux idées de gauche, mais plus encore se recon­naît dans ce dis­cours. C’est dom­mage pour André Pratte ou Richard Martineau, mais les gens disent vou­loir l’égalité, l’accès uni­ver­sel à la santé, l’éducation et l’aide sociale. Ils pré­fèrent taxer les riches et les entre­prises. Ils ne sont pas convain­cus des « bien­faits » de la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale en cours et ils pensent que les grands res­pon­sables de la crise sont les grandes banques plutôt que les gens ordi­naires qu’on accuse de « vivre au dessus de leurs moyens ». En plus, ils estiment que les gou­ver­ne­ments à Québec et à Ottawa sont scan­da­leu­se­ment du côté des puis­sants et des domi­nants, que cela soit par le biais de la fis­ca­lité ou des prio­ri­tés du moment (cours aux arme­ments, finan­ce­ment des inté­rêts miniers et pétro­liers, etc.).

Une cer­taine idée de la démo­cra­tie

Pour les élites, ces opi­nions ne comptent pas vrai­ment, sinon pour mesu­rer l’impact de leur inces­sant dis­cous pro marché, anti-éta­tiste et de plus en plus conser­va­teur. Selon eux, le choix est tou­jours res­tric­tif, car il ne peut s’exercer que sur des options limi­tées : par exemple, on ne peut remettre en ques­tion le sys­tème actuel. On offre aux gens le « choix » de déci­der de quel sys­tème actuel on veut, mais pas d’en sortir. Dans cette optique, pro­po­ser des réformes est tou­jours « risqué » : il ne faut pas tou­cher à l’«essentiel», par exemple la finan­cia­ri­sa­tion exces­sive, le « droit » des entre­prises de déci­der où et quand inves­tir, etc. Au Québec, au Canada et dans la plu­part des pays de démo­cra­tie libé­rale, la démo­cra­tie est limi­tée à l’alternance entre divers pro­jets de main­tien du statu quo, ce qui veut dire dans notre cas au Québec, entre la droite « dure», la droite« molle » et le « centre-droit ». Tout le reste est « extrême», non-réa­liste, dan­ge­reux. Cette démo­cra­tie limi­tée est celle qu’on encou­rage Amir à « res­pec­ter ».

Le droit de dire non

L’entêtement des citoyens et des citoyennes à refu­ser ces faux choix et ces fausses options s’exprime de mul­tiples manières. La résis­tance sociale, en fin de compte, a réussi à vaincre les pro­jets de « restruc­tu­ra­tion » mis de l’avant par les gou­ver­ne­ments de droite ces der­nières années. Une majo­rité de QuébécoisEs s’est recon­nue dans le mou­ve­ment contre le déman­tè­le­ment des CPE (2003). Elle a appuyé la lutte des étu­diants contre la trans­for­ma­tion en douce des uni­ver­si­tés en des »busi­ness » (2005). Elle a sou­tenu le combat des infir­mières pour la défense d’un sys­tème de santé public de qua­lité (2010). Les syn­di­ca­listes, les alter­mon­dia­listes, les fémi­nistes, les éco­lo­gistes repré­sentent ensemble non seule­ment un puis­sant rem­part, mais de facto une majo­rité socio­lo­gique au Québec. C’est triste pour Gérard Delteil et Stephen Harper, mais la gauche poli­tique est bien décidé à contri­buer à trans­for­mer ce fait socio­lo­gique et acteur poli­tique auto­nome.

La pous­sée de Québec soli­daire

Depuis à peine deux ans, un nou­veau projet poli­tique est en marche. Il vient en grande partie de ce mou­ve­ment social diver­si­fié et créa­tif. Il rejoint les valeurs d’une majo­rité de gens ordi­naires. Il est une cri­tique « posi­tive», pro­po­si­tion­nelle, par rap­port à la droite, « nou­velle » et « ancienne ». Il est aussi une alter­na­tive à un parti qui pen­dant long­temps a porté les espoirs du chan­ge­ment, mais qui aujourd’hui est rétréci et divisé. Le pro­blème n’est pas la faible popu­la­rité de Pauline Marois, mais l’épuisement du PQ qui rêve pour­tant de reve­nir au pou­voir sans trop d’efforts, en pen­sant que les gens vont voter par défaut dans le « jeu normal » de l’alternance. Certes, le défi de Québec soli­daire de percer le mur dans ce sys­tème poli­tique anti­dé­mo­cra­tique hérité de l’Empire bri­tan­nique est immense. Bien peu de gens en effet sou­haitent la réélec­tion des Libéraux ! Récemment d’ailleurs, Amir Khadir a tendu la main au PQ en sou­hai­tant des accords ad hoc qui per­met­traient d’éviter cette option, sans aller jusqu’à une coa­li­tion entre les deux partis (les dif­fé­rences de fonds sont trop impor­tantes). Dans quelques cir­cons­crip­tions élec­to­rales en effet, Québec soli­daire a de sérieuses chances de faire élire des dépu­téEs, à condi­tion que le vote popu­laire ne se divise pas. Dans la majo­rité des cas, c’est le PQ qui est en avance. Pauline Marois devrait avoir le cou­rage de recon­naître que Québec soli­daire fait désor­mais partie du pay­sage poli­tique, et que ce n’est plus en « effet de la conjonc­ture » même si la popu­la­rité d’Amir et de Françoise dépasse de loin les inten­tions de vote pour le parti des soli­daires.

Pourquoi Amir passe bien

Terminons par la fin. Nous ne sommes pas des spé­cia­listes en com­mu­ni­ca­tion poli­tique, Dieu nous en garde, mais ten­tons sim­ple­ment l’hypothèse sui­vante : Amir passe bien parce qu’il parle vrai et fort. Il est en phase avec les gens, qui veulent de vrais chan­ge­ments. Il n’a pas peur d’appeler un chat un chat, aussi bien lorsqu’il confronte les « voleurs en cra­vate » qui pré­tendent gérer nos ins­ti­tu­tions ou brader nos res­sources natu­relles que lorsqu’il apporte son appui aux luttes et aux reven­di­ca­tions de Monsieur et Madame tout le monde. Amir parle non seule­ment « au nom de», mais avec les mou­ve­ments et les résis­tances. Avec Amir se retrouvent des lea­ders sociaux, des intel­lec­tuels, des scien­ti­fiques, des artistes et aussi une petite armée de mili­tantEs de gauche, avouons-le, dis­crets, modestes, per­sis­tants qui chaque jour et chaque heure, luttent pour les droits et pour la construc­tion d’un autre Québec.

Une réponse à “L’effet Amir”

  1. Luc Douville dit :

    Bravo pour cette ana­lyse qui pour­fend le dis­cours men­son­ger de la droite. Il faut s’attaquer à la pro­pa­gande men­son­gère véhi­cu­lée par la presse capi­ta­liste 24\24 heure , 7\7 jours. Oui Amir a le cou­rage poli­tique de servir le peuple.